Journal de Kafka (VII,41)

Sauf lourde erreur de ma part, je suis quand même en train de m’approcher. C’est comme si le combat spirituel avait lieu dans une clairière. Je pénètre dans la forêt, ne trouve rien et, par faiblesse, je ressors vite ; souvent, quand je quitte la forêt, j’entends ou je crois entendre le cliquetis des armes de ce combat. Peut-être les regards des combattants me cherchent-ils à travers l’obscurité de la forêt, mais je sais si peu de choses à leur propos et ce que je sais est illusoire.

Journal de Kafka (VII,40)

Cela a du sens, mais c’est sans éclat, le débit sanguin est faible, trop loin du cœur. J’ai encore de jolies scènes en tête et m’arrête pourtant. Hier, le cheval blanc m’est apparu pour la première fois avant de m’endormir, j’ai l’impression qu’il est d’abord sorti de ma tête tournée vers le mur, qu’il a sauté par-dessus moi jusqu’en bas du lit et s’est ensuite perdu. Ce dernier point n’est hélas pas réfuté par le commencement plus haut.

Journal de Kafka (VII,39)

La première fois que le cheval blanc apparut, c’était par un après-midi d’automne, dans une grande rue de la ville de A qui n’était pas très animée. Il sortit du couloir d’une maison dans la cour de laquelle une entreprise de transport avait de vastes entrepôts, et comme il était fréquent qu’on dût sortir par le couloir des attelages et même de temps à autre un cheval seul, le cheval blanc n’attira pas l’attention. Mais il ne faisait pas partie de la stalle de l’entreprise de transport. Un ouvrier qui était en train de serrer la corde d’un ballot de marchandise remarqua le cheval leva les yeux de son travail, puis regarda dans la cour pour voir si le cocher ne le rejoignait pas. Personne ne vint, en revanche le cheval se cabra énergiquement dès qu’il fut sur le trottoir, fit jaillir quelques étincelles en frappant le pavé, fut un instant bien près de tomber, mais se ressaisit tout de suite et remonta au trot ni rapide ni lent la rue presque déserte à cette heure du crépuscule. L’ouvrier maudit le cocher qu’il considérait comme négligent, cria quelques noms dans la cour et des gens sortirent, mais comme ils virent aussitôt que le cheval était étranger, ils restèrent les uns à côté des autres sous le porche, juste un peu surpris. Ce n’est qu’au bout d’un instant que quelques-uns changèrent d’avis et poursuivirent le cheval sur un bout de chemin, mais comme ils ne voyaient même plus, ils finirent par rebrousser chemin.

Entre-temps, le cheval avait déjà atteint les dernières rues du faubourg sans avoir été arrêté. Il s’adaptait mieux à la vie de la rue que les chevaux qui marchaient seuls d’habitude. Son pas lent ne pouvait effrayer personne, il ne quittait jamais la chaussée, jamais non plus le côté de la rue où l’on devait circuler, s’il était nécessaire de s’arrêter à cause d’un véhicule venant d’une rue transversale, alors il s’arrêtait, le plus prudent des cochers l’aurait-il mené par le licou qu’il n’aurait pas fait moins de fautes. Bien sûr, c’était quand même un spectacle étonnant, ici et là quelqu’un s’arrêtait et le suivait du regard en souriant, d’un camion de bière un cocher donna pour s’amuser un coup de fouet en passant, il fut certes effrayé, leva les sabots de ses jambes avant, mais il n’accéléra pas le pas.

C’est justement cet incident qu’un policier avait remarqué, il se dirigea vers le cheval qui tenta au dernier moment de prendre une autre direction, le saisit par la bride (bien que n’étant pas très solidement charpenté, il était bridé comme une bête de somme) et dit de façon d’ailleurs très amicale : Halte ! Où cours-tu donc ? Il le tint pendant un moment en plein milieu de la chaussée, car il pensait que le propriétaire allait bientôt rejoindre son cheval qui s’était échappé.

Journal de Kafka (VII,38)

27.  V  14   Mère et sœur à Berlin. Ce soir je serai seul avec le père. Je crois qu’il a peur de monter. Devrai-je jouer aux cartes avec lui ? (Je trouve les C laides, elles me dégoûtent presque et pourtant je les écris, elles doivent être très caractéristiques pour moi) Comment le père s’est comporté quand j’ai touché F.


Julie et Ottla Kafka partent pour Berlin ce 27 mai. Hermann et Franz Kafka les rejoindront le 30 mai. Les fiançailles de Franz et Felice seront célébrées dans l’appartement de la famille Bauer le 1er juin.

Journal de Kafka (VII,37)

La logeuse une frêle veuve habillée en noir avec une jupe tombant droit se tenait dans la chambre située au milieu de son appartement vide. Il n’y avait pas encore un seul bruit, la cloche ne bougeait pas. Le silence régnait aussi dans la rue, la femme avait choisi exprès une rue si silencieuse car elle voulait avoir de bons locataires et ceux qui exigent le calme sont les meilleurs.

Journal de Kafka (VII,35)

On fêtait des fiançailles. Le banquet était terminé, les invités se levèrent de table, on ouvrit toutes les fenêtres, c’était une belle et chaude soirée de juin. La fiancée se tenait au milieu d’un cerce d’amies et de personnes proches, les autres étaient réunis en petits groupes, on riait beaucoup ici et là. Le fiancé était seul, adossé à l’entrée du balcon et regardait dehors.

Au bout de quelques temps, la mère de la fiancée l’aperçut, alla vers lui et dit : « Tu restes là tout seul ? Tu n’es pas avec Olga ? Est-ce que vous vous êtes disputés ? « Non » répondit le fiancé « Nous ne nous sommes pas disputés. » « Bon, alors » dit la femme « rejoins ta fiancée ! Ta façon de te conduire attire les regards ! »

Journal de Kafka (VII,34)

Le cocher Josef était couché sur son lit de repos, il ne se redressa que pour prendre sur une petite table une tranche de pain beurré avec un hareng, puis se recoucha et, tout en mâchant, regarda fixement autour de lui. Il avait du mal à aspirer l’air par ses grandes narines rondes, parfois, pour avoir suffisamment d’air, il lui fallait s’arrêter de mâcher et ouvrir la bouche, son gros ventre tremblait continuellement sous les nombreux plis de son mince vêtement bleu foncé.

La fenêtre était ouverte, on voyait un acacia et une place déserte. C’était une fenêtre basse au rez-de-chaussée, de son lit de repos Josef voyait tout et chacun pouvait le voir de l’extérieur. C’était gênant, mais il était obligé de loger si bas car il ne pouvait plus du tout monter des escaliers, au moins depuis six mois, depuis que sa quantité de graisse avait fortement augmenté. Quand on lui avait donné cette chambre à côté de la loge du concierge, il avait baisé et serré les mains de Monsieur von Griesenau en pleurant, mais à présent il connaissait les inconvénients de cette chambre – le fait d’être éternellement observé, le voisinage de ce concierge désagréable, l’agitation à l’entrée et sur la place, la grande distance qu’il y avait entre lui et les autres domestiques et le détachement et le manque d’attention que cela provoquait – ces inconvénients, il les connaissait désormais tous à fond et envisageait réellement de solliciter auprès du maître le retour à son ancienne chambre. À quoi servaient donc, en particulier depuis que le maître s’était fiancé, tous ces garçons qu’on venait d’embaucher et restaient là sans être utiles à personne, ne pouvaient-ils pas simplement le porter dans les escaliers, lui l’homme émérite et distingué.


Étrange résonance entre ce portrait du cocher Josef et le portrait antérieur de Franz Werfel (« son beau visage de profil pressé sur lui-même, l’embonpoint (pas de véritable obésité) le faisant presque haleter, totalement indépendant du monde qui l’entoure, mal élevé et impeccable »)

Journal de Kafka (VII,33)

Un noble, dont le nom était Monsieur von Griesenau, avait un cocher Josef qu’aucun autre employeur n’aurait pu supporter. Il habitait dans une chambre au rez-de-chaussée à côté de la loge du concierge, car il était incapable de monter des escaliers par suite de son obésité et de son asthme. Sa seule occupation consistait à voiturer, mais même pour cela il était uniquement employé pour des occasions exceptionnelles par exemple en l’honneur d’un hôte, à part ça il restait couché des jours entiers des semaines entières, sur un lit de repos à proximité de la fenêtre et regardait de ses petits yeux profondément enfoncés dans la graisse, clignant à une vitesse étonnante les arbres qui


Texte interrompu.