Journal de Kafka (III,8)

28 octobre 1911 J’ai eu il est vrai un sentiment similaire, mais le jeu des acteurs et la pièce ont été loin de me sembler parfaits ce soir-là. C’est justement pour cela que j’étais tenu à un respect particulier envers les acteurs. Qui sait, lorsque les lacunes de l’impression sont petites tout en étant nombreuses, qui en est coupable. Madame Tschissik a marché sur l’ourlet de sa robe et a chancelé un instant dans sa robe de fille de joie façon princesse, comme une colonne massive, une fois sa langue a fourché et pour la calmer elle s’est tournée vers le mur du fond dans un mouvement violent, alors que cela ne correspondait pas du tout à ses paroles ; cela m’a déconcerté, mais n’a pas empêché ce soupçon de frémissement que je sens toujours sur le dessus des pommettes quand j’entends sa voix. Mais parce que les autres ont eu une impression beaucoup plus impure que moi, ils me paraissaient tenus à un respect encore plus grand que moi, aussi parce qu’à mon avis leur respect aurait été beaucoup plus efficace que le mien, de sorte que j’avais deux raisons de maudire leur conduite.

Le 24 octobre 1911, Kafka a assisté à une représentation de la pièce de Jacob Gordin, Der wilde Mensch. A propos de la découverte du théâtre yiddish et de l’importance qu’il a pris pour Kafka cet automne 1911 , on peut lire Max Brod: « J’assistais fréquemment aux représentations du Savoy et y appris beaucoup sur l’âme nationale juive, mais Franz, dès que je l’eus introduit dans ce milieu, ne s’en sépara plus. Il y mit la même ténacité féconde qu’il mettait à tout. Un bizarre mélange d’admiration et d’amour timide l’attira vers une actrice, qui probablement s’en aperçut à peine. Il traita l’acteur Löwy en ami et l’amena souvent chez lui, à la grande contrariété de son père qui ne supportait aucun des amis de Franz ; il se fit raconter par cet homme passionné toute sa vie, le milieu où il avait vécu et l’évolution qu’il avait subie ; il acquit ainsi des connaissances très sûres concernant les mœurs et la crise spirituelle des Juifs polonais et russes. Il nota soigneusement dans ses Carnets ce que lui apportait Löwy ; il fut ainsi amené à étudier l’histoire juive (Graetz) et l’histoire de la littérature judéo-allemande (d’après l’édition française du livre de Pines). »

Photo: Jizchak Löwy jouant dans la pièce de Jacob Gordin, Der wilde Mensch.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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