Journal de Kafka (VI,59)

19.    Le contrôleur Pokorny raconte le voyage qu’il fit à l’âge de treize ans en compagnie d’un camarade de classe avec 70 kreuzers en poche. Comment ils arrivèrent le soir dans une auberge où une énorme beuverie était en cours, en l’honneur du maire qui venait de rentrer du service militaire. Il y avait plus de 50 bouteilles de bière vides par terre. Tout était plein de la fumée des pipes. La puanteur de la lie de bière. Les deux petits gars contre le mur. Le maire ivre qui, en souvenir de son service militaire, veut mettre de l’ordre partout, vient vers eux et, certains qu’ils sont des fugueurs malgré toutes leurs explications, les menace de les faire ramener manu militari à la maison. Les garçons tremblent, montrent leur carte du collège, déclinent mensa, un professeur à moitié ivre regarde, sans les aider. Sans savoir ce qu’ils avaient statué sur leur sort, on les oblige à boire avec les autres, ils sont très heureux qu’on leur serve gratuitement une telle quantité de bonne bière qu’ils n’auraient jamais pu s’offrir avec leur peu d’argent. Ils boivent à satiété, puis, tard dans la nuit, après le départ des derniers invités, ils se couchent dans cette chambre qui n’a pas été aérée, dorment sur une mince couche de paille et dorment comme des rois. Mais à quatre heures du matin, une énorme servante arrive avec son balai, dit qu’elle n’a pas le temps, et elle les aurait balayés jusque dans la brume matinale dehors si eux-mêmes ne s’étaient pas enfuis de leur propre gré. Quand la salle fut un peu nettoyée, on leur mit la table deux grandes casseroles remplies de café à ras bord. Mais comme ils remuaient leur café avec une cuillère, quelque chose de grand, de sombre, de rond apparaissait de temps en temps à la surface. Ils pensèrent que cela allait se clarifier progressivement et burent avec force envie jusqu’au moment où ils prirent peur en voyant la chose sombre dans la casserole à moitié vide et demandèrent conseil à la servante. Il s’avéra que la chose noire était du vieux sang d’oie caillé qui était resté dans les casseroles utilisées pour le festin de la veille et sur lequel, dans l’hébétement matinal, on avait simplement versé le café. Les garçons se précipitèrent à l’extérieur et vomirent tout jusqu’à la dernière goutte. Plus tard, ils furent convoqués chez le curé qui, après un bref examen sur la religion, constata qu’ils étaient de braves garçons, leur fit servir une soupe par la cuisinière et prit congé d’eux en leur donnant sa bénédiction. En tant qu’élèves d’un établissement dirigé par des religieux, ils se firent donner cette soupe et cette bénédiction dans presque toutes les paroisses par lesquelles ils passèrent.


Dans l’Office des assurances pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême où travaillait Kafka, Pokorny était ingénieur.

Journal de Kafka (VI,58)

Hier chez Bergmann avec le Dr. Löw. Chanson de Reb Dovidl, Reb Dovidl le Vassilkovien va aujourd ‘hui à Tale. Dans une ville entre Vassilkov, il a chanté avec indifférence, à Vassilkov en pleurant, à Talne joyeux.


A propos de Bergmann et du Dr. Löw, voir notre commentaire précédent.

Vassilkov est une ville d’Ukraine.

Nous avons trouvé une interprétation de la chanson yiddish « Reb Dovidl ».

Journal de Kafka (VI,57)

18.    Les histoires racontées par Hubalek hier au bureau. Le tailleur de pierre qui lui a soutiré une grenouille sur la route, l’a tenue fermement par les pattes, et, en trois coups de mâchoire, a englouti d’abord la petite tête, puis le tronc, et enfin les pattes. La meilleure méthode pour tuer les chats particulièrement coriaces : on lui broie le cou dans une porte fermée et on tire sur la queue. Son dégoût de la vermine. Une nuit, quand il était à l’armée, quelque chose l’a gratté sous le nez, il l’a attrapé dans son sommeil et l’a écrasé. Mais ce quelque chose était une punaise et il en a porté la puanteur sur lui pendant plusieurs jours. – Quatre hommes mangeaient un rôti de chat préparé avec soin, mais trois seulement savaient ce qu’ils mangeaient. Après le repas, les trois ont commencé à miauler, mais le quatrième ne voulait pas le croire, c’est seulement lorsqu’on lui a montré le pelage sanglant qu’il l’a cru, il n’a pas pu courir assez vite pour aller tout vomir dehors et a été gravement malade pendant deux semaines. Ce tailleur de pierre ne mangeait que du pain et des fruits et des animaux qu’il lui arrivait d’obtenir par hasard, et il ne buvait que de l’eau-de-vie. Dormait dans la remise d’une briqueterie. Un soir, Hubalek l’a rencontré dans les champs. « Ne bouge pas » dit l’homme ou alors – Hubalek s’est arrêté pour s’amuser. « Donne-moi ta cigarette » a poursuivi l’homme. Hub. lui a donné. « Donne m’en une autre ! » Tu en veux donc une autre ? lui a demandé Hub., a préparé son bâton noueux dans sa main gauche en cas de besoin et l’a frappé au visage du poing droit, faisant tomber sa cigarette. L’homme, lâche et faible comme le sont les buveurs de schnaps, a pris aussitôt la fuite.


Heinrich Hubalek (1882-1939), fonctionnaire de la AUVA (Arbeiter-Unfallversicherungs-Anstalt für das Königreich Böhmen in Prag), compagnie d’assurances où travaillait également Kafka.

Deuxième occurrence, dans le Journal, dans un intervalle de temps rapproché, du terme Ungeziefer. Comme en mars 1912 (« Dans la pièce d’à côté, ma mère s’entretient avec le couple Lebenhart. Ils parlent de vermines et de cors au pied » – cinquième carnet), Kafka prélève ce mot de la conversation, ce qui n’est certainement pas neutre quand on sait qu’en novembre de la même année, il écrira « La Métamorphose » où ce même mot apparaît dès les premières lignes : « Quand Gregor Samsa, un matin, se réveilla après avoir eu des rêves agités, il se retrouva dans son lit métamorphosé en une énorme vermine (Ungeziefer) ». La traduction du mot allemand a fait l’objet de nombreuses discussions : la description de l’insecte – le corps bombé en particulier – fait plutôt penser à un cafard. Mais on sait que Kafka refusa que l’animal fût représenté sur la couverture du livre, sans doute désireux de laisser le lecteur se faire sa propre représentation.

Pour le traducteur, ce passage du Journal est intéressant : le mot « Ungeziefer » est employé comme un terme générique, puisque quelques lignes plus loin il est question d’une punaise (ce qui nous ramène au lit où se réveille Gregor Samsa). En français, « vermine » (comme « Ungeziefer ») englobe tous les parasites comme le pou, la puce ou la punaise. Un humain perçu comme un parasite sera qualifié de vermine, par exemple le père de Kafka dira à son fils à propos de l’acteur Isaac Löwy qu’il fréquente : « « Qui va au lit avec des chiens se lève avec des puces ». Franz s’appliquera à lui-même cette sentence, d’où « La Métamorphose ».