Journal de Kafka (V,35)

Hier à l’usine. Les jeunes filles avec leurs vêtements défaits et d’une saleté en soi insupportable, avec leurs cheveux décoiffés comme au réveil, avec leur expression du visage figée par le bruit incessant des transmissions et de chacune des machines certes automatiques mais qui s’arrêtent de marcher de façon imprévisible ne sont pas des êtres humains, on ne les salue pas, on ne s’excuse pas quand on les bouscule, si on les appelle pour un petit travail, elles l’exécutent et retournent aussitôt à leur machine, d’un signe de tête on leur montre où elles doivent intervenir, elles sont là en jupon, elles sont livrées au plus petit pouvoir et elles n’ont même pas assez de sérénité d’esprit pour reconnaître ce pouvoir par des regards et des courbettes afin qu’il soit bien disposé à leur égard. Mais qu’il soit six heures, qu’elles se le crient les unes aux autres, qu’elles détachent le foulard de leur cou et de leurs cheveux, qu’elles se débarrassent de la poussière à l’aide d’une brosse qui fait le tour de la salle et est réclamée par les impatientes, qu’elles tirent leur jupon par-dessus leur tête et qu’elles arrivent à se laver les mains tant bien que mal, finalement ce sont tout de même des femmes, elles peuvent sourire malgré leur pâleur et leurs mauvaises dents, secouer leur corps raidi, on ne peut plus les bousculer, les regarder ou ne pas les remarquer, on se presse contre les caisses graisseuses pour les laisser passer, on garde son chapeau à la main quand elles disent bonsoir, et on ne sait pas comment on doit le prendre quand l’une d’entre elles tend notre pardessus pour que nous le mettions.

Karl Hermann (1883-1939), le beau-frère de Franz (il avait épousé sa sœur Elli le 27 novembre 1910), avait acheté une usine d’amiante à la mi-décembre 1911. Cette usine était située dans le quartier ouvrier de Zizkov à Prague. Franz était chargé de représenter son père dans cette affaire, et devait s’occuper de sa structure juridique. On remarquera les conditions d’hygiène extrêmement sommaires dans lesquelles travaillent ces femmes dans une usine d’amiante.

« qu’elles tirent leur jupon par-dessus leur tête » : Marthe Robert ne traduit pas ce morceau de phrase, le texte original est pourtant présent dans l’édition du Journal par Max Brod dont elle se sert.

Ce passage du Journal est une illustration du regard que portait Kafka sur le monde ouvrier. Son statut professionnel au sein de la Compagnie d’assurances des accidentés du travail était celui de ce qu’on appellerait aujourd’hui un « cadre supérieur », et il était amené à visiter régulièrement des usines. Lire à ce sujet l’article de Bernard Lahire: Kafka et le travail de la domination dont nous reprenons ici ce passage:

« Kafka travaille dans le secteur des assurances contre les accidents du travail. La compagnie pour laquelle il travaille à partir de 1908 est créée à la suite du vote de lois sur la protection sociale, entre 1885 et 1887, qui ont pour but de définir les responsabilités de l’État à l’égard des travailleurs. Kafka entre donc dans une compagnie qui va clairement dans le sens d’un progrès social et de la protection des ouvriers. Dans le cadre de son travail, il reçoit les accidentés et examine leurs dossiers, ce qui implique pour lui de comprendre les conditions de travail des ouvriers dans leurs aspects les plus concrets et techniques puisque chaque accident est l’occasion de décrire et de saisir le fonctionnement des machines, le maniement des outils et les situations de travail afin de déterminer s’il est dû à une erreur humaine et si l’entreprise est responsable. Par ailleurs, Kafka fait des visites d’usine pour observer les conditions de travail et les mesures de sécurité en vue de décider du niveau de cotisation des entreprises qui désirent être assurées. Il rédige ensuite des rapports contenant des observations écrites et des dessins de certaines machines particulièrement dangereuses, puis préconise parfois l’achat de machines qui comportent moins de risques pour les travailleurs. Par la suite, il est amené à « rédiger les recours contre les entrepreneurs défaillants, puis à représenter l’office devant les tribunaux (plaintes pour refus de contribution, réclamation de dommages pour accidents, etc.) et à codifier les cas d’accidents ». En travaillant pour ce genre de compagnie, Kafka se place encore objectivement du côté du « personnel ». »

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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