Journal de Kafka (III,15)

30 octobre 1911 Ce désir que j’ai presque toujours quand je sens que mon estomac va bien d’accumuler en moi des images de terribles audaces alimentaires. C’est surtout devant des viandes fumées que je satisfais ce désir. Si je vois une saucisse présentée sur une étiquette comme une vieille saucisse sèche faite maison, j’y mords à pleines dents dans ma tête et déglutis rapidement, régulièrement et sans scrupules comme une machine. Le désespoir que cet acte même imaginaire provoque immédiatement augmente ma hâte. Je m’enfonce les longues couennes de côtelettes dans la bouche sans les mâcher et les extirpe de derrière en déchirant mon estomac et mes intestins. Je vide entièrement de sales épiceries. Me remplis de harengs, de cornichons et de tous les aliments mauvais, périmés et âcres. De leurs pots en fer, des bonbons s’abattent en moi comme la grêle. Je jouis de cette manière non seulement de mon bon état de santé, mais aussi d’une souffrance qui ne me fait pas mal et peut passer d’un seul coup.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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