Journal de Kafka (V,52)

3   III   12           Moissi le 28.II. Spectacle contre nature. Il est assis, apparemment calme, a peut-être les mains jointes entre les genoux, les yeux sur le livre posé librement devant lui et laisse sa voix s’abattre sur nous avec le souffle d’un homme en train de courir. – Bonne acoustique de la salle. Pas un mot ne se perd, il n’y a même pas ne serait-ce que le soupçon d’un écho, tout s’amplifie progressivement comme si la voix, depuis longtemps employée autrement, continuait à avoir un effet immédiat, chaque mot atteint l’intensité qui lui a été accordée et nous enserre. – La possibilité de sa propre voix qu’on voit ici. Comme la salle travaille pour la voix de Moissi, sa voix travaille pour la nôtre. Artifices honteux et effets de surprise qui font baisser les yeux vers le sol et qu’on ne ferait jamais soi-même : chanter des vers isolés dès le début p.e. Dors Mirjam mon enfant, une errance de la voix dans la mélodie ; rapide expulsion de la Chanson de mai, on dirait qu’il ne met que la pointe de la langue entre les mots ; coupure du mot November-Wind afin de pouvoir faire tomber le « vent » et le laisser siffler dans un mouvement ascendant. – Si l’on regarde le plafond de la salle, on est aspiré à la verticale par les vers. – Les poèmes de Goethe inaccessibles pour le récitateur, c’est la raison pour laquelle il est difficile de relever une faute dans cette interprétation puisque chaque poème poursuit son effort jusqu’au bout. Enorme effet lors du rappel avec « Chanson de la pluie » de Shakespeare, il se tenait droit, il était détaché du texte, il tendait et pressait son mouchoir entre ses mains et ses yeux rayonnaient. – Joues rondes et malgré cela un visage anguleux. Cheveux souples dans lesquels il ne cesse de passer doucement la main. – Les critiques enthousiastes qu’on a lues sur lui ne lui profitent à notre avis que jusqu’à la première écoute, ensuite il s’emmêle en elles et ne peut produire aucune impression pure. Cette façon de réciter assis avec le livre devant soi rappelle un peu la ventriloquie. L’artiste, apparemment passif, est assis comme nous, c’est à peine si nous voyons les mouvements de sa bouche çà et là sur son visage penché, et au lieu de les dire il laisse les vers parler par-dessus sa tête. Bien qu’il y eût tellement de mélodies à entendre, que la voix semblât dirigée comme un léger bateau sur l’eau, la mélodie des vers n’était pas réellement audible. – Certains mots étaient dissous par la voix, ils avaient été saisis si tendrement qu’ils bondissaient et n’avaient plus rien à voir avec la voix humaine, jusqu’au moment où la voix bon gré mal gré prononçait une consonne aigüe, ramenait le mot sur terre et le fermait.


Alexander Moissi, acteur autrichien d’origine albanaise (1879-1935). Adolescent, il l’apprend l’allemand à Graz où il suit des études secondaires. Il entre au Burgtheater à Vienne en 1898, puis rejoint la troupe de Max Reinhard à Berlin. « À la veille de la Première Guerre mondiale, il est sans conteste le plus grand acteur de langue allemande. » (lire la fiche Wikipédia)

C’est donc un acteur déjà célèbre que Kafka vient écouter ce 28 février 1912 au Rudolfinum de Prague, ses interprétations de textes de Goethe, Verhaeren, Hofmannsthal ou Shakespeare sont encensées dans le compte-rendu du Prager Tagblatt du 29 février (où il est question de plusieurs rappels et non d’un seul). Et pourtant, le regard porté par Kafka sur ces « récitations » par une célébrité de l’époque est assez sévère, loin de la bienveillance dont il fait preuve avec les interprétations des acteurs yiddish à la même période.

Il faut signaler ici que Moissi est resté une figure centrale de l’art dramatique dans son pays d’origine, l’Albanie.


On a retrouvé un document audio où il interprète le célèbre poème de Goethe, Le Roi des Aulnes.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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