Journal de Kafka (V,87)

Kabaret Lucerna. Quelques jeunes gens chantent chacun une chanson. Si l’on est alerte et qu’on écoute, on sera davantage rappelé par une telle interprétation aux conclusions que le texte autorise à tirer sur notre vie, que ce ne serait le cas si ces chansons étaient interprétées par des chanteurs expérimentés. Car la puissance des vers ne sera en aucune façon renforcée par le chanteur, ils gardent leur autonomie et nous tyrannisent avec ce chanteur qui n’a même pas de bottes vernies, dont la main ne veut pas quitter le genou et quand elle est forcée de le faire montre encore sa répugnance, et qui se jette aussi vite que possible sur le banc pour laisser voir le moins possible la quantité de petits gestes maladroits que cela l’oblige à faire. – Scènes d’amour au printemps à la manière des cartes postales photographiques. Représentation fidèle qui émeut le public et lui fait honte. – Fatinizza, chanteuse viennoise, doux et profond sourire. Souvenir de Hansi. Un visage avec des détails insignifiants, souvent aussi trop marqués, le rire les maintenant ensemble et en équilibre. Supériorité sans effet par rapport au public qu’il faut bien lui reconnaître quand elle se tient près de la rampe et rit dans le public indifférent. – Danse idiote des poignards avec les feux follets volants, des branches, des papillons, des feux de papier, une tête de mort. – 4 Roking Girls. Une très belle. Aucun programme ne donne son nom. C’était la dernière à droite de la salle. Avec quelle concentration elle lançait ses bras, comme ses longues et fines jambes aux douces chevilles en plein jeu étaient prises dans un mouvement clairement muet, comme elle ne gardait pas le tempo mais comme dans sa concentration elle ne se laissait distraire par aucune frayeur, quel doux sourire elle avait contrairement au sourire grimaçant des autres, comme son visage et ses cheveux étaient presque opulents par rapport à la maigreur de son corps, comme elle criait « lentement » aux musiciens aussi pour ses consœurs. Son maître de danse, un jeune homme maigre habillé de façon voyante se tenait derrière les musiciens et faisait des signes rythmiques avec une main que ne suivaient ni les musiciens ni les danseuses et lui-même regardant dans la salle. – Warnebold, nervosité enflammée d’un homme robuste. Dans ses mouvements parfois un trait d’esprit dont la force vous soulève. Comme il court à grands pas vers le piano quand son numéro est annoncé.


Dans son édition du 1er mars 1912, le Prager Tagblatt annonce le programme mensuel du cabaret Lucerna et mentionne plusieurs artistes évoqués par Kafka : Curt Warnebold, « le célèbre humoriste-pianiste et récitateur », les Rocking Girls, « de ravissantes jeunes Anglaises », Fatinizza, « une charmante chanteuse viennoise ».

Fatinizza fait ressurgir chez Kafka le souvenir d’une ancienne liaison malheureuse avec la serveuse d’un bar à vin, Juliane Szokoll, surnommée Hansi. Kafka l’a connue en 1908, elle avait alors 31 ans.  Max Brod écrit à ce sujet : « Je me souviens de sa passion pour une serveuse de bar à vin du nom de Hansi, à propos de laquelle il dit un jour que tout le régiment de cavalerie lui était passé dessus. Franz était très malheureux dans cette liaison. On le voit sur une photographie où il est à côté de Hansi. » Hansi surnommait Kafka « Franzi ». La plupart du temps, on montre la photographie coupée au milieu, laissant Kafka seul avec le chien.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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