Journal de Kafka (V,47)

J’ouvris la porte de l’immeuble pour voir si le temps donnait envie d’aller faire une promenade. Le ciel bleu était incontestable, mais de grands nuages gris traversés par une lueur bleue et aux bords pliés en forme de rabat flottaient bas, comme on pouvait le mesurer par rapport aux proches collines boisées. La rue était malgré tout pleine de gens qui partaient se promener. Des landaus étaient dirigés par de solides mains maternelles. Ici et là, un véhicule s’immobilisait au milieu de la foule et attendait que les gens s’écartent devant les chevaux qui se redressaient ou se baissaient. Pendant ce temps-là, le conducteur qui tenait calmement les rênes tremblantes regardait droit devant lui, ne négligeait aucun détail, examinait tout à plusieurs reprises, et, au bon moment, donnait au véhicule le dernier élan. Les enfants pouvaient courir, malgré le peu d’espace. Des jeunes filles dans des robes légères avec des chapeaux aussi franchement colorés que des timbres-poste allaient au bras de jeunes gens et une mélodie retenue dans leur gorge se révélait dans le pas de danse de leurs jambes. Les familles restaient bien groupées et, si elles étaient dispersées dans une longue file, alors il y avait des bras qui se tendaient légèrement vers l’arrière, des mains qui faisaient des signes, des noms caressants qu’on appelait pour réunir les égarés. Des hommes laissés seuls cherchaient à s’isoler encore plus en mettant leurs mains dans leurs poches. C’était une petite folie. J’étais d’abord debout devant la porte de l’immeuble, puis je m’adossai pour regarder plus à mon aise. Des robes me frôlaient, à un moment j’attrapai un ruban qui ornait l’arrière d’une jupe de jeune fille et je le laissai filer entre mes doigts, tiré par celle qui s’éloignait ; alors que je passai la main sur l’épaule d’une jeune fille juste pour la flatter, le passant derrière elle me donna un coup sur les doigts. Mais je le tirai derrière le battant fermé de la porte, mes reproches étaient des mains levées, des regards de travers, un pas vers lui un pas en arrière, il fut soulagé quand je le relâchai après l’avoir poussé. Bien sûr qu’après cela je faisais venir souvent les gens vers moi, un geste du doigt suffisait ou un rapide regard qui ne s’attardait nulle part.

Dans quel état de somnolence désinvolte ai-je écrit cette chose inachevée, inutile.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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