Journal de Kafka (VI,67)

Lorsqu’à l’âge de 17 ans, Karl Roßmann, que ses pauvres parents avaient envoyé en Amérique parce qu’une bonne l’avait séduit et eu un enfant de lui, arriva dans le port de Newyork sur le navire qui avait déjà ralenti, il vit la statue de la déesse de la liberté, qu’il contemplait depuis déjà un moment, éclairée tout à coup par une lumière plus forte. On aurait dit que son bras tenant un glaive venait tout juste de se dresser et autour de sa silhouette le vent soufflait librement.

« Si haute » se dit-il, et comme il ne pensait pas du tout à partir, il fut peu à peu poussé jusqu’au bastingage par la foule des porteurs passant près de lui qui ne cessait de grossir.

Un jeune homme, dont il avait fait rapidement connaissance pendant la traversée, dit en passant à côté de lui : Eh bien vous n’avez donc pas envie de descendre ? « Mais je suis prêt » dit Karl en lui souriant et, par insouciance et parce qu’il était costaud, il chargea sa malle sur son épaule. Mais quand il vit son camarade qui s’éloignait déjà avec les autres en agitant un peu sa canne, il se rendit compte qu’il avait oublié son parapluie en bas dans le navire. Il pria vite son camarade, qui ne sembla pas enchanté, de bien vouloir rester un instant près de sa malle, il mémorisa en un clin d’œil l’endroit où il était afin d’avoir des repères au retour et partit en vitesse. En bas, il fut déçu de trouver fermé pour la première fois une coursive qui aurait considérablement raccourci son parcours, ce qui était sans doute lié au débarquement de tous les passagers, et il dut trouver son chemin à travers une multitude de petites salles, des corridors qui ne cessaient de tourner, des petits escaliers qui se succédaient chercher péniblement une pièce vide avec une machine à écrire abandonnée, et, n’étant passé par là qu’une ou deux fois et toujours quand il y avait du monde, il finit par se perdre. Ne sachant quoi faire, et comme il ne trouvait personne et qu’il n’entendait au-dessus que le trépignement de mille pieds humains et percevait au loin comme un souffle l’ultime activité des machines stoppées, il se mit sans réfléchir à frapper à la première petite porte qui se présenta à lui tandis qu’il tournait en rond. « C’est ouvert » cria-t-on de l’intérieur, et Karl ouvrit la porte en respirant profondément. « Pourquoi frappez-vous comme un sourd à la porte ? » demanda un homme géant dès qu’il vit Karl. Une lumière trouble, déjà usée dans le haut du navire, tombait par quelque vasistas dans la misérable cabine où un lit, une armoire, un fauteuil et un homme étaient serrés les uns contre les autres comme si on les avait entreposés là. « Je me suis perdu » dit Karl « je ne m’en étais pas rendu compte pendant la traversée mais c’est un navire terriblement grand. » « Oui vous avez raison » dit l’homme avec quelque fierté sans cesser de s’affairer sur la serrure d’une petite malle qu’il pressait continuellement de ses deux mains tout en prêtant l’oreille au bruit que ferait le verrou quand il se fermerait. « Mais entrez donc » dit encore l’homme « Vous n’allez pas rester dehors quand même ». « Je ne dérange pas », dit Karl. « Allons, comment pourriez-vous me déranger ». « Vous êtes allemand ? » demanda Karl pour plus de sûreté, car il avait beaucoup entendu parler des dangers qui menaçaient les nouveaux arrivants en Amérique, particulièrement de la part des Irlandais. « Je suis, je suis » dit l’homme. Karl hésitait encore. Alors l’homme saisit subitement la poignée et, avec la porte qu’il ferma d’un coup, il tira Karl vers lui à l’intérieur. « Je ne supporte pas qu’on me regarde depuis le couloir » dit l’homme qui s’était remis à travailler sur sa malle. « Tout le monde passe et regarde à l’intérieur, qui supporterait ça. » « Mais le couloir est complètement vide » dit Karl qui était inconfortablement pressé contre le montant du lit. « Oui, maintenant » dit l’homme. « Mais il n’est question que de maintenant » pensa Georg « il est difficile de parler avec cet homme. » « Allongez-vous donc sur le lit, vous aurez plus de place », dit l’homme. Karl rampa comme il put et il éclata de rire lorsqu’il essaya pour la première fois de sauter dessus. A peine était-il dessus qu’il s’écria « Mon Dieu, j’ai complètement oublié ma malle. » « Où est-elle », « En haut sur le pont, quelqu’un que je connais y fait attention. Quel est son nom d’ailleurs ? » Et il tira une carte de visite de la poche secrète que sa mère lui avait cousue pour le voyage dans la doublure de sa veste. Butterbaum, Franz Butterbaum. « Vous avez vraiment besoin de cette malle ? » « Naturellement. » « Mais alors pourquoi l’avez-vous donnée à un étranger ? » J’avais oublié mon parapluie en bas et je suis allé le chercher, mais ne voulais pas traîner ma malle. Et en plus de ça je me suis perdu. » « Vous êtes seul ? Sans quelqu’un pour vous accompagner. » « Oui, seul. » « Je devrais peut-être rester avec cet homme, pensa Karl, où trouverais-je pour le moment un meilleur ami. » « Et maintenant vous avez aussi perdu votre malle. Et je ne parle même pas du parapluie » et l’homme s’assit sur la chaise, comme si les affaires de Karl avaient éveillé un peu son intérêt tout à coup. » « Mais je ne crois pas que ma malle soit encore perdue. » « Sans foi pas de salut » dit l’homme et il gratta énergiquement ses cheveux bruns qu’il avait drus et courts. « Sur le bateau, les mœurs changent en fonction des ports, à Hambourg votre Butterbaum aurait peut-être surveillé votre malle, ici il n’y a déjà très probablement plus aucune trace des deux. » « Mais alors il faut que j’aille tout de suite voir en haut » et il regarda autour de lui pour chercher comment sortir. « Restez donc » dit l’homme et d’un geste carrément violent de la main contre la poitrine il le rejeta dans le lit. Pourquoi donc demanda Karl avec agacement. Parce que ça n’a pas de sens dit l’homme. Je m’en vais moi aussi dans un petit moment, nous irons ensemble. Ou bien on a volé la malle, et alors il n’y a plus rien à faire et vous pourrez la pleurer jusqu’à la fin de vos jours, ou bien l’homme la surveille encore, alors c’est un idiot et il n’a qu’à continuer à la surveiller, ou bien c’est simplement un homme honnête et il l’a laissée au même endroit alors nous la retrouverons d’autant plus facilement quand le navire sera vide. C’est la même chose pour votre parapluie. » « Vous connaissez bien le navire ? » demanda Karl méfiant, et il lui sembla qu’il y avait quelque chose qui clochait dans l’idée par ailleurs convaincante selon laquelle c’est sur le navire vide qu’on retrouverait le plus facilement ses affaires. « Evidemment, je suis chauffeur » dit l’homme. « Vous êtes chauffeur » s’écria joyeusement Karl, comme si cela dépassait toutes les espérances, et, le coude appuyé, il considéra l’homme de plus près. « Juste devant la pièce où je dormais avec les Slovaques, il y avait un trou à travers lequel on pouvait voir dans la salle des machines. « Oui c’est là que je travaillais » dit le chauffeur. « Je me suis toujours intéressé à la technique » dit Karl qui restait dans un certain raisonnement « et je serais certainement devenu ingénieur si je n’avais pas dû partir en Amérique. » « Pourquoi avez-vus dû partir ? » « Peu importe ! » dit Karl et il balaya toute l’histoire du revers de la main. Il regardait le chauffeur en souriant comme s’il le priait d’être indulgent parce qu’il n’avait pas répondu. « Il doit bien y avoir une raison » dit le chauffeur et on ne savait pas exactement si, en parlant ainsi, il exigeait ou repoussait une explication. « Maintenant, je pourrais aussi devenir chauffeur » dit Karl « mes parents se moquent complètement de ce que je vais devenir. » « Ma place va se libérer » dit le chauffeur et, l’esprit entièrement occupé par ce qu’il venait de dire, il enfonça les mains dans ses poches et allongea ses jambes mises dans un pantalon plissé en simili cuir gris fer afin de les étirer. Karl dut reculer encore un peu plus vers le mur. « Vous quittez le navire ? » « Oui nous nous mettons en marche aujourd’hui. » « Pourquoi donc ? Cela ne vous plaît pas ? » « C’est juste les conditions, ce qui compte, ce n’est pas toujours que cela vous plaise ou non. D’ailleurs vous avez raison cela ne me plaît pas non plus. Vous ne pensez sans doute pas sérieusement à devenir chauffeur, mais c’est justement comme cela qu’il est le plus facile de le devenir. Je vous le déconseille absolument. Si vous vouliez étudier en Europe, pour que ne le faites-vous pas ici. Les universités américaines sont incomparablement meilleures. » « C’est bien possible » dit Karl, mais je n’ai pratiquement pas d’argent pour étudier. J’ai lu il est vrai l’histoire de quelqu’un qui travaillait la journée dans un magasin et étudiait la nuit, jusqu’au jour où il a eu son doctorat avant de devenir maire je crois. Mais pour cela il faut beaucoup de ténacité, n’est-ce pas ? Je crains de ne pas en avoir assez. Et puis je n’étais pas un élève particulièrement bon, je n’ai eu vraiment aucun mal à quitter l’école. Et les écoles ici sont peut-être encore plus sévères. Je ne sais pratiquement pas l’anglais. De toute façon, je crois qu’ici on a des préjugés contre les étrangers. » « Vous vous en êtres déjà rendu compte ? Alors c’est bien. Vous êtes mon homme. Voyez-vous, nous sommes tout de même sur un navire allemand, il appartient à la Hamburg Amerika Linie, alors pourquoi ne sommes-nous pas que des Allemands ici ? Pourquoi un Roumain est-il le chef machiniste ? Il s’appelle Schubal. C’est quand même incroyable. Et ce vaurien nous épuise nous Allemands sur un navire allemand. Ne croyez pas – l’air lui manquait, il agitait une main dans tous les sens – que je me plaigne pour le plaisir de me plaindre. Je sais que vous n’avez aucune influence et que vous êtes vous-même un pauvre garçon. Mais c’est trop grave. » Il frappa plusieurs fois du poing sur la table, sans quitter le poing des yeux pendant qu’il frappait. J’ai pourtant déjà servi sur tellement de navires – il donna 20 noms à la suite comme si c’était un seul mot, Karl en eut la tête toute embrouillée – et je me suis distingué, on m’a fait des compliments, j’étais toujours un travailleur du goût de mes capitaines, j’ai même passé plusieurs années sur le même voilier de commerce il se leva comme si cela avait été l’apogée de sa vie – et ici sur cette coquille de noix où tout est parfaitement réglé, où il ne faut pas être bien malin, ici je ne vaux rien, ici je dérange toujours Schubal, suis un fainéant mérite qu’on me mette dehors et c’est par charité qu’on me paye. Vous comprenez ça ? Moi pas. » « Vous ne devez pas vous laisser faire » dit Karl énervé. Il avait pratiquement perdu le sentiment qu’il était sur le plancher incertain d’un navire en face d’un continent inconnu, tant il se sentait chez lui ici, sur le lit du chauffeur. « Avez-vous déjà été chez le capitaine ? Avez-vous tenté de faire valoir votre droit auprès de lui ? » « Ah allez-vous-en, allez-vous-en. Je ne veux pas de vous ici. Vous n’écoutez pas ce que je vous dis et vous me donnez des conseils. Qu’irais-je faire chez le capitaine. » Et le chauffeur se rassit, fatigué, et il plongea son visage dans ses deux mains. « Je ne peux pas lui donner de meilleur conseil » se dit Karl. Et à vrai dire il pensait qu’il aurait mieux fait d’aller chercher sa malle au lieu de donner des conseils qu’on trouvait stupides. Quand son père lui avait remis cette malle pour toujours, il lui avait demandé en plaisantant : « Combien de temps vas-tu la garder ? et maintenant cette chère malle était peut-être effectivement perdue. La seule chose qui pouvait le consoler, c’était que son père ne pouvait absolument rien savoir de sa situation actuelle, même s’il devait chercher à savoir. Tout ce que pouvait lui dire la compagnie maritime, c’était qu’il était bien allé jusqu’à Newyork. Mais ce que regrettait Karl, c’était d’avoir à peine utilisé les affaires dans la malle alors qu’il aurait eu besoin depuis longtemps, par exemple, de changer de chemise. Il avait donc économisé au mauvais endroit ; maintenant qu’il était au début de sa carrière où il aurait dû se présenter proprement vêtu, il lui faudrait apparaître dans une chemise sale. C’était de belles perspectives. Sinon, la perte de la malle n’aurait pas été si grave, car le costume qu’il portait même meilleur que celui dans la malle qui en fait n’était qu’un costume de secours que sa mère avait dû repriser juste avant son départ. Maintenant il se rappelait aussi que dans la malle il y avait encore un morceau de salami de Vérone que sa mère lui avait emballé comme un cadeau spécial, mais dont il n’avait pu manger qu’un tout petit morceau car il avait été totalement privé d’appétit pendant la traversée et la soupe qu’on avait distribuée dans l’entrepont lui avait largement suffi. Mais il aurait aimé avoir maintenant ce saucisson sous la main pour en faire présent au chauffeur. Car on gagne aisément de tels gens quand on leur glisse quelque bricole, Karl savait encore ça de son père qui mettait dans sa poche tous les petits employés avec lesquels il était en affaires en leur distribuant des cigares. Désormais, tout ce que Karl pouvait encore offrir, c’était l’argent qu’il avait sur lui, auquel, s’il avait peut-être déjà perdu sa malle, il ne voulait provisoirement pas toucher. Ses pensées revenaient à nouveau à sa malle, et maintenant il ne comprenait vraiment pas pourquoi il avait pu, pendant toute la traversée, la surveiller avec une telle attention qu’il en avait presque perdu le sommeil, pour ensuite se laisser prendre si facilement cette même malle. Il se souvenait des cinq nuits pendant lesquelles il avait continuellement soupçonné un petit Slovaque qui dormait deux couchettes à sa gauche d’avoir jeté son dévolu sur sa malle. Ce Slovaque ne faisait que guetter le moment où Karl, enfin vaincu par la fatigue, piquerait du nez un instant afin de pouvoir tirer la malle jusqu’à lui à l’aide d’une longue perche avec laquelle il passait son temps à jouer ou s’exercer pendant la journée. Le jour, ce Slovaque avait l’air assez innocent, mais, la nuit à peine tombée, il se soulevait de temps en temps de sa couche et regardait tristement vers la malle. Karl pouvait le voir très clairement, car il y avait toujours çà et là quelqu’un qui, mû par la fébrilité de l’émigrant, allumait une petite lampe, bien que cela fût interdit par le règlement du navire, et qui essayait de déchiffrer les prospectus incompréhensibles des agences d’émigration. Quand il y avait une de ces lumières à proximité, alors Karl pouvait s’assoupir un peu, mais quand elle était éloignée ou qu’il faisait noir, alors il lui fallait garder les yeux ouverts. Cet effort l’avait vraiment épuisé. Et voilà qu’il avait peut-être été totalement inutile. Ce Butterbaum, si jamais il le retrouvait quelque part.

A cet instant on entendit, encore très loin, des petits coups brefs, comme des pas d’enfants, ils retentirent dans le silence jusqu’alors absolu, se rapprochèrent en se renforçant, et c’était désormais des hommes qui marchaient tranquillement. Manifestement, ils marchaient en file indienne, comme il était naturel dans cet étroit couloir, on entendait comme un cliquetis d’armes. Karl, qui avait été pas loin de s’étendre dans le lit pour se plonger dans un sommeil libéré de tous les soucis concernant la malle et le Slovaque, sursauta et poussa le chauffeur pour éveiller enfin son attention, car il semblait que la tête du cortège venait juste d’atteindre la porte. « C’est l’orchestre de bord dit le chauffeur. Ils ont joué là-haut et ils vont faire leurs valises. Maintenant tout est fini et nous pouvons y aller. Venez. » Il saisit Karl par la main, prit encore au dernier moment une image de la Vierge Marie qui était accrochée au mur au-dessus du lit, la fourra dans sa poche intérieure, s’empara de sa valise et se dépêcha de quitter sa cabine avec Karl.

« Je vais au bureau pour dire ce que je pense à ces messieurs. Il n’y a plus personne, on n’a plus besoin de les ménager » répéta le chauffeur sur différents tons et il voulut tout en marchant écraser d’un coup de pied sur le côté un rat qui croisa son chemin, mais il ne fit que le pousser un peu plus vite jusqu’à son trou qu’il atteignit encore à temps. Il était de toute façon lent dans ses mouvements, car s’ils avaient de longues jambes, celles-ci étaient trop lourdes.

Ils traversèrent une partie de la cuisine où quelques filles aux tabliers sales – elles les arrosaient exprès – lavaient la vaisselle dans de grands bacs. Le chauffeur appela une certaine Line qui vint vers lui il lui passa le bras autour des hanches et il l’emmena un bout de chemin tandis qu’elle se serrait contre son bras avec coquetterie. « C’est jour de paye, tu viens ? » demanda-t-il. « Pourquoi je devrais me déranger amène-moi plutôt l’argent ici » répondit-elle, glissa sous son bras et fila. « Où as-tu donc déniché ce beau garçon » cria-t-elle encore, sans attendre la réponse. On entendit le rire de toutes les filles qui avaient arrêté de travailler.

Mais ils continuèrent à marcher et arrivèrent devant une porte surmontée d’un petit fronton que portaient deux petites caryatides dorées. Cela paraissait bien luxueux pour une installation à bord d’un navire. Karl comme il s’en aperçut n’était jamais venu dans cette partie du navire qui pendant la traversée était probablement réservée aux passagers de première et de deuxième classe, alors qu’on avait maintenant enlevé les portes de séparation avant le grand nettoyage du navire. Ils avaient effectivement croisé quelques hommes portant un balai sur l’épaule qui avaient salué le chauffeur. Karl fut étonné par toute cette activité dont il n’avait évidemment rien su dans son entrepont. Le long des coursives couraient également des fils électriques et on ne cessait d’entendre une petite cloche sonner.

Le chauffeur frappa respectueusement à la porte, et, lorsqu’on cria entrez, il invita Karl d’un geste de la main à entrer sans crainte. Il entra donc, mais resta près de la porte. Devant les trois fenêtres de la pièce, il voyait les vagues de la mer et, en contemplant leurs mouvements joyeux, son cœur se mit à battre comme s’il n’avait pas vu continuellement la mer pendant cinq jours. De grands navires se croisaient et ne fléchissaient sous le choc des vagues qu’autant que leur poids le leur permettait. Quand on baissait un peu les paupières, les navires ne semblaient se balancer qu’à cause de leur seul poids. À leurs mâts, ils portaient des pavillons étroits mais longs, certes tendus par la vitesse, mais qui s’agitaient quand même. Des salves d’honneur retentissaient, probablement tirées par des navires de guerre, les canons de l’un de ces navires qui ne passaient pas trop loin, étincelants du reflet de leur manteau de fer, étaient comme cajolés par le mouvement qui, sans être pourtant horizontal, était sûr et souple. Les petits bateaux et les chaloupes, on ne pouvait, du moins depuis la porte, que les observer au loin, un grand nombre entrant dans les espaces entre les grands navires. Mais derrière tout cela Newyork se dressait et regardait Karl des cent mille fenêtres de ses gratte-ciels. Oui dans cette pièce on savait où on était.

A une table ronde étaient assis 3 messieurs, l’un était un officier de bord dans l’uniforme bleu de la marine, les deux autres, fonctionnaires des autorités portuaires, dans l’uniforme noir américain. Sur la table étaient empilés différents documents que l’officier parcourait d’abord plume à la main avant de les tendre ensuite aux deux autres qui tantôt lisaient, tantôt prenaient des notes, tantôt les mettaient dans leurs serviettes, quand celui qui faisait constamment un petit bruit avec ses dents ne dictait pas quelque chose à son collègue pour un procès-verbal.

Près de la fenêtre, tournant le dos à la porte, un homme plus petit était assis à un bureau, en train de manipuler de grands in-folio qui étaient alignés juste en face de lui sur une solide étagère. À côté de lui, une caisse était ouverte, vide, du moins à première vue.

La deuxième fenêtre était inoccupée et offrait la meilleure vue. Mais à proximité de la troisième deux hommes étaient debout, se parlant à mi-voix. L’un était appuyé à côté de la fenêtre, portait également un uniforme de marine et jouait avec la poignée de son épée. Celui avec lequel il parlait était tourné vers la fenêtre et, quand il bougeait, il découvrait par moments une partie des décorations sur la poitrine du premier. Il était en civil et avait une canne en bambou petite et mince, et, comme il tenait ses deux mains sur les hanches, elle ressortait comme une épée.

Karl eut peu de temps pour tout regarder, car un serviteur vint bientôt vers eux et demanda au chauffeur, avec un regard signifiant qu’il n’avait rien à faire là, ce qu’il voulait. Il lui avait posé la question à voix basse, et le chauffeur répondit également à voix basse qu’il voulait parler avec le caissier en chef. Le serviteur pour sa part refusa d’un geste de la main, alla cependant sur la pointe des pieds, en faisant un grand arc de cercle autour de la table ronde, vers le monsieur aux in-folio. Ce monsieur, on le vit clairement, se figea véritablement en entendant ce que lui disait le serviteur, mais il finit par chercher du regard celui qui souhaitait lui parler et se mit à agiter les bras vers chauffeur et, pour plus de sûreté, également vers le serviteur, afin d’exprimer son refus absolu. Le serviteur revint alors vers le chauffeur et lui dit sur un ton qui était celui de la confidence : « Allez-vous-en tout de suite, quittez cette pièce ! »

Après cette réponse, le chauffeur baissa le regard vers Karl, comme si celui-ci était son propre cœur auquel il aurait confié sa détresse en silence. Sans prendre le temps de réfléchir, Karl s’élança, courut à travers toute la pièce, si bien qu’il frôla légèrement la chaise de l’officier, le serviteur courait penché, les bras ouverts devant lui, prêts à attraper quelque chose comme s’il avait chassé une vermine, mais Karl arriva le premier à la table du caissier en chef à laquelle il s’agrippa au cas où le serviteur aurait essayé de le traîner.

Naturellement, la pièce toute entière s’anima aussitôt. L’officier de bord à la table avait bondi de sa chaise, les messieurs des autorités portuaires regardaient tranquillement mais avec attention, les deux messieurs à la fenêtre étaient maintenant l’un à côté de l’autre, le serviteur, qui croyait qu’on n’avait plus besoin de lui puisque les grands messieurs montraient déjà de l’intérêt, recula. Le chauffeur attendait avec une grande tension le moment où son aide deviendrait nécessaire. Le caissier en chef finit par faire pivoter son fauteuil dans un grand mouvement vers la droite.

Karl fouilla dans sa poche secrète, qu’il exposa sans hésiter aux regards de ces gens, et il en tira son passeport qu’il posa ouvert sur la table en guise de présentation. Le caissier en chef parut considérer ce passeport comme secondaire, car d’une pichenette donnée d’une paire de doigts il l’envoya sur le côté, sur quoi Karl, comme si cette formalité avait été réglée de façon satisfaisante, rangea son passeport. « Je me permets de dire, commença-t-il ensuite, qu’à mon avis Monsieur le chauffeur a subi une injustice. Il y a ici un certain Schubal qui se paye sa tête. Il a lui-même déjà servi sur de nombreux navires, qu’il pourra tous vous nommer, en donnant entière satisfaction, il est travailleur, il est appliqué, et on ne comprend vraiment pas pourquoi il ne donnerait pas satisfaction sur ce navire où le service n’est pas extrêmement difficile, pas aussi difficile qu’il peut l’être p.e. sur un voilier de commerce. Ce ne peuvent donc être que des calomnies qui empêchent son avancement et le privent de la reconnaissance qui sans cela ne lui ferait certainement pas défaut. Je n’ai parlé de cette affaire que d’un point de vue général, lui-même va vous présenter la nature de ses récriminations. » Karl s’était adressé à tous les messieurs à propos de cette affaire parce qu’en fait tous écoutaient et qu’il paraissait plus vraisemblable qu’un juste se trouvât parmi eux tous plutôt que ce juste dût être le caissier en chef lui-même. Par ingéniosité, Karl avait en outre caché le fait qu’il ne connaissait le chauffeur que depuis si peu de temps. Il aurait d’ailleurs encore mieux parlé s’il n’avait été troublé par le visage rouge du monsieur avec la petite canne en bambou que, de l’endroit où il se trouvait maintenant, il venait d’apercevoir pour la toute première fois.

« C’est vrai mot pour mot » dit le chauffeur, avant que quelqu’un ne lui ait encore posé une question, avant même que quelqu’un ne l’ait regardé. La précipitation du chauffeur eût été une grave erreur si le monsieur aux décorations qui, comme Karl le comprit à cet instant, n’était autre que le commandant, n’avait déjà manifestement décidé, en son for intérieur, d’entendre le chauffeur. Il tendit en effet la main et lança au chauffeur : Venez ici ! Tout dépendait maintenant du comportement du chauffeur car en ce qui concernait la légitimité de sa cause, Karl n’avait aucun doute.

Il s’avéra heureusement à cette occasion que le chauffeur avait déjà une solide expérience de la vie. Avec un calme exemplaire, il tira en un tournemain de sa mallette une petite liasse de papiers ainsi qu’un carnet, avec lesquels, comme si cela allait de soi, il se dirigea vers le commandant en ignorant totalement le caissier en chef, et il étala ses pièces à conviction sur le rebord de la fenêtre. Le caissier en chef n’eut pas d’autre choix que de se donner la peine d’y aller. « Cet homme est un râleur professionnel » expliqua-t-il, « il est plus souvent à la caisse que dans la salle des machines. Il a mis au désespoir Schubal cet homme tranquille. » « Ecoutez bien ! » dit-il en se tournant vers le chauffeur. « Vous poussez le bouchon vraiment trop loin avec votre impertinence. Combien de fois vous a-t-on déjà mis à la porte du bureau de paye, comme vous le méritez  avec vos revendications totalement et systématiquement injustifiées ! Combien de fois avez-vous vu couru de là-bas jusqu’à la caisse centrale ! Combien de fois vous at-on dit en bien que Schubal est votre supérieur hiérarchique immédiat et qu’en tant que son subordonné c’est avec lui seul que vous devez vous arranger ! Et maintenant vous venez encore ici, alors que le commandant est présent, non seulement vous n’avez pas honte de l’importuner lui aussi, mais en plus vous amenez ce petit que je vois ici pour la première fois à bord jouer le rôle de porte-parole de vos accusations ineptes. »

Karl dut se faire violence pour ne pas bondir. Mais déjà le commandant était intervenu en disant « Ecoutons donc ce que cet homme a à nous dire. J’ai le sentiment que Schubal prend un peu trop de liberté, mais dans ces mots il ne faut rien voir qui soit en votre faveur. » Ces derniers mots étaient destinés au chauffeur, il était bien naturel qu’il ne puisse tout de suite prendre parti pour lui, mais tout semblait en bonne voie. Le chauffeur commença ses explications et, dès le début, il fit un effort sur lui-même en disant monsieur Schubal. Comme Karl était content au bureau qu’avait quitté le caissier en chef, où, de bonheur, il n’arrêtait pas d’appuyer sur un pèse-lettres. Monsieur Schubal est injuste. Monsieur Schubal préfère les étrangers. Monsieur Schubal a renvoyé le chauffeur de la salle des machines et lui a fait nettoyer les toilettes, ce qui n’est pas certainement pas l’affaire du chauffeur. Un jour, on a même mis en doute la compétence de monsieur Schubal, qui devait être plutôt apparente que réelle. A cet endroit, Karl regardait le commandant de toutes ses forces, avec une expression de confiance, comme s’il avait été son collègue, dans le seul but qu’il ne se laisse pas influencer défavorablement par la façon de s’exprimer un peu maladroite du chauffeur. Toujours est-il qu’on n’apprenait rien d’essentiel de tous ces discours, et même si le commandant continuait à regarder droit devant lui, avec dans yeux la ferme intention d’entendre cette fois-ci le chauffeur jusqu’au bout, les autres messieurs perdaient patience et la voix du chauffeur ne régnait plus de façon absolue dans la pièce, ce qui pouvait éveiller quelques craintes. Le monsieur en civil fut le premier à mettre sa petite canne en bambou en activité et à frapper, sans faire trop de bruit néanmoins, sur le parquet. Les autres messieurs promenaient leur regard ici et là, les messieurs des autorités portuaires, visiblement pressés, se saisissaient à nouveau de leurs dossiers et commençaient, encore distraits toutefois, à les parcourir, l’officier de bord se rapprochait de nouveau de sa table et le caissier en chef, qui croyait avoir gagné la partie, poussait de profonds soupirs de façon ironique. Le seul qui semblait échapper à ce début de dispersion générale, c’était le serviteur qui éprouvait une partie des souffrances du pauvre homme placé au milieu des grands et qui, l’air grave, faisait un signe de tête à Karl, comme si, par ce geste, il voulait lui expliquer quelque chose.

Pendant ce temps, la vie du port continuait devant les fenêtres, un cargo plat, avec une montagne de tonneaux qui devaient être merveilleusement arrimés pour ne pas se mettre à rouler, passa devant le navire, et la pièce fut presque plongée dans l’obscurité, de petits bateaux à moteur que Karl, s’il en avait eu le temps, aurait pu maintenant observer, bourdonnaient en avançant selon une trajectoire rectiligne dessinée par les mains frémissantes d’un homme qui se tenait debout au gouvernail, de curieux objets flottants émergeaient çà et là tout seuls hors de l’eau agitée, et, aussitôt recouverts par les flots, sombraient sous les yeux étonnés, les chaloupes des transatlantiques étaient manœuvrées par des marins qui ramaient à vive cadence, chaloupes remplies de passagers restant assis en silence et pleins d’espoir, comme on les y avait entassés, même si certains ne pouvaient s’empêcher de tourner la tête vers les décors changeants. Un mouvement sans fin, une agitation qui passait de l’élément agité aux hommes sans défense et à leurs œuvres.

Mais tout invitait à aller vite, à être clair et tout à fait précis dans l’exposé des faits, mais que faisait le chauffeur ? Eh bien, à force de parler il suait à grosses gouttes, cela faisait déjà un moment qu’il n’arrivait plus à tenir de ses mains tremblantes les papiers sur la fenêtre, de toutes les directions du ciel affluaient vers lui des plaintes contre Schubal, et chacune d’entre elles aurait selon lui suffi à l’enterrer complètement, mais ce qu’il parvenait à présenter au commandant n’était qu’un tourbillon confus et triste de toutes ces plaintes. Cela faisait déjà longtemps que le monsieur à la petite canne en bambou sifflait tout bas la tête levée vers le plafond, les messieurs des autorités portuaires retenaient déjà l’officier à leur table et ne faisaient pas mine de le relâcher, seul le calme du commandant, visiblement, retenait le caissier en chef de se lâcher complètement, ce qui le démangeait. Au garde-à-vous, le serviteur attendait d’un instant à l’autre un ordre du commandant concernant le chauffeur.

Karl ne pouvait plus rester inactif. Il alla donc lentement vers le groupe et en marchant il réfléchit d’autant plus vite à ce qu’il allait faire pour intervenir le plus habilement possible dans cette affaire. Il était vraiment grand temps, encore un instant et on pouvait fort bien les jeter tous les deux hors du bureau. Même si le commandant était un homme bon et avait en outre, à cet instant précis, comme il semblait à Karl, une raison particulière d’apparaître comme un supérieur équitable, au bout du compte il n’était pas un instrument dont on pouvait se servir sans scrupules – et c’était justement ainsi que le traitait le chauffeur, il est vrai agité, du plus profond de lui-même, par une indignation sans limites.

Karl dit donc au chauffeur « Vous devez expliquer cela plus simplement, plus clairement, monsieur le commandant ne peut pas apprécier votre affaire à sa juste valeur si vous lui racontez de cette façon. Connaît-il donc tous les machinistes et les coursiers par leur nom de famille, ou même par leur nom de baptême, pour savoir aussitôt de qui il s’agit quand vous prononcez un tel nom. Classez donc vos plaintes, dites d’abord les plus importantes et les autres dans un ordre décroissant peut-être ne sera-t-il même plus nécessaire ensuite de mentionner la plupart. Vous me l’avez pourtant raconté à moi de façon toujours si claire. » Si on peut voler une malle en Amérique, on peut aussi mentir de temps en temps, pensa-t-il en guise d’excuse.

Si seulement cela avait servi à quelque chose ! Mais n’était-il pas déjà trop tard ? Certes, le chauffeur s’interrompit aussitôt quand il entendit la voix qu’il connaissait, mais de ses yeux que son honneur d’homme blessé, ses terribles souvenirs, son extrême détresse présente avaient empli de larmes, il n’était même plus capable de bien reconnaître Karl. Comment pouvait-il maintenant, Karl le comprit en silence face à lui qui était maintenant silencieux, comment pouvait-il changer tout à coup sa façon de s’exprimer alors qu’il lui semblait avoir déjà dit tout ce qu’il fallait dire sans la moindre approbation et d’un autre côté n’avoir encore rien dit du tout et ne pouvoir exiger de ces messieurs qu’ils entendent tout encore une fois. Et c’est justement à ce moment-là qu’arrive Karl, son seul partisan, qu’il veut lui faire la leçon, mais lui montre au lieu de ça que tout tout est perdu.

Si seulement j’étais venu plus tôt au lieu de regarder par la fenêtre se dit Karl, baissa le visage devant le chauffeur et frappa les mains à la couture du pantalon comme signe que tout espoir était perdu.

Mais le chauffeur interpréta mal ce geste, flaira sans doute chez Karl des reproches envers lui, et avec la bonne intention de les lui ôter de l’esprit, il se mit, pour couronner tout ce qu’il avait fait, à se disputer avec Karl. Justement maintenant où les messieurs à la table ronde étaient depuis longtemps indignés par le vacarme inutile qui gênait leurs importants travaux, où le caissier en chef commençait à trouver incompréhensible la patience du commandant et était sur le point d’exploser, où le serviteur revenu complètement dans la sphère de ses maîtres toisait le chauffeur d’un regard sauvage, et où enfin le monsieur avec la petite canne en bambou, auquel même le capitaine adressait de temps en temps un regard amical, qui était déjà totalement indifférent au chauffeur et même dégoûté par lui, sortit un petit carnet et, visiblement occupé par de tout autres affaires, laissa promener ses yeux entre le carnet et Karl.

Je sais bien, je sais bien dit Karl qui avait du mal à contenir le flot de paroles désormais tournées contre lui mais qui, malgré tout, tout au long de la dispute, avait su garder pour lui le sourire d’un ami. Vous avez raison, raison, je n’en ai jamais douté. Par peur des coups, il lui aurait bien tenu les mains qu’il bougeait dans tous les sens, à vrai dire il aurait préféré le pousser dans un coin pour lui murmurer quelques paroles apaisantes que personne n’aurait dû entendre. Mais le chauffeur était déchaîné. Karl commençait déjà à trouver une espèce de réconfort dans l’idée que le chauffeur, si les choses tournaient mal, pourrait, avec la force de son désespoir, maîtriser les sept hommes présents. Toutefois, un coup d’œil sur la table permettait de découvrir un tableau avec beaucoup beaucoup trop de boutons électriques et il aurait suffi qu’une main appuie dessus pour provoquer une rébellion à bord de tout le navire aux coursives pleines d’individus hostiles. 

C’est alors que le monsieur à la petite canne en bambou pourtant si indifférent s’avança vers Karl et lui demanda, pas trop fort mais assez nettement pour qu’on l’entende par-dessus les cris du chauffeur : Comment vous appelez-vous donc ? Au même instant, on frappa à la porte, comme si quelqu’un avait attendu derrière que ce monsieur prononçât ces mots. Le serviteur regarda le commandant, celui-ci hocha la tête. Le serviteur alla donc à la porte et l’ouvrit. Hors de la pièce se tenait un homme de taille moyenne portant une vieille tunique militaire, à vrai dire rien dans son apparence physique ne convenait au travail avec des machines, et pourtant c’était – Schubal. Si Karl ne l’avait pas reconnu aux yeux de tous les autres, qui exprimaient une certaine satisfaction, même ceux du commandant, il aurait dû le comprendre en voyant l’effroi du chauffeur qui serrait les poings au bout de ses bras tendus, comme si rien chez lui n’était plus important que cette action de serrer les poings, action à laquelle il était prêt à sacrifier tout ce qu’il avait de vie. Tout sa force était concentrée là, aussi celle qui le faisait tenir debout.

Et l’ennemi était donc là, libre et dispos, en habit de gala, un livre de comptabilité sous le bras, probablement les bordereaux des salaires et les bulletins de paye du chauffeur, et il regarda l’une après l’autre chaque personne présente dans les yeux, sans craindre de montrer qu’il voulait avant tout évaluer leur humeur. Les sept personnes étaient déjà tous ses amis, car même si le commandant avait eu auparavant quelques objections contre lui, ou s’il avait pris cela comme prétexte, après tout le mal que le chauffeur lui avait fait, il lui apparaissait sans doute qu’il n’y avait plus la moindre chose à critiquer chez Schubal. On ne serait jamais assez sévère avec un homme comme le chauffeur et si

(suite dans un autre carnet)


Remarques sur la traduction :

Traduire un texte littéraire, ce n’est pas le corriger. Nous laissons donc les imperfections du texte qui sont liées à la vitesse de l’écriture : Kafka ne met pas de points d’interrogation à la fin des phrases interrogatives, il écrit des dialogues souvent sans guillemet, la ponctuation peut manquer, ce qui donne des passages comme « suis un fainéant mérite qu’on me mette dehors ». On laisse aussi : « et il dut trouver son chemin à travers une multitude de petites salles, des corridors qui ne cessaient de tourner, des petits escaliers qui se succédaient chercher péniblement une pièce vide avec une machine à écrire abandonnée ».  On essaye ici – comme pour tout le Journal – de rendre le texte brut.

Le projet d’un « roman américain » (comme Kafka l’appelait lui-même) est ancien, dans le Journal est déjà mentionnée « l’histoire deux frères en lutte l’un contre l’autre, dont un irait en Amérique pendant que l’autre serait enfermé dans une prison d’Europe ». Il écrit une première version du roman entre décembre 1911 et juillet 1912 – deux cents pages manuscrites qu’il détruit. Revigoré par l’écriture du Verdict en une nuit, il reprend donc à zéro le roman inachevé que Max Brod publiera en 1927 (trois ans après la mort de Kafka) sous le titre Amérique, et qu’on trouve évoqué comme Le Disparu dans des lettres à Felice – d’où le changement de titre ultérieur.

L’écriture du premier chapitre – Le Chauffeur – commence autour du 25 septembre 1912. Quelques jours plus tôt, Kafka écrit dans ce sixième carnet du Journal un récit de rêve où apparaît le port de New York (ou « Newyork », comme l’écrit Kafka) : « A droite on voyait Newyork, nous étions dans le port de Newyork. » (lire ici https://journalkafka.com/2020/05/09/journal-de-kafka-vi49/ ). Kafka écrit les vingt premières pages de ce premier chapitre dans le sixième carnet et continue dans le deuxième carnet. Le Chauffeur paraît le 24 mai 1913 dans la collection « Der jüngste Tag » créée par Kurt Wolff, dont il est le troisième volume (la même année, des poèmes de Georg Trakl seront publiés dans cette même collection) Tiré à 10 000 exemplaires et ne coûtant que 0,80 Marks, le petit livre eut du succès et fut réédité en 1916 et 1918. Il fit même l’objet d’une recension par Robert Musil.

Kafka poursuit l’écriture de son roman jusqu’à l’écriture du chapitre 6, « Le cas Robinson ». Il le reprendra par la suite, jusqu’en 1914, sans parvenir à l’achever.

Journal de Kafka (VI, 66)

25.   Me suis fait violence pour ne pas écrire. Me suis tourné et retourné dans mon lit. Le sang qui montait à la tête et circulait inutilement. Que de choses nocives ! – Lu hier chez Baum, devant la famille Baum, mes sœurs, Marta, Madame Dr. Bloch et ses deux fils (volontaire pour un an dans l’armée). Vers la fin, ma main passait devant mon visage dans un geste immaîtrisé et vrai. J’avais les larmes aux yeux. Le caractère incontestable de l’histoire s’est confirmé. Ce soir me suis arraché à l’écriture. Cinématographe au Landestheater. Loge. Mlle Oplatka, qu’un religieux un jour poursuivit. Elle est arrivée chez elle toute trempée de sueur d’angoisse. Dantzig. Vie de Körner. Les chevaux. Le cheval blanc. La fumée de la poudre. La chasse sauvage de Lützow.


Le 23 septembre 1912, après avoir passé la nuit à écrire Le Verdict, Kafka ne va pas au bureau et se repose. Le soir, il se lance aussitôt dans un nouveau récit auquel il songe depuis quelques temps, à propos d’un célibataire, mais il s’arrête au bout d’une page (« Gustav Blenkelt était un homme simple… »).

Dans les jours qui vont suivre, il va travailler à une nouvelle version de son roman Amérique (Le Disparu) et écrit une partie du premier chapitre dans les pages restantes du sixième carnet (mise en ligne ici dans les prochaines semaines). En novembre-décembre, il écrira La Métamophose.

On voit donc que l’écriture du Verdict l’a libéré, d’où le fait qu’il doive s’arracher à son bureau pour sortir et notamment lire chez Oskar Baum ce récit écrit deux jours auparavant.

« Marta « : sans doute Martha Löwy, fille de Richard Löwy , un oncle maternel de Kafka. Nous avons trouvé cette photo de la cousine Martha (à droite de la sœur de Kafka, Ottla, qui est au centre) dans le livre de Klaus Wagenbach, Franz Kafka, Bilder aus seinem Leben, Verlag Klaus Wagenbach Berlin, 2008.

« Madame Dr.Bloch » : la reprise du titre du mari par l’épouse (ici « docteur », titulaire d’un doctorat), le mari étant l’avocat Dr.Arthur Bloch déjà évoqué par Kafka dans le Journal.

Mlle Oplatka : vraisemblablement Grete Oplatka, membre comme Ottla du « Club des femmes et jeunes filles juives ».

Première mention d’une sortie au cinéma dans le Journal : au programme de cette soirée au Landestheater : « 1. Etranges insectes. 2) L’île de Ceylan. 3. Dantzig. 4. Theodor Körner : Sa vie et son œuvre. – Sa jeunesse. – L’étudiant. – Le dramaturge et sa fiancée. – Le combattant pour la liberté. »

« La Chasse sauvage de Lützow » est un poème de Theodor Körner (1791-1813), poète et militaire prussien ayant combattu contre les troupes napoléoniennes.

Journal de Kafka (VI,65)

24     Ma sœur a dit : l’appartement (dans l’histoire) ressemble beaucoup au nôtre. J’ai dit : pourquoi ? Le père devrait donc habiter dans les toilettes.


Ces lignes – écrites le 24 septembre 1912 – ne sont pas dans la première édition du Journal par Max Brod.

Après avoir écrit Le Verdict dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912 jusqu’à six heures du matin, Kafka a lu « l’histoire » à ses deux sœurs. Celle-ci étant centrée sur un conflit père-fils, l’une d’elles fait un rapprochement entre la disposition des pièces dans l’appartement du récit et l’appartement que la famille Kafka habite dans la Niklasstrasse, en face du pont Čech.

Dans Le Verdict cependant, Georg habite un appartement situé au rez-de-chaussée, tandis que l’appartement de la famille Kafka était situé au quatrième étage. En outre, la chambre du père de Georg est sombre, étant située à l’arrière du bâtiment (son fils envisage de le faire passer dans sa propre chambre : « Nous allons échanger nos chambres, tu vas t’installer dans la chambre de devant et moi ici »), tandis que la chambre du père de Kafka donnait sur le fleuve et était donc suffisamment éclairée dans la journée.

La carte de l’appartement de la famille Kafka (la disposition des pièces dans le prochain récit de Kafka, La Métamorphose, y est indiquée) est extraite de : Hartmut Binder, Kafkas »Verwandlung«. Entstehung, Deutung, Wirkung, Frankfurt am Main 2004.

Journal de Kafka (VI,64)

Gustav Blenkelt était un homme simple aux habitudes régulières. Il n’aimait pas faire des dépenses inutiles et avait un jugement sûr à l’égard des gens qui menaient grand train. Bien qu’il fût célibataire, il se sentait tout à fait autorisé à dire un petit mot décisif dans les affaires conjugales de ses amis, et celui qui aurait remis en question cette légitimité aurait été bien mal accueilli. Il avait l’habitude de dire franchement son avis et ne retenait nullement ceux qui l’écoutaient et à qui son avis ne plaisait pas. Il y avait comme partout des gens qui l’admiraient, des gens qui l’appréciaient, des gens qui le toléraient et enfin certains qui ne voulaient pas entendre parler de lui. Après tout, si on regarde bien, chaque être humain même le plus insignifiant constitue le centre d’un cercle tordu çà et là, comment aurait-il pu en être autrement avec Gustav Blenkelt, un homme au fond particulièrement sociable ?

Dans sa 35ème année la dernière année de sa vie il fréquentait beaucoup un jeune couple du nom de Strong. Il est certain que pour monsieur Strong, qui venait d’ouvrir un magasin de meubles avec l’argent de sa femme, l’amitié avec Blenkelt présentait différents avantages, celui-ci ayant la plus grande partie de ses relations parmi des jeunes  gens en âge de se marier qui, tôt ou tard, devaient penser à se procurer du mobilier et qui généralement, déjà par habitude, ne négligeaient pas les conseils de Blenkelt, même dans ce domaine. Je leur tiens fermement la bride, avait coutume de dire Blenkelt.

Journal de Kafka (VI,62)

23    Cette histoire « le Verdict », je l’ai écrite d’une traite dans la nuit du 22 au 23 de 10 heures du soir à 6 heures du matin. C’est à peine si j’ai pu retirer de sous le bureau mes jambes ankylosées d’être resté si longtemps assis. La terrible fatigue et la joie, comment l’histoire se déployait devant moi comment j’avançais au milieu des eaux. Plusieurs fois au cours de cette nuit j’ai porté mon propre poids sur le dos. Comme on peut tout risquer, comme pour toutes les idées, même les plus étranges, un feu est prêt dans lequel elles disparaissent et ressuscitent. Comment tout est devenu bleu devant ma fenêtre. Une voiture est passée. Deux hommes ont marché sur le pont. J’ai regardé ma montre pour la dernière fois à deux heures. Alors que la bonne traversait le vestibule pour la première fois, j’écrivais la dernière phrase. Eteint la lampe et clarté du jour. Légères douleurs au cœur. La fatigue disparaissant au milieu de la nuit. L’entrée tremblante dans la chambre des sœurs. Lecture. Auparavant je me suis étiré devant la bonne et j’ai dit : « J’ai écrit jusqu’à maintenant ». L’aspect du lit non défait, comme si on venait de le porter dans la chambre. La conviction confirmée qu’en écrivant un roman je me trouve dans les bas-fonds honteux de l’écriture. C’est seulement ainsi qu’on peut écrire, seulement dans un tel rapport, avec une telle ouverture totale du corps et de l’âme. Matinée au lit. Les yeux toujours clairs. Nombreux sentiments portés avec moi pendant l’écriture : p.e. la joie d’avoir quelque chose de beau pour l’Arcadia de Max, pensé naturellement à Freud, à un endroit à Arnold Beer, à un autre à Wassermann, à un (mettre en pièces) à la Riesin de Werfel, et bien sûr également à mon « Monde urbain ».


Passage écrit le 23 septembre, quelques heures après avoir écrit Le Verdict.

Dans la première édition du Journal de Kafka par Max Brod, on peut lire « Wie alles geSagt werden kann » (« Comme on peut tout dire »), alors que Kafka avait en fait écrit : « Wie alles geWagt werden kann » (« Comme on peut tout risquer »), texte corrigé dans l’édition critique allemande.

Freud : Kafka mentionne plusieurs fois son nom, notamment dans un journal de voyage de juin/juillet 1912, ce qui laisse supposer qu’il l’avait lu.

Arnold Beer. Les Destin d’un Juif : roman de Max Brod paru en mai 1912.

Wassermann : Jakob Wassermann (1873-1934), écrivain allemand que Kafka avait écouté lors de lectures à Prague.

Riesin de Werfel : « Die Riesin. Ein Augenblick der Seele » (« La Géante. Un instant de l’âme ») avait paru dans la revue « Herder-Blätter » d’octobre 1912, dans le même numéro que « Vacarme », un texte de Kafka. Max Brod avait supprimé le verbe à l’infinitif « zerschmettern » (fracasser, briser, mettre en pièces) dans son édition du Journal, nous le réintégrons sans en comprendre exactement la signification (on connaît toutefois les sentiments ambivalents de Kafka à l’égard de Werfel, déjà évoqués dans notre édition).

« Le Monde urbain » : un récit antérieur au « Verdict » que l’on trouve dans le deuxième carnet du Journal et au centre duquel il y a déjà le conflit père-fils.

Journal de Kafka (VI, 61)

C’était un dimanche matin, par le plus beau des printemps. Georg Bendemann, un jeune négociant, était assis dans sa chambre, au premier étage de l’une de ces maisons basses simplement construites dont la longue rangée s’étendait au bord du fleuve et que pratiquement rien, sinon leur coloris et leur hauteur, permettait de distinguer les unes des autres. Il venait de finir une lettre à un ami de jeunesse qui se trouvait à présent à l’étranger, la plia avec une lenteur désinvolte, puis, le coude appuyé sur la table, il regarda par la fenêtre le fleuve, le pont et les collines vert tendre sur l’autre rive. Il se rappela comment cet ami, insatisfait de sa carrière dans son pays, s’était, il y a de cela déjà des années, littéralement enfui en Russie. Il dirigeait maintenant une affaire à Pétersbourg qui avait été très prometteuse au début, mais qui, depuis longtemps déjà, semblait stagner, ce dont son ami, lors de ses visites toujours plus rares, se plaignait. Il se tuait donc inutilement au travail à l’étranger, la grande barbe qu’on porte dans ce pays ne dissimulait qu’imparfaitement le visage bien connu depuis les années d’enfance, visage dont la couleur jaune semblait indiquer une maladie en pleine évolution. Comme il le racontait, il n’avait pas de véritable relation avec la colonie locale de ses compatriotes, mais également presqu’aucun rapport avec des familles du pays et se dirigeait vers un célibat définitif.

Que pouvait-on écrire à un homme comme lui qui s’était manifestement fourvoyé, que l’on pouvait plaindre, mais qu’on ne pouvait pas aider. Fallait-il peut-être lui conseiller de rentrer à la maison, d’y transférer son existence, de renouer avec toutes les anciennes relations amicales, ce qu’à vrai dire rien n’empêchait, et pour le reste de compter sur l’aide des amis. Mais en même temps, cela revenait à lui dire, et ce de façon d’autant plus blessante qu’on cherchait à le ménager, que ses tentatives jusqu’alors avaient échoué, qu’il devait enfin renoncer à elles, qu’il devait rentrer et accepter que tous le regardent avec de grands yeux comme celui qui était rentré pour toujours, que seuls ses amis comprenaient quelque chose et qu’il était un vieil enfant qui devait simplement suivre l’exemple des camarades restés au pays et qui ont réussi. Et puis était-il certain que tous ces tourments qu’on lui infligerait forcément serviraient à quelque chose. Peut-être ne réussirait-on même pas à le faire revenir, il disait lui-même qu’il ne comprenait plus la façon de vivre dans son pays, et alors il resterait malgré tout à l’étranger, rendu amer par les conseils donnés et encore un peu plus éloigné de ses amis. Mais s’il suivait ces conseils et était écrasé ici, pas de façon intentionnelle évidemment, mais par la réalité, s’il ne savait pas comment s’en sortir, ni avec ses amis ni sans eux, s’il souffrait d’un sentiment de honte, s’il se retrouvait vraiment sans patrie et sans amis, n’était-il pas beaucoup mieux pour lui qu’il restât tel qu’il était à l’étranger. Pouvait-on penser, dans de telles circonstances, qu’il pourrait ici aller de l’avant.

Pour ces raisons, même si l’on voulait encore maintenir une relation épistolaire, on ne pouvait lui faire part d’aucune information véritable, comme on l’aurait fait sans crainte avec des connaissances, fussent-elles les plus lointaines. Cela faisait maintenant déjà plus de trois ans que l’ami n’avait pas été au pays, et il expliquait cela tant bien que mal en parlant de l’incertitude de la situation politique en Russie, qui avait pour conséquence qu’un petit négociant ne pouvait pas s’absenter, même pour une courte période, alors que des centaines de milliers de Russes voyageaient tranquillement à travers le monde. Mais au cours de ces trois années, beaucoup de choses avaient changé pour Georg. Son ami avait sans doute été encore informé du décès de la mère de Georg qui avait eu lieu environ deux ans plus tôt et depuis lequel Georg vivait sous le même toit avec son vieux père, et il avait exprimé ses condoléances avec une sécheresse que seule pouvait expliquer la difficulté à s’imaginer à l’étranger la peine causée par un tel événement. Mais depuis ce temps-là, Georg avait pris son affaire en main, comme tout le reste, avec une plus grande résolution. Peut-être son père, du vivant de sa mère, parce qu’il voulait toujours imposer sa façon de voir, l’avait-il empêché de développer une vraie activité qui lui fût propre, peut-être le père, même s’il continuait à travailler au magasin, était-il devenu plus discret, peut-être – ce qui était même très vraisemblable – d’heureux hasards jouaient-ils un rôle bien plus important – quoiqu’il en soit, l’affaire s’était développée pendant ces deux années de façon tout à fait inattendue, il avait fallu doubler le personnel, le chiffre d’affaires avait été multiplié par cinq, il y avait encore une marge de progression, cela ne faisait aucun doute.

Mais son ami n’avait aucune idée de ce changement. Jadis, pour la dernière fois peut-être dans sa lettre de condoléances, il avait voulu convaincre Georg d’émigrer en Russie et s’était étendu sur les perspectives qui existaient à Pétersbourg, précisément dans la branche commerciale de Georg. Les chiffres étaient infimes par rapport au volume qu’avait atteint l’affaire de Georg. Mais Georg n’avait pas eu envie de lui parler dans ses lettres de ses succès commerciaux, et s’il l’avait fait maintenant, après coup, cela aurait paru bizarre.

Aussi Georg se contentait-il toujours de raconter à son ami des incidents insignifiants, tels qu’ils s’amassent dans le souvenir quand on passe un dimanche tranquille à réfléchir. Il ne voulait surtout pas toucher à l’image que l’ami s’était sans doute faite de sa ville natale au cours des longues années qui s’étaient écoulées, image dont il avait fini par s’accommoder. C’est ainsi que dans trois lettres assez espacées dans le temps il annonça à son ami les fiançailles d’un jeune homme sans intérêt avec une jeune fille également sans intérêt, au point que son ami commença à s’intéresser à cette bizarrerie, sans que cela fût l’intention de Georg.

Mais Georg aimait beaucoup plus écrire ce genre de choses plutôt que d’avouer qu’il s’était lui-même fiancé un mois plus tôt avec une Mademoiselle Frieda Brandenfeld une jeune fille issue d’une famille fortunée. Il parlait souvent de cet ami à sa fiancée et de la relation épistolaire spéciale qu’il entretenait avec lui. Mais il ne viendra pas à notre mariage dit-elle et j’ai pourtant le droit de faire la connaissance de tous tes amis. « Je ne veux pas le déranger répondit Georg, comprends-moi bien, il viendrait sans doute, du moins je le crois, mais il se sentirait contraint et lésé, peut-être m’envierait-il et incapable de dépasser son insatisfaction il repartirait seul. Seul – sais-tu ce que c’est. » « Oui ne peut-il donc pas apprendre notre mariage d’une autre façon. » « A vrai dire je ne peux pas l’empêcher, mais c’est peu probable vu son mode de vie. » « Enfin vraiment Georg, si tu as des amis de cette espère, tu n’aurais pas dû te marier du tout. » « Oui c’est de notre faute à tous les deux, mais je n’aurais pas voulu que ça se passe autrement. » Et quand ensuite, haletant sous les baisers, elle s’exclama « En vérité je souffre de cela » il se dit que cela ne posait vraiment aucun problème de tout écrire à son ami. Je suis comme cela et il doit m’accepter tel que je suis se dit-il. Je ne peux pas extraire de moi-même un homme qui serait peut-être mieux fait pour l’amitié avec lui que je ne le suis.

Et effectivement, dans la longue lettre qu’il écrivit ce dimanche matin, il informa son ami des fiançailles qui venaient d’avoir lieu en ces termes : « J’ai gardé la meilleure nouvelle pour la fin. Je me suis fiancé avec une Mademoiselle Frieda Brandenhof une jeune fille d’une famille fortunée qui ne s’est installée ici que longtemps après ton départ et qu’il est donc fort peu probable que tu connaisses. D’autres occasions se présenteront de t’en dire plus sur ma fiancée, qu’il te suffise de savoir, aujourd’hui, que je suis très heureux et que si notre relation se trouve changée, c’est uniquement dans la mesure où, au lieu d’avoir en moi un ami tout à fait ordinaire, tu auras dorénavant un ami heureux. Par ailleurs tu trouveras en ma fiancée qui t’envoie ses salut. amic. et qui t’écrira elle-même sous peu une amie sincère ce qui pour un célib. n’est pas sans importance. Je sais qu’il y a toutes sortes de choses qui t’empêchent de nous rendre visite, mais mon mariage ne serait-il pas l’occasion idéale pour jeter une bonne fois pour toutes tous les obstacles par-dessus bord. Mais quoi qu’il en soit ne te soucie pas des convenances et n’agis qu’à ta guise.

G. était resté longtemps assis à son bureau, cette lettre à la main, le visage tourné vers la fenêtre. A une connaissance qui l’avait salué en passant dans la rue, il n’avait répondu qu’à peine, un sourire absent aux lèvres.

Il mit enfin la lettre dans sa poche, sortit de sa chambre et traversa un petit couloir pour rejoindre la chambre de son père, où il n’avait pas été depuis déjà plusieurs mois. Ce qui, d’habitude, n’était pas nécessaire puisqu’ils se côtoyaient constamment au magasin, déjeunaient en même temps dans un restaurant, le soir chacun s’occupait à sa guise de sa nourriture, mais le plus souvent, quand Georg n’était pas avec des amis ou ne rendait pas visite à sa fiancée, ce qui arrivait fréquemment, ils passaient encore un moment de la soirée ensemble assis au salon, chacun avec son journal.

Georg s’étonna que la chambre de son père fût si obscure, même en cette matinée ensoleillée. Le haut mur qui s’élevait de l’autre côté de l’étroite cour faisait donc une telle ombre. Le père était assis près de la fenêtre dans un coin décoré de nombreux souvenirs de feu son épouse, et lisait le journal qu’il tenait de côté devant ses yeux, cherchant ainsi à compenser une faiblesse oculaire. Sur la table, il y avait les restes du petit-déjeuner auquel il avait apparemment à peine touché. Ah Georg dit le père et il vint aussitôt à sa rencontre. Sa lourde robe de chambre s’ouvrait pendant qu’il marchait, les pans voltigeaient autour de lui, mon père est toujours un géant se dit Georg. L’obscurité ici est insupportable dit-il ensuite. Oui c’est vrai il fait sombre dit le père. Tu as aussi fermé la fenêtre ?

Je préfère comme ça.

Il fait bien chaud dehors dit Georg comme pour compléter ce qu’il avait dit auparavant et il s’assit.

Le père débarrassa la vaisselle du petit déjeuner et la posa sur l’armoire.

En fait je voulais juste te dire continua Georg, qui suivait l’air absent les gestes du vieil homme, que j’ai finalement annoncé mes fiançailles à Pétersbourg ». Il tira un peu la lettre de sa poche et la laissa retomber.

Pourquoi à Pétersbourg ? demanda le père.

Mais à mon ami dit Georg et il chercha les yeux de son père. Au magasin il est complètement différent pensa-t-il. Comme il est assis à son aise et les bras croisées sur la poitrine.

Oui. – Ton ami, dit le père en appuyant sur chaque syllabe.

Tu sais bien père que je voulais d’abord lui taire mes fiançailles. Afin de le ménager, pour aucune autre raison. Tu le sais toi-même, c’est un homme difficile. Je me suis dit qu’il pouvait apprendre mes fiançailles par une autre voie, même si c’est très peu probable vu son mode de vie solitaire – cela, je ne peux pas l’empêcher – mais il ne fallait pas que ce soit par moi qu’il l’apprenne.

Et maintenant tu as changé d’avis ? demanda le père et il posa le grand journal sur le rebord de la fenêtre et sur le journal les lunettes qu’il couvrit de sa main.

Oui maintenant j’ai changé d’avis. S’il est mon bon ami me suis-je dit alors mes heureuses fiançailles seront pour lui un bonheur. Et c’est pourquoi je n’ai plus hésité à les lui annoncer. Pourtant, avant de poster la lettre, j’ai voulu te le dire.

Georg dit le père et il ouvrit grand sa bouche édentée écoute un peu. Tu es venu me voir à cause de cette affaire pour en parler avec moi. C’est tout à ton honneur, sans aucun doute. Mais ce n’est rien, c’est pire que rien, si tu ne me dis pas maintenant toute la vérité. Je ne veux pas remuer des choses qui n’ont rien à faire ici. Depuis la mort de notre chère mère, certaines choses se sont passées qui ne sont pas bien belles. Peut-être leur temps viendra-t-il aussi et peut-être viendra-t-il plus tôt que nous le pensons. Au magasin, il y a certaines choses qui m’échappent, peut-être ne me les cache-t-on pas – je ne veux nullement supposer qu’on me les cache – je ne suis plus assez fort, ma mémoire devient moins bonne, je n’ai plus l’attention nécessaire pour toutes les choses à surveiller. Premièrement c’est l’évolution naturelle et deuxièmement la mort de notre petite mère m’a beaucoup plus meurtri que toi. – Mais puisque nous en sommes précisément à cette affaire, à cette lettre, je t’en prie Georg n’essaye pas de me tromper. C’est une broutille, cela ne vaut pas qu’on dépense un souffle, alors n’essaye pas de me tromper. Est-ce que tu as vraiment cet ami à Pétersbourg ?

Gêné, Georg se leva. Laissons mes amis. Mille amis ne sauraient être pour moi ce qu’est mon père. Sais-tu ce que je crois ? Tu ne te ménages pas suffisamment. Mais la vieillesse réclame justice. Tu m’es indispensable au magasin, tu le sais très bien. Mais si le magasin devait menacer ta santé, je le fermerais dès demain pour toujours. Ce n’est pas possible. Nous devons instaurer pour toi un nouveau mode de vie. Entièrement nouveau. Tu es assis là dans le noir et dans la salle de séjour tu aurais une belle lumière. Tu entames à peine ton petit déjeuner au lieu de reprendre sérieusement des forces. Tu es assis à côté d’une fenêtre fermée et de l’air te ferait tellement de bien. Non non père. Je vais faire venir le médecin et nous suivrons ses instructions. Nous allons échanger nos chambres, tu vas t’installer dans la chambre de devant et moi ici. Il n’y aura pas de changement pour toi, nous transférerons tout ce qui est à toi. Mais rien ne presse, à présent mets-toi encore un peu au lit, tu as absolument besoin de repos. Viens je vais t’aider à te déshabiller, tu vas voir, je sais comment on fait. Ou bien veux-tu aller tout de suite dans la chambre de devant, tu peux te coucher dans mon lit en attendant. Ce serait d’ailleurs très raisonnable.

Georg était debout juste à côté de son père, qui avait laissé retomber sur sa poitrine sa tête à la chevelure blanche hirsute.

« Georg » dit le père à voix basse sans bouger.

Georg s’agenouilla aussitôt à côté de son père, et il vit dans le visage fatigué de son père ses pupilles énormes au coin de ses yeux qui étaient dirigées vers lui.

Tu n’as pas d’ami à Pétersbourg. Tu as toujours été un blagueur et même face à moi tu n’as hélas pas pu t’en empêcher. Comment pourrais-tu donc avoir un ami justement là-bas ? Je n’y crois absolument pas.

« Réfléchis donc juste un instant » dit Georg, souleva le père du fauteuil et, comme il se tenait debout sans force, lui retira sa robe de chambre. Cela fera bientôt trois ans que mon ami est venu nous rendre visite. Je me rappelle encore que tu ne l’appréciais guère. Je t’ai dit au moins deux fois qu’il n’était pas là alors qu’il était assis dans ma chambre. Je pouvais fort bien comprendre ton aversion pour lui, mon ami a ses bizarreries. Mais ensuite tu as tout de même fort bien discuté avec lui. J’étais si fier alors que tu l’aies écouté en hochant la tête et que tu lui aies posé des questions. Si tu réfléchis, tu t’en souviendras forcément. Il a raconté alors d’incroyables histoires sur la révolution russe. Comment p.e., lors d’un voyage d’affaires à Kiev, il avait vu lors d’une émeute un prêtre arménien sur un balcon qui s’était tailladé une large croix de sang dans la paume de la main, avait levé la main et interpellé la foule. Tu as raconté toi-même cette histoire à différentes occasions.

Pendant ce temps, Georg était parvenu à faire à nouveau asseoir son père et à lui retirer avec précaution son pantalon de tricot qu’il portait sur son caleçon blanc, ainsi que ses chaussettes. En voyant ce linge qui n’était pas particulièrement propre, il se reprocha d’avoir négligé son père. Il aurait été certainement de son devoir de veiller à ce que son père changeât de vêtements. Il n’avait pas encore parlé avec sa fiancée pour voir comment ils allaient organiser l’avenir du père, car ils étaient partis de l’idée tacite que le père resterait seul dans l’ancien appartement. Mais tout à coup il décida avec fermeté d’emmener son père dans son futur foyer. Il semblait presque, quand on regardait la situation avec plus d’attention, que les soins qui devaient lui être prodigués pourraient arriver trop tard.

Il porta le père dans ses bras jusqu’à son lit. Il éprouva un sentiment épouvantable quand il remarqua que son père, pendant les quelques pas qu’il faisait vers le lit, jouait avec sa chaîne de montre. Il s’accrochait tellement à cette chaîne de montre qu’il ne put le coucher immédiatement dans son lit.

Mais à peine fut-il au lit que tout sembla aller bien. Il se couvrit lui-même et tira ensuite la couverture largement au-dessus des épaules. Il leva les yeux vers Georg, sans avoir l’air désagréable.

Pas vrai tu te souviens bien de lui demanda Georg et il lui fit un signe de tête pour l’encourager.

« Suis-je bien couvert maintenant » demanda le père comme s’il ne pouvait pas vérifier si ses pieds étaient suffisamment couverts.

Eh bien tu es content d’être au lit et il arrangea mieux la couverture autour de lui

Suis-je bien couvert demanda le père à nouveau et sembla attendre la réponse avec une attention particulière

Ne t’inquiète pas, tu es bien couvert.

Non cria le père si violemment que la réponse se cogna à la question, rejeta la couverture avec une telle force qu’un instant elle se déploya entièrement en plein vol, et il se dressa sur le lit, il ne tenait qu’une main légèrement appuyée au plafond. « Tu voulais me couvrir, je le sais bien mon loustic mais je ne suis pas encore recouvert. Et ne serait-ce que mes dernières forces, c’est assez pour toi, c’est trop pour toi. Bien sûr que je connais ton ami. Il serait un fils selon mon cœur. C’est bien pour cela que tu l’as mystifié pendant toutes ces années. Sinon pourquoi ? Crois-tu que je ne l’ai pas pleuré ? C’est pour cela que tu t’enfermes dans ton bureau, personne ne doit te déranger, le chef est occupé juste pour que tu puisses écrire tes petites lettres mensongères envoyées en Russie. Mais heureusement, personne ne doit apprendre au père à voir clair dans son fils. Comme tu avais cru l’avoir rabaissé tellement rabaissé jusqu’à terre que tu pouvais t’asseoir dessus avec ton derrière et qu’il ne bougerait plus, Monsieur mon fils s’est décidé à se marier.

Georg leva les yeux vers l’épouvantail qu’était devenu son père. L’ami de Pétersbourg, que son père connaissait si bien tout à coup, l’émut comme jamais encore. Il le vit perdu dans la vaste Russie. Il le vit à la porte de son magasin vide et dévalisé. Il était encore là, au milieu des débris d’étagères, des marchandises déchirées, des conduites de gaz effondrées. Pourquoi avait-il donc fallu qu’il parte si loin.

Mais regarde-moi cria le père et Georg presque distrait courut jusqu’au lit pour tout ramasser mais il s’arrêta à mi-chemin.

Parce qu’elle a soulevé ses jupes commença le père à flûter parce qu’elle a soulevé ses jupes comme ça, la répugnante bécasse et pour représenter le geste il souleva sa chemise si haut qu’on vit sur sa cuisse la cicatrice de ses années de guerre parce qu’elle a soulevé ses jupes comme ça et comme ça, tu l’as accostée et pour pouvoir te satisfaire avec elle sans être dérangé tu as sali la mémoire de ta mère, trahi ton ami et mis ton père au lit pour qu’il ne puisse plus bouger. Mais est-ce qu’il peut bouger, oui ou non ?

Et il se tenait debout absolument libre et lançait ses jambes en l’air. Il rayonnait d’intelligence.

Georg se tenait dans un coin, aussi loin que possible de son père. Depuis un bon moment, il avait pris la ferme décision de tout observer avec une absolue exactitude, afin de ne pas pouvoir être attrapé par des voies détournées, que ce soit par derrière ou d’en haut. Il se souvint tout à coup de cette décision depuis longtemps oubliée et l’oublia à nouveau, comme on tire un petit bout de fil à travers le chas d’une aiguille.

Mais voilà qu’en fait ton ami n’est pas trahi cria le père et son index qu’il agitait renforçait ce qu’il disait. J’étais son représentant ici sur place.

« Comédien ! » ne put s’empêcher de crier Georg, reconnut aussitôt son erreur et les yeux figés se mordit la langue mais trop tard et si fort qu’il se tordit de douleur.

Bien sûr que j’ai joué la comédie. Comédie, le mot juste. Quelle autre consolation restait-il au vieux père devenu veuf. Dis-moi – et l’instant de ta réponse sois encore mon fils vivant – que me restait-il dans ma chambre de derrière, persécuté par un personnel déloyal vieux jusque dans la moelle des os. Et mon fils parcourait le monde en plein triomphe, concluait des affaires que j’avais préparées, faisait, de bonheur, des culbutes et marchait devant son père avec le visage impénétrable d’un homme d’honneur. Tu crois que, moi dont tu es sorti, je ne t’ai pas aimé.

Maintenant il va se pencher pensa Georg. S’il tombait et se fracassait ! Ces mots lui sifflèrent à travers la tête.

Le père se pencha, mais ne tomba pas. Georg ne n’était pas approché comme il l’avait attendu, et il se redressa.

Reste où tu es, je n’ai pas besoin de toi. Tu crois que tu as encore la force de venir jusqu’ici et que tu restes en arrière uniquement parce que c’est ce que tu veux. Fais attention de ne pas te tromper. Celui qui est beaucoup plus fort, c’est toujours moi. Seul, j’aurais peut-être dû reculer, mais ta mère m’a donné sa force, avec ton ami je me suis magnifiquement associé, ta clientèle je l’ai ici dans la poche.

Même dans sa chemise il a des poches se dit Georg et crut qu’avec cette remarque il pourrait le déconsidérer dans le monde entier. Il ne pensa cela qu’un instant car il ne cessait de tout oublier.

Accroche-toi donc à ta fiancée et viens à ma rencontre. Je te la balayerai d’un seul geste, t’imagines même pas.

Georg fit une grimace comme s’il n’y croyait pas. Son père confirma la vérité de ce qu’il disait en hochant simplement la tête en direction du coin où se trouvait Georg.

Comme tu m’as amusé aujourd’hui quand tu es venu et m’as demandé si tu devais écrire à ton ami au sujet de tes fiançailles. Mais il sait tout, pauvre andouille, mais il sait tout. Eh oui, je lui écrivais, parce que tu as oublié de me prendre le nécessaire de bureau. C’est pour cela qu’il ne vient pas depuis des années, il sait tout cent fois mieux que toi, tes lettres il les chiffonne de la main gauche sans les lire tout en tenant dans sa main droite mes lettres pour les lire.

D’enthousiasme, il agitait un bras au-dessus de la tête.

Il sait tout mille fois mieux que toi cria le père.

Dix mille fois dit Georg pour ridiculiser son père, mais encore dans sa bouche ses mots avaient pris une tonalité d’une gravité macabre.

J’attendais depuis des années ce moment où tu viendrais me poser cette question. Tu crois que je me soucie d’autre chose, tu crois que je lis des journaux. Tiens ! » Et il lui lança une feuille de journal qui on ne sait comment avait fini avec lui dans le lit. Un vieux journal dont le nom ne disait déjà plus rien à Georg.

Combien de temps as-tu hésité avant d’être prêt. La mère a dû mourir, elle n’a pas pu connaître ce jour de joie, l’ami dépérit dans sa Russie, il y a déjà 3 ans il était jaune à jeter à la poubelle, et quant à moi, tu vois toi-même comment je vais. Tu as quand même des yeux.

Tu m’as donc épié ! cria Georg.

Compatissant, le père glissa : C’est sans doute ce que tu voulais dire tout à l’heure. Mais ce n’est plus le moment

Et plus fort : Tu sais maintenant ce qui existait à part toi, jusqu’à présent tu ne connaissais que toi ! Tu étais un enfant innocent en fait, mais tu étais surtout un être diabolique !

« Et c’est pour cela, sache-le, que je te condamne à mort par noyade ! »

Georg se sentit chassé de la pièce, en sortant il eut encore dans les oreilles le bruit que fit son père derrière lui en tombant sur le lit. Dans l’escalier, dont il descendit les marches à toute vitesse comme sur une surface inclinée, il surprit sa servante qui allait monter pour faire le ménage matinal de l’appartement. « Jésus ! » s’écria-t-elle et elle se couvrit le visage avec son tablier, mais il avait déjà filé. Il sortit de l’immeuble d’un bond, passa par-dessus les rails du tramway, poussé vers l’eau. Déjà il tenait fermement le parapet comme un affamé sa nourriture. Il sauta par-dessus, comme l’excellent gymnaste qu’il avait été dans ses années de jeunesse faisant la fierté de ses parents. Il se tint encore de ses mains qui commençaient à faiblir, repéra entre les barreaux du garde-corps un omnibus qui couvrirait sans aucun problème le bruit de sa chute, s’exclama à voix basse, « chers parents je vous ai pourtant toujours aimés » et se laissa choir.

A ce moment-là la circulation sur le pont était véritablement infinie.


Le Verdict (Das Urteil) est un récit que Kafka a écrit en une seule nuit, celle du 22 au 23 septembre 1912, dans le carnet dont il se servait également pour l’écriture de son Journal. Nous avons scrupuleusement respecté le texte original, notamment :

  • L’absence de points d’interrogation à la fin de la plupart des questions.
  • L’absence de virgules, de points et de guillemets à certains endroits du texte où on les attendrait.
  • Les abréviations comme « p.e. » (par exemple) pour « z .B. » (zum Beispiel) ou, à un endroit du texte : « salut. amic. » (salutations amicales) ou « célib. » (célibataire).
  • Les répétitions de certains mots ou noms comme Georg plusieurs fois dans une phrase, « corrigées » dans certaines traductions.
  • Le fait que dans les dialogues, très souvent, les répliques de chacun des personnages ne soient pas séparées et se suivent.

Ces caractéristiques propres au manuscrit original du Verdict mettent en évidence la nature même de l’expérience littéraire que fut l’écriture de ce récit pour Kafka. Un jour plus tard, toujours dans le sixième carnet du Journal, il évoquera cette expérience en ces termes : « J’ai écrit ce récit – Le Verdict – d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je pus retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux ».

C’est cette expérience d’écriture que nous avons tenté de rendre ici en respectant la disposition du texte.

Epuisé après cette nuit d’écriture, Kafka écrivit un mot à son supérieur hiérarchique pour lui expliquer qu’ayant de la fièvre il viendrait plus tard au bureau, après midi.

Nous donnons ici également la première et la dernière page du récit.

Le matin même du 23 septembre, Kafka fit la lecture du Verdict à ses trois sœurs, et dans les jours suivants à Max Brod et plusieurs amis. Ce récit représente véritablement un tournant dans la vie de Kafka et même une véritable libération puisque, dans les semaines qui suivirent, il écrivit d’autres œuvres comme La Métamorphose ou Le Disparu. Le Verdict ouvre donc une véritable phase créatrice qui se poursuivra avec l’écriture du Procès ou d’A la Colonie pénitentiaire deux ans plus tard.

Il fut publié en mai 1913 dans la revue Arcadia créée par Max Brod et le livre parut en 1916 dans la maison d’édition de Kurt Wolff.

Notre traduction fera l’objet d’une édition papier aux éditions Œuvres ouvertes en juillet 2020, précédé de deux autres récits antérieurs du Journal, L’enfant fantôme et Le Monde urbain, et d’une introduction.

Journal de Kafka (VI,59)

19.    Le contrôleur Pokorny raconte le voyage qu’il fit à l’âge de treize ans en compagnie d’un camarade de classe avec 70 kreuzers en poche. Comment ils arrivèrent le soir dans une auberge où une énorme beuverie était en cours, en l’honneur du maire qui venait de rentrer du service militaire. Il y avait plus de 50 bouteilles de bière vides par terre. Tout était plein de la fumée des pipes. La puanteur de la lie de bière. Les deux petits gars contre le mur. Le maire ivre qui, en souvenir de son service militaire, veut mettre de l’ordre partout, vient vers eux et, certains qu’ils sont des fugueurs malgré toutes leurs explications, les menace de les faire ramener manu militari à la maison. Les garçons tremblent, montrent leur carte du collège, déclinent mensa, un professeur à moitié ivre regarde, sans les aider. Sans savoir ce qu’ils avaient statué sur leur sort, on les oblige à boire avec les autres, ils sont très heureux qu’on leur serve gratuitement une telle quantité de bonne bière qu’ils n’auraient jamais pu s’offrir avec leur peu d’argent. Ils boivent à satiété, puis, tard dans la nuit, après le départ des derniers invités, ils se couchent dans cette chambre qui n’a pas été aérée, dorment sur une mince couche de paille et dorment comme des rois. Mais à quatre heures du matin, une énorme servante arrive avec son balai, dit qu’elle n’a pas le temps, et elle les aurait balayés jusque dans la brume matinale dehors si eux-mêmes ne s’étaient pas enfuis de leur propre gré. Quand la salle fut un peu nettoyée, on leur mit la table deux grandes casseroles remplies de café à ras bord. Mais comme ils remuaient leur café avec une cuillère, quelque chose de grand, de sombre, de rond apparaissait de temps en temps à la surface. Ils pensèrent que cela allait se clarifier progressivement et burent avec force envie jusqu’au moment où ils prirent peur en voyant la chose sombre dans la casserole à moitié vide et demandèrent conseil à la servante. Il s’avéra que la chose noire était du vieux sang d’oie caillé qui était resté dans les casseroles utilisées pour le festin de la veille et sur lequel, dans l’hébétement matinal, on avait simplement versé le café. Les garçons se précipitèrent à l’extérieur et vomirent tout jusqu’à la dernière goutte. Plus tard, ils furent convoqués chez le curé qui, après un bref examen sur la religion, constata qu’ils étaient de braves garçons, leur fit servir une soupe par la cuisinière et prit congé d’eux en leur donnant sa bénédiction. En tant qu’élèves d’un établissement dirigé par des religieux, ils se firent donner cette soupe et cette bénédiction dans presque toutes les paroisses par lesquelles ils passèrent.


Dans l’Office des assurances pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême où travaillait Kafka, Pokorny était ingénieur.

Journal de Kafka (VI,58)

Hier chez Bergmann avec le Dr. Löw. Chanson de Reb Dovidl, Reb Dovidl le Vassilkovien va aujourd ‘hui à Tale. Dans une ville entre Vassilkov, il a chanté avec indifférence, à Vassilkov en pleurant, à Talne joyeux.


A propos de Bergmann et du Dr. Löw, voir notre commentaire précédent.

Vassilkov est une ville d’Ukraine.

Nous avons trouvé une interprétation de la chanson yiddish « Reb Dovidl ».