Journal de Kafka (V,47)

J’ouvris la porte de l’immeuble pour voir si le temps donnait envie d’aller faire une promenade. Le ciel bleu était incontestable, mais de grands nuages gris traversés par une lueur bleue et aux bords pliés en forme de rabat flottaient bas, comme on pouvait le mesurer par rapport aux proches collines boisées. La rue était malgré tout pleine de gens qui partaient se promener. Des landaus étaient dirigés par de solides mains maternelles. Ici et là, un véhicule s’immobilisait au milieu de la foule et attendait que les gens s’écartent devant les chevaux qui se redressaient ou se baissaient. Pendant ce temps-là, le conducteur qui tenait calmement les rênes tremblantes regardait droit devant lui, ne négligeait aucun détail, examinait tout à plusieurs reprises, et, au bon moment, donnait au véhicule le dernier élan. Les enfants pouvaient courir, malgré le peu d’espace. Des jeunes filles dans des robes légères avec des chapeaux aussi franchement colorés que des timbres-poste allaient au bras de jeunes gens et une mélodie retenue dans leur gorge se révélait dans le pas de danse de leurs jambes. Les familles restaient bien groupées et, si elles étaient dispersées dans une longue file, alors il y avait des bras qui se tendaient légèrement vers l’arrière, des mains qui faisaient des signes, des noms caressants qu’on appelait pour réunir les égarés. Des hommes laissés seuls cherchaient à s’isoler encore plus en mettant leurs mains dans leurs poches. C’était une petite folie. J’étais d’abord debout devant la porte de l’immeuble, puis je m’adossai pour regarder plus à mon aise. Des robes me frôlaient, à un moment j’attrapai un ruban qui ornait l’arrière d’une jupe de jeune fille et je le laissai filer entre mes doigts, tiré par celle qui s’éloignait ; alors que je passai la main sur l’épaule d’une jeune fille juste pour la flatter, le passant derrière elle me donna un coup sur les doigts. Mais je le tirai derrière le battant fermé de la porte, mes reproches étaient des mains levées, des regards de travers, un pas vers lui un pas en arrière, il fut soulagé quand je le relâchai après l’avoir poussé. Bien sûr qu’après cela je faisais venir souvent les gens vers moi, un geste du doigt suffisait ou un rapide regard qui ne s’attardait nulle part.

Dans quel état de somnolence désinvolte ai-je écrit cette chose inachevée, inutile.

Journal de Kafka (V,45)

Sentiment variable au milieu des jeunes gens au Café Arco.

Le Café Arco, situé Hibernergasse 16, était un café littéraire célèbre à l’époque, fréquenté surtout par des écrivains de langue allemande, mais aussi par des Tchèques. Il a ouvert à l’automne 1907 et a été l’un des centres de la vie littéraire pragoise jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. Poète célèbre à l’époque, Franz Werfel avait fait du Café Arco son quartier général. Kafka et ce qu’on a appelé plus tard le « Cercle de Prague » (Brod, Weltsch, Baum) s’y retrouvaient également. Pour en savoir plus sur ce café et les écrivains et intellectuels qui le fréquentaient, on peut lire cette page.

Journal de Kafka (V,43)

Réunion sioniste. Blumenfeld. Secrétaire de l’Organisation sioniste mondiale.

A l’invitation de la corporation des étudiants sionistes de Prague, Kurt Blumenfeld, secrétaire général de l’Organisation sioniste mondiale (fondée en 1897 à Bâle) fit une conférence le 22 février 1912 dans la petite salle de la « Produktenbörse » (am Havlicekplatz) sur « les Juifs dans la vie universitaire ». Annonce du Prager Tagblatt datée du même jour plus bas.

Journal de Kafka (V,41)

et aussi : Académie de l’Association Herder sur l’île Sophie. Bie fourre sa main dans la poche de son pantalon au début de la conférence. Ce visage satisfait malgré toute désillusion, visage qu’ont les hommes qui font le travail qui leur plaît. Hofmannsthal lit avec le mauvais timbre dans la voix. Silhouette ramassée, à commencer par les oreilles pressées sur la tête. Wiesental. Les beaux passages de danse quand par exemple la pesanteur naturelle du corps se révèle chez quelqu’un qui tombe vers l’arrière sur le sol.

L’île Sophie ou île Slovanský se trouve sur la rivière Vltava à Prague (voir ici sur la carte)

La rencontre organisée par « l’Association Johann Gottfried Herder de Prague » eut lieu le 16 février. Le Prager Tagblatt en rend compte dans son édition du 18 février 1912, et rapporte que le poète autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) lut un choix de ses poèmes (photo).

Journal de Kafka (V,40)

Je n’ai rien écrit pendant tout ce temps parce que j’ai organisé une soirée de conférence avec Löwy dans la salle des fêtes de l’Hôtel de ville juif le 18. II  12, soirée que j’ai introduite par un petit discours sur le yiddish. J’ai vécu dans l’angoisse pendant deux semaines parce que je ne parvenais pas à écrire le discours. La veille, j’y suis parvenu tout à coup. Préparatifs pour la conférence : discussions avec l’association Bar-Kochba, composition du programme, tickets d’entrée, salle, numérotation des places, clé pour le piano (salle Toynbee), estrade surélevée, pianiste, costumes, vente des tickets, notes pour les journaux, censure de la police et de la communauté du culte. Cafés où j’ai été et personnes avec qui j’ai parlé ou auxquelles j’ai écrit : général : avec Max, avec Schmerler qui était chez moi, avec Baum qui a d’abord accepté de tenir le discours, qui a ensuite refusé, que j’ai réussi à faire à nouveau changer d’avis au cours d’une soirée dédiée à cela et qui se décommanda une nouvelle fois le jour suivant par pneumatique, avec le Dr. Hugo Hermann et Leo Hermann au Kafé Arco, souvent avec Robert Weltsch dans son appartement, avec le Dr. Bloch au sujet de la vente des tickets (en vain) Dr. Hanzal, Dr. Fleischman, visite chez Mlle Taussig. Conférence au Afike Jehuda (Rabb. Ehrentreu sur Jérémie et son temps au cours d’une rencontre à plusieurs ensuite petit discours raté sur Löwy), chez le professeur Weiß (puis au café, puis promenade, entre 12 et I il est resté devant la porte de chez moi vif comme un animal et ne me laissait pas rentrer) Pour la salle chez Dr. Karl Bendiener, dans le couloir de l’Hôtel de ville avec le vieux Dr. Bendiener, deux fois à l’appartement de Lieber à la Heuwagsplatz, plusieurs fois chez Otto Pick à la banque, à la conférence Toynbee avec monsieur Roubitschek et le professeur Stiassny pour la clé du piano, puis aller chercher la clé à l’ appartement de ce dernier et la rapporter, avec le concierge et l’employé de l’Hôtel de ville pour l’estrade, à la chancellerie de la mairie à cause du paiement (deux fois), chez madame Freund à l’exposition « La Table servie » pour la vente.

Écrit : à Mlle Taussig, à un Otto Klein (pour rien) pour le Tagblatt (pour rien) à Löwy (« Je ne vais pas pouvoir faire le discours, sauvez-moi ! ») Agitations : à cause du discours, me suis retourné dans mon lit pendant toute une nuit, fiévreux et ne trouvant pas le sommeil, haine du Dr. Bloch, frayeur à cause de Weltsch (il ne pourra rien vendre) Afike Jehuda, les notes ne paraissent pas dans les journaux comme on l’avait attendu, inattention au bureau, l’estrade n’arrive pas, on vend peu, la couleur des tickets m’énerve, la conférence est interrompue parce que le pianiste a oublié la partition chez lui à Košír, fréquente indifférence à l’égard de Löwy, presque du dégoût.

Profit : joie provoquée par la présence de Löwy et confiance en lui, conscience orgueilleuse et surnaturelle pendant mon discours (froideur à l’égard du public, seul le manque de pratique de faire librement des gestes pleins d’enthousiasme), forte voix, mémoire facile, gratitude, mais surtout puissance avec laquelle, bien audible, déterminé, sûr de moi, infaillible, irrésistible, avec un regard clair, presque en passant, je réprime l’effronterie des trois employés de l’Hôtel de ville et ne leur donne que 6 K au lieu des 12 K qu’ils exigent tout en me conduisant comme un grand seigneur. Alors des forces apparaissent auxquelles je me confierais volontiers si elles voulaient rester. (Mes parents n’étaient pas là.)

Kafka parvint difficilement à convaincre l’association sioniste Bar-Kochba de parrainer la soirée de lecture de textes yiddish par Jizchak Löwy. Cette soirée eut lieu le 18 février 1912 dans la salle des fêtes l’Hôtel de ville juif de Prague. Dr. Hugo Hermann et Leo Hermann (tous deux cousins) étaient membres de cette association, ainsi que Robert Weltsch, cousin du philosophe Felix Weltsch, ami de Kafka. Löwy lut des poèmes, des extraits d’œuvres dramatiques et chanta également. On peut lire ici le discours prononcé par Kafka.

La culture des Juifs d’Europe de l’est et le yiddish étaient très mal vus par les Juifs assimilés de Prague qui, comme Kafka lui-même, ne comprenaient pas cette langue. Les parents de Kafka, voyant leur fils dépenser tant d’énergie pour l’organisation de cette soirée alors qu’il rechignait à soutenir sa propre famille suite à l’achat d’une usine d’amiante, n’ont pas assisté à celle-ci, comme le mentionne Kafka lui-même. Le père de Kafka méprisait l’acteur Löwy que Franz amena avec lui à plusieurs reprises lors de rencontres familiales, notamment au baptême de son neveu Felix. Lire, dans notre traduction : Löwy – Mon père à son propos : « Qui va au lit avec des chiens se lève avec des puces »

L’Hôtel de Ville juif (Židovská radnice) situé à Josefov, l’ancien Ghetto juif de la Vieille Ville de Prague.

Dr. Hanzal et Dr. Fleischmann étaient des collègues de Kafka à la Compagnie d’assurances des accidents du travail où il travaillait.

Afike Jehuda : « Association pour la promotion et la diffusion de la science du judaïsme ». Le rabbin munichois Dr. Chanoch Heinrich Ehrentreu avait été invité par cette association à faire une conférence à l’Hôtel Bristol, Langegasse 11.

Otto Pick (1887-1940) : l’écrivain et traducteur était à l’époque employé de banque.

Journal de Kafka (V,39)

À partir d’aujourd’hui, ne pas lâcher le journal ! Ecrire régulièrement ! Ne pas se croire perdu ! Même si ne vient aucune délivrance, je veux cependant être digne d’elle à chaque instant. J’ai passé la soirée à la table familiale dans une absolue indifférence, la main droite sur le dossier de la chaise de ma sœur en train de jouer aux cartes à côté de moi, la main gauche posée mollement sur mes genoux. De temps en temps, j’ai tenté de prendre conscience de mon malheur, j’y suis à peine arrivé. –

Scène récurrente dans le Journal ou dans les lettres : Franz passant la soirée à côté de ses parents et de ses sœurs en train de jouer aux cartes, tenant de lire ou d’écrire : « En ce moment, mes parents sont assis à table, je ne peux plus écrire si tranquillement, le père respire fort par la bouche, à présent il lit le journal du soir, après cela il commencera à jouer au jeu de cartes habituel avec la mère en criant et riant, sans oublier les querelles à cause de la pipe. » (lettre de Franz Kafka à Grete Bloch, 3 mars 1914)