Journal de Kafka (VII,49)

29  V  14        Demain je pars pour Berlin. Est-ce que ce que je sens est une cohésion de nature nerveuse ou bien s’agit-il d’une réelle cohésion à laquelle on peut se fier. Et si tel était le cas ? Est-il vrai qu’une fois obtenue la connaissance de l’expérience littéraire, rien ne peut plus être raté, rien ne peut plus être englouti, mais qu’il est rare aussi que quelque chose jaillisse à une hauteur exceptionnelle. Serait-ce la faible lueur à l’horizon de mon couple avec F. ? Etrange état qui dans mon souvenir d’ailleurs ne m’est pas complètement étranger.

Journal de Kafka (VII,48)

Une fois il a amené une jeune fille. Pendant que je salue et ne fais pas attention à lui, il me saute dessus et m’arrache du sol. « Je proteste » criai-je et levai les mains. « Tais-toi » me murmura-t-il à l’oreille. Je voyais qu’il voulait vaincre à tout prix et briller devant la jeune fille, même si c’était en faisant des prises honteuses. « Il m’a dit : « Tais-toi » », criai-je donc, la tête tournée vers la jeune fille. « Oh le sale type » gémit l’homme à voix basse, il usait sur moi de toutes ses forces. Il me traîna quand même jusqu’au canapé, me coucha, s’agenouilla sur mon dos, attendit de retrouver l’usage de la parole et dit : « Te voilà donc couché. » « Qu’il essaye encore une fois », voulais-je dire, mais dès le premier mot il me mit le visage dans les coussins avec une telle pression que je fus obligé de me taire. « Alors » dit la jeune fille qui s’était assise à ma table et parcourait une lettre que j’avais commencée et qui était restée là. « Est-ce qu’on va enfin partir ? Il vient juste de commencer une lettre. » « Il ne la continuera même pas si nous partons. Viens ici. Prends-le p.e. ici à la cuisse, regarde, il tremble comme un animal malade. » « Laisse-le je te dis et viens. » De très mauvaise gré, il descendit de mon dos en rampant. J’aurais pu le rouer de coups alors, car j’étais reposé, tandis que lui avait contracté tous ses muscles pour me neutraliser. Il avait tremblé et avais cru que c’était moi qui tremblais. Il tremblait même encore. Mais je le laissai tranquille parce que la jeune fille était présente. « Vous vous êtes sûrement déjà fait votre propre opinion sur ce combat » dis-je à la jeune fille, m’inclinai en passant devant elle et m’assis à la table pour continuer ma lettre. « Et qui est-ce qui tremble ? » demandai-je avant de commencer à écrire, et je tendis le porte-plume bien droit en l’air pour prouver que ce n’était pas moi. Alors que j’écrivais déjà, je leur criai un bref adieu au moment où ils furent à la porte, mais ruai un peu avec le pied afin d’esquisser, au moins pour moi, le congé que tous deux auraient sans doute mérité.

Journal de Kafka (VII,47)

28 /  V 14        Après-demain je pars pour Berlin. Malgré l’insomnie, les maux de tête et les soucis, peut-être dans un meilleur état que jamais.


Le 30 mai 1914, Kafka part avec son père rejoindre sa mère et sa sœur Ottla à Berlin. Ses fiançailles avec Felice Bauer ont lieu le lundi de Pentecôte (1er juin 1914).

Journal de Kafka (VII,46)

Chaque soir depuis une semaine mon voisin de chambre vient lutter avec moi. Je ne le connaissais pas, ne lui avais pas non plus parlé jusqu’à présent. Nous échangeons seulement quelques exclamations, on ne peut pas dire que nous « parlons ». C’est avec « allez » que commence le combat, « crapule » gémit parfois l’un quand l’autre l’empoigne, « et voilà » accompagne un coup donné par surprise, « Stop » veut dire qu’on arrête mais on continue toujours un peu à se battre. Et le plus souvent, à peine est-il parvenu à la porte qu’il saute à nouveau dans la chambre et me donne un coup tel que je tombe. Puis depuis sa chambre il me crie bonne nuit à travers la cloison. Si je voulais renoncer définitivement à nos relations, il me faudrait laisser ma chambre, car fermer la porte à clé ne sert à rien. Une fois j’avais fermé la porte à clé parce que je voulais lire, mais mon voisin la fendit en deux avec une hache, et comme il ne revient que difficilement sur une décision, je fus moi-même en danger. Je sais m’adapter. Comme il vient toujours à heure fixe, j’entreprends un travail facile que je peux interrompre tout de suite si nécessaire. [Je range p.e. une armoire ou je recopie quelque chose ou je lis un livre sans intérêt.] Je dois m’organiser ainsi, car à peine apparaît-il à la porte que je dois tout laisser, [fermer aussitôt l’armoire, laisser tomber le porte-plume, jeter le livre], car il veut uniquement se battre rien d’autre. Si je me sens fort, je l’excite un peu en cherchant d’abord à l’esquiver. Je passe sous la table en rampant je lui jette des chaises dans les jambes, je lui fais des clins d’œil de loin bien que ce soit évidemment de mauvais goût de faire ce genre de blagues qui manquent totalement d’impartialité avec une personne étrangère. Mais le plus souvent nos corps s’unissent aussitôt pour la lutte. Manifestement c’est un étudiant qui travaille toute la journée et qui, le soir, veut faire un peu d’exercice avant d’aller se coucher. Àvrai dire, il a trouvé en moi un bon adversaire, je suis peut-être, à part quand la chance change de camp, le plus fort et le plus adroit des deux. Mais lui est le plus endurant.


Nous avons intégré et mis entre crochets deux passages que Kafka avait raturés. Ces deux passages sont dans la première édition du Journal par Max Brod, il nous paraissait intéressant de les donner à lire en ce que leur suppression par Kafka exprime sans doute sa volonté de ne pas ralentir la trame narrative qui pouvait sans doute se passer, aux yeux de l’écrivain, de tels détails.

Journal de Kafka (VII,43)

La logeuse retroussa ses jupes et traversa les chambres à toute vitesse. Une grande dame froide. Sa mâchoire inférieure en avant faisait peur aux locataires. Ils descendaient les escaliers en courant, et quand elle les suivait du regard à sa fenêtre, ils se cachaient le visage en pleine course. Un jour vint un petit locataire, un jeune homme robuste et trapu qui gardait constamment ses mains dans les poches de sa veste. Peut-être était-ce son habitude, il est possible aussi qu’il ait voulu cacher le tremblement de ses mains.

     Jeune homme dit la femme et sa mâchoire inférieure avança vous voulez habiter ici ?

    Oui dit le jeune homme et il redressa brusquement la tête.

   Vous serez bien ici dit la femme, le conduisit jusqu’à un fauteuil et l’assit dessus. Ce faisant, elle remarqua qu’il avait une tache sur son pantalon, raison pour laquelle elle s’agenouilla à côté de lui et se mit à gratter la tache avec ses ongles.

   « Vous êtes un cochon » dit-elle

   C’est une vieille tache

   Alors vous êtes un vieux cochon.

   « Enlevez votre main » dit-il tout à coup et il la repoussa pour de bon. « Quelles mains affreuses vous avez » dit-il ensuite saisit sa main et la retourna. « Toute noire sur le dessus, blanchâtre en dessous, mais encore suffisamment noire et – il glissa sa main dans sa large manche – sur le bras vous êtes même un peu poilue.

   « Vous me chatouillez » dit-elle

   « Parce que vous me plaisez. Je ne comprends pas comment on peut dire que vous êtes laide. On le dit en effet. Mais maintenant je vois que ce n’est pas du tout vrai.

Et il se leva et marcha à travers la pièce, allant et venant. Elle était toujours agenouillée et regardait sa main.

Pour une raison quelconque, cela le rendit furieux, il se jeta vers elle et lui reprit la main.

« Quelle bonne femme » dit-il alors et il frappa sa maigre joue oblongue. « Cela serait pour beaucoup dans le plaisir que j’aurais à habiter ici. Mais il faudrait que cela soit bon marché. Et vous ne prendriez aucun autre locataire. Et il faudrait que vous me soyez fidèle. Je suis en effet beaucoup plus jeune que vous, je peux donc exiger de la fidélité. Et il faudrait que vous soyez une bonne cuisinière. Je suis habitué à bien manger et ne perdrai jamais cette habitude. »

Journal de Kafka (VII,41)

Sauf lourde erreur de ma part, je suis quand même en train de m’approcher. C’est comme si le combat spirituel avait lieu dans une clairière. Je pénètre dans la forêt, ne trouve rien et, par faiblesse, je ressors vite ; souvent, quand je quitte la forêt, j’entends ou je crois entendre le cliquetis des armes de ce combat. Peut-être les regards des combattants me cherchent-ils à travers l’obscurité de la forêt, mais je sais si peu de choses à leur propos et ce que je sais est illusoire.

Journal de Kafka (VII,40)

Cela a du sens, mais c’est sans éclat, le débit sanguin est faible, trop loin du cœur. J’ai encore de jolies scènes en tête et m’arrête pourtant. Hier, le cheval blanc m’est apparu pour la première fois avant de m’endormir, j’ai l’impression qu’il est d’abord sorti de ma tête tournée vers le mur, qu’il a sauté par-dessus moi jusqu’en bas du lit et s’est ensuite perdu. Ce dernier point n’est hélas pas réfuté par le commencement plus haut.