Journal de Kafka (VIII,77)

Le séjour à Riva a été d’une grande importance pour moi. J’ai compris pour la première fois une jeune fille chrétienne et j’ai presqu’entièrement vécu dans le milieu où elle est en activité. Je suis incapable de noter quelque chose de décisif dont je devrais me souvenir. Juste pour se maintenir, ma faiblesse aime mieux rendre ma morne tête claire et vide, pour autant que le désordre mental se laisse pousser sur les bords. Mais je préfère presque cet état à des afflux de morosité et de doute dont la libération, incertaine en plus, nécessiterait l’usage d’un marteau qui commencerait par me briser.


Du 22 septembre au 10 octobre 1913, Kafka séjourne au sanatorium du docteur von Hartungen à Riva, au bord du Lac de Garde. Quelques semaines plus tard, le 29 décembre, il raconte dans une lettre à sa future fiancée Felice Bauer qu’il y a fait la connaissance d’une Suissesse de 18 ans dont il est tombé amoureux. D’après le biographe de Kafka, Reiner Stach, lui et la jeune femme ont pu se rapprocher suite au suicide d’un général autrichien dans sa chambre, leur voisin de table, le 3 octobre. Le nom de la jeune « Chrétienne » ne sera jamais mentionné par Kafka, ni dans ses lettres ni dans son Journal. Tous deux s’étaient promis de plus s’écrire après leur idylle d’une dizaine de jours au bord du Lac de Garde. Dans sa lettre à Felice, Kafka écrit : « J’avais conscience tout comme elle que nous n’étions nullement fait l’un pour l’autre, que tout devait être fini dans l’espace des dix jours dont nous disposions et qu’après cela pas même une lettre, pas même une ligne ne devrait être écrite. Quoiqu’il en soit, nous tenions beaucoup l’un à l’autre, j’ai dû prendre des dispositions spéciales pour qu’elle n’éclatât pas en sanglots devant tout le monde au moment des adieux, et moi-même je ne valais guère mieux. Mon départ a mis fin à tout. »

Sur le sanatorium de docteur von Hartungen, fréquenté par d’autres écrivains comme Heinrich et Thomas Mann ou encore Rainer Maria Rilke, on peut consulter ce documentaire en allemand.

Journal de Kafka (VIII,71)

30  VIII  13     Où trouver le salut ? Combien de mensonges, dont je ne savais plus rien, sont ainsi remontés à la surface. Si leur liaison réelle s’était effectuée aussi bien que leur séparation réelle, alors j’ai sûrement fait ce qu’il fallait. Sans relations humaines, il n’y a pas en moi de mensonges visibles. Le cercle limité est pur.

Journal de Kafka (VIII,70)

J’ai reçu aujourd’hui le Livre du Juge de Kierkegaard. Comme je le pressentais, son cas est très semblable au mien malgré des différences essentielles, du moins il est du même côté du monde. Il me confirme comme un ami. Je fais un brouillon de la lettre au père [de Felice Bauer] que je veux envoyer demain si j’en ai la force.

Vous hésitez à répondre à ma demande, c’est parfaitement compréhensible, tout père agirait de la même façon à l’égard de tout prétendant, ce n’est donc absolument pas ce qui me conduit à écrire cette lettre, au pire cela augmente mon espoir d’une appréciation sereine de cette lettre. Mais cette lettre, je l’écris par crainte que votre hésitation et votre réflexion soient plus liées à des causes générales qu’elles ne trouvent leur origine, comme cela devrait être uniquement le cas, dans ce seul passage de ma première lettre qui pouvait me trahir. Il s’agit du passage où je parle du caractère insupportable de mon activité professionnelle.

Vous n’allez peut-être pas tenir compte de ce mot, mais vous ne devriez pas, vous devriez au contraire me poser des questions très précises à ce sujet, et alors je serais obligé de vous répondre comme suit, en termes précis et succincts. Mon activité professionnelle m’est insupportable parce qu’elle contredit mon unique désir et mon unique vocation c’est la littérature. Etant donné que je ne suis rien d’autre que littérature et que je ne peux et ne veux être rien d’autre, mon activité professionnelle ne pourra jamais me posséder tout entier, mais elle pourra fort bien me démolir. Je n’en suis pas loin. Des états nerveux de la pire espèce ne cessent de me dominer, et cette année de soucis et de tourments concernant mon avenir et celui de votre fille a révélé complètement mon absence de résistance. Vous pourriez me demander pourquoi je ne quitte pas cet emploi et pourquoi – je ne possède pas de fortune – je ne cherche pas à vivre de mes travaux littéraires. À cela je peux seulement répondre de façon pitoyable que je n’en ai pas la force et que, pour autant que je puisse avoir une vision d’ensemble de ma situation, j’irai plutôt à ma perte en restant à ce poste, et rapidement à vrai dire.

Et maintenant mettez-moi en face de votre fille, cette jeune femme saine, gaie, naturelle et robuste. Malgré toutes les fois où je le lui ai répété dans peut-être 500 lettres et malgré toutes les fois où elle m’a tranquillisé avec un « Non » qui n’était toutefois pas fondé de façon convaincante – cela reste pourtant vrai, elle sera forcément malheureuse avec moi, dans la mesure où je peux le prévoir. Ce n’est pas seulement à cause de ma situation extérieure, mais bien plus à cause de ma nature véritable que je suis un homme renfermé, taiseux, asocial et insatisfait, mais sans pouvoir qualifier cette réalité de malheur car elle n’est que le reflet de mon but. De ma façon de vivre chez moi, on peut tirer du moins quelques conclusions. Eh bien, je vis dans ma famille, au milieu des êtres les meilleurs et les plus affectueux, plus étranger qu’un étranger. À ma mère, je n’ai pas dit vingt paroles par jour en moyenne ces dernières années, avec mon père j’ai échangé à peine plus que des saluts. Avec mes sœurs mariées et mes beaux-frères, je ne parle pas du tout, sans pour autant qu’on soit fâchés. La raison en est simple, c’est que je n’ai pas la moindre chose à leur dire. Tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie et je le déteste, car cela me dérange et me fait perdre du temps, même si ce n’est que prétendument. D’où le fait que je n’ai aucun sens de la vie de famille, mis à part, dans le meilleur des cas, en tant qu’observateur. Je n’ai aucun sentiment de parenté, lors de visites je ne vois littéralement que méchanceté dirigée contre moi.

Un mariage ne pourrait pas me changer, tout comme mon activité professionnelle ne peut le faire.


Kierkegaard, Le Livre du juge : édition allemande des journaux (1833-1855) du philosophe danois parue en 1905.

Le 14 août, Kafka avait envoyé sa demande en mariage à Anna et Carl Bauer, les parents de Felice (cette lettre n’a pas été conservée). Quelques jours plus tard, il en écrit une autre à l’adresse du père, on peut en lire ici le brouillon. La version définitive datée du 28 août 1913 a été traduite par Marthe Robert et se trouve dans le quatrième volume des Œuvres complètes de la Pléiade, Lettres à Felice, pp.475-476.