Journal de Kafka (V,40)

Je n’ai rien écrit pendant tout ce temps parce que j’ai organisé une soirée de conférence avec Löwy dans la salle des fêtes de l’Hôtel de ville juif le 18. II  12, soirée que j’ai introduite par un petit discours sur le yiddish. J’ai vécu dans l’angoisse pendant deux semaines parce que je ne parvenais pas à écrire le discours. La veille, j’y suis parvenu tout à coup. Préparatifs pour la conférence : discussions avec l’association Bar-Kochba, composition du programme, tickets d’entrée, salle, numérotation des places, clé pour le piano (salle Toynbee), estrade surélevée, pianiste, costumes, vente des tickets, notes pour les journaux, censure de la police et de la communauté du culte. Cafés où j’ai été et personnes avec qui j’ai parlé ou auxquelles j’ai écrit : général : avec Max, avec Schmerler qui était chez moi, avec Baum qui a d’abord accepté de tenir le discours, qui a ensuite refusé, que j’ai réussi à faire à nouveau changer d’avis au cours d’une soirée dédiée à cela et qui se décommanda une nouvelle fois le jour suivant par pneumatique, avec le Dr. Hugo Hermann et Leo Hermann au Kafé Arco, souvent avec Robert Weltsch dans son appartement, avec le Dr. Bloch au sujet de la vente des tickets (en vain) Dr. Hanzal, Dr. Fleischman, visite chez Mlle Taussig. Conférence au Afike Jehuda (Rabb. Ehrentreu sur Jérémie et son temps au cours d’une rencontre à plusieurs ensuite petit discours raté sur Löwy), chez le professeur Weiß (puis au café, puis promenade, entre 12 et I il est resté devant la porte de chez moi vif comme un animal et ne me laissait pas rentrer) Pour la salle chez Dr. Karl Bendiener, dans le couloir de l’Hôtel de ville avec le vieux Dr. Bendiener, deux fois à l’appartement de Lieber à la Heuwagsplatz, plusieurs fois chez Otto Pick à la banque, à la conférence Toynbee avec monsieur Roubitschek et le professeur Stiassny pour la clé du piano, puis aller chercher la clé à l’ appartement de ce dernier et la rapporter, avec le concierge et l’employé de l’Hôtel de ville pour l’estrade, à la chancellerie de la mairie à cause du paiement (deux fois), chez madame Freund à l’exposition « La Table servie » pour la vente.

Écrit : à Mlle Taussig, à un Otto Klein (pour rien) pour le Tagblatt (pour rien) à Löwy (« Je ne vais pas pouvoir faire le discours, sauvez-moi ! ») Agitations : à cause du discours, me suis retourné dans mon lit pendant toute une nuit, fiévreux et ne trouvant pas le sommeil, haine du Dr. Bloch, frayeur à cause de Weltsch (il ne pourra rien vendre) Afike Jehuda, les notes ne paraissent pas dans les journaux comme on l’avait attendu, inattention au bureau, l’estrade n’arrive pas, on vend peu, la couleur des tickets m’énerve, la conférence est interrompue parce que le pianiste a oublié la partition chez lui à Košír, fréquente indifférence à l’égard de Löwy, presque du dégoût.

Profit : joie provoquée par la présence de Löwy et confiance en lui, conscience orgueilleuse et surnaturelle pendant mon discours (froideur à l’égard du public, seul le manque de pratique de faire librement des gestes pleins d’enthousiasme), forte voix, mémoire facile, gratitude, mais surtout puissance avec laquelle, bien audible, déterminé, sûr de moi, infaillible, irrésistible, avec un regard clair, presque en passant, je réprime l’effronterie des trois employés de l’Hôtel de ville et ne leur donne que 6 K au lieu des 12 K qu’ils exigent tout en me conduisant comme un grand seigneur. Alors des forces apparaissent auxquelles je me confierais volontiers si elles voulaient rester. (Mes parents n’étaient pas là.)

Kafka parvint difficilement à convaincre l’association sioniste Bar-Kochba de parrainer la soirée de lecture de textes yiddish par Jizchak Löwy. Cette soirée eut lieu le 18 février 1912 dans la salle des fêtes l’Hôtel de ville juif de Prague. Dr. Hugo Hermann et Leo Hermann (tous deux cousins) étaient membres de cette association, ainsi que Robert Weltsch, cousin du philosophe Felix Weltsch, ami de Kafka. Löwy lut des poèmes, des extraits d’œuvres dramatiques et chanta également. On peut lire ici le discours prononcé par Kafka.

La culture des Juifs d’Europe de l’est et le yiddish étaient très mal vus par les Juifs assimilés de Prague qui, comme Kafka lui-même, ne comprenaient pas cette langue. Les parents de Kafka, voyant leur fils dépenser tant d’énergie pour l’organisation de cette soirée alors qu’il rechignait à soutenir sa propre famille suite à l’achat d’une usine d’amiante, n’ont pas assisté à celle-ci, comme le mentionne Kafka lui-même. Le père de Kafka méprisait l’acteur Löwy que Franz amena avec lui à plusieurs reprises lors de rencontres familiales, notamment au baptême de son neveu Felix. Lire, dans notre traduction : Löwy – Mon père à son propos : « Qui va au lit avec des chiens se lève avec des puces »

L’Hôtel de Ville juif (Židovská radnice) situé à Josefov, l’ancien Ghetto juif de la Vieille Ville de Prague.

Dr. Hanzal et Dr. Fleischmann étaient des collègues de Kafka à la Compagnie d’assurances des accidents du travail où il travaillait.

Afike Jehuda : « Association pour la promotion et la diffusion de la science du judaïsme ». Le rabbin munichois Dr. Chanoch Heinrich Ehrentreu avait été invité par cette association à faire une conférence à l’Hôtel Bristol, Langegasse 11.

Otto Pick (1887-1940) : l’écrivain et traducteur était à l’époque employé de banque.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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