Journal de Kafka (VII,14)

9.  III  14

  Rense fit quelques pas dans la pénombre du couloir, ouvrit la petite porte dérobée de la salle à manger et, presque sans regarder, dit à la compagnie qui faisait trop de bruit : S’il vous plaît, soyez un peu tranquilles. J’ai un invité. Je vous prie de faire un peu attention. Quand il repartit dans sa chambre et qu’il entendit toujours autant de bruit, il resta immobile un instant, voulut y retourner, se ravisa et rentra dans sa chambre.

Là, un jeune homme d’environ 18 ans se tenait debout près de la fenêtre et regardait la cour en bas. C’est déjà plus calme dit-il quand Rense entra, et il leva vers lui son long nez et ses yeux enfoncés. Ce n’est pas plus calme du tout dit Rense et il but une gorgée à la bouteille de bière qui était sur la table, il est absolument impossible d’avoir du calme ici. Il faudra que tu t’y habitues, mon garçon.


Premier d’une série de fragments narratifs sur le même thème.

Journal de Kafka (VII,12)

Je suis sans aucun doute dans une inhibition qui m’encercle entièrement, mais à laquelle je ne suis pas encore entièrement fixé, dont je remarque l’assouplissement provisoire, et qu’on pourrait faire exploser. Il y a deux moyens, me marier ou Berlin, le second est plus sûr, le premier plus attirant dans l’immédiat.


Kafka envisageait soit d’épouser Felice Bauer et de vivre avec elle à Prague, soit de s’installer à Berlin pour vivre de sa plume. Aucun des deux projets ne se réalisera finalement.

Journal de Kafka (VII,11)

Quand ma grand-mère mourut, le hasard fit qu’il n’y avait plus que l’infirmière auprès d’elle. Celle-ci raconta que la grand-mère, juste avant de mourir, se souleva un peu de son oreiller comme si elle cherchait quelqu’un, puis qu’elle se recoucha tranquillement et mourut.


Kafka évoque ici la mort de sa grand-mère maternelle, Julie Löwy (1827-1908).

Journal de Kafka (VII,9)

8 III  14          Si F. éprouve autant de répugnance pour moi que moi-même, alors un mariage est impossible. Un prince peut épouser la Belle au bois dormant et encore pire, mais la Belle au bois dormant ne peut pas être un prince.


Passage supprimé par Max Brod, et donc absent de la traduction du Journal par Marthe Robert.

Kafka se fiancera quelques semaines plus tard avec Felice Bauer (voir précédemment).

Journal de Kafka (VII,8)

23.  II  14.       Je pars. Lettre de Musil. Me fait plaisir et m’attriste, car je n’ai rien.


Kafka part à Berlin pour y rencontrer Felice Bauer. Il souhaite parler avec elle après n’avoir eu que des réponses hésitantes à ses lettres dans lesquelles il évoquait son désir de l’épouser. Ils se rencontreront plusieurs fois pendant le week-end du 27 février au 1er mars 1914, rencontres lors desquelles Felice exprimera ses réticences quant à ce projet de mariage. Ils finiront par se fiancer de façon inofficielle lors d’un prochain séjour de Kafka à Berlin du 11 au 13 avril 1914, et Felice donnera son accord pour un mariage en septembre de la même année.

« Lettre de Musil » : lettre du 22 février 1914. Musil avait été nommé rédacteur de la célèbre revue Die Neue Rundschau le 1er février 1914. La revue était publiée par Samuel Fischer, directeur des éditions du même nom : celui-ci avait chargé le jeune écrivain d’origine autrichienne de prendre contact avec des auteurs de la nouvelle génération. Musil avait aussitôt écrit à Max Brod pour lui demander l’adresse de Kafka, dont il avait lu Le Chauffeur publié aux éditions Kurt Wolff. « Considérez cette revue comme votre organe personnel », pouvait-on notamment lire dans cette lettre de Musil. Le « Je n’ai rien » de Kafka se réfère au fait qu’il avait confié les 77 pages du manuscrit de La Métamorphose à Franz Blei, rédacteur d’une nouvelle revue, Die weißen Blätter, rattachée aux éditions Kurt Wolff où Kafka était déjà publié. Kafka proposera malgré tout à Musil de publier ce récit dans Die Neue Rundschau, ce qui ne se fit pas, car Samuel Fischer désirait raccourcir le texte.