Journal de Kafka (III,37)

Je veux écrire avec un tremblement continuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre au quartier général du bruit de tout l’appartement. J’entends toutes les portes claquer, à cause de leur bruit seuls les pas de ceux qui marchent de l’une à l’autre me sont épargnés, j’entends encore le choc des portes du fourneau qu’on ferme dans la cuisine. Le père enfonce les portes de ma chambre et la traverse dans sa robe de chambre traînant sur le sol, dans le poêle de la chambre à côté on racle les cendres, Valli, en criant à travers l’antichambre comme dans une rue de Paris, demande à la cantonade si le chapeau du père est déjà nettoyé, un sifflement qui se veut amical à mon égard fait s’élever le cri d’une voix qui lui répond. On appuie sur la poignée de la porte de l’appartement et celle-ci sonne comme une gorge enrhumée, puis s’ouvre sur le chant d’une voix de femme et se ferme enfin sous le coup sourd d’une main d’homme, coup qui paraît être le plus brutal. Le père est parti, à présent commence, introduit par les chants des deux canaris, le bruit plus léger, plus diffus, le plus dénué d’espoir. J’y avais déjà pensé jadis, et j’y repense à cause des canaris : ne devrais-je pas juste entrouvrir la porte pour ramper comme un serpent dans la chambre d’à côté et, couché sur le sol, prier mes sœurs et leur bonne de bien vouloir se tenir tranquilles ?

Ce texte, remanié (sans la première phrase notamment), a été publié en octobre 1912 dans la revue Herderblätter.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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