Journal de Kafka (VI,2)

Rêve récent : je traversais Berlin en tramway avec mon père. Le caractère de grande ville était représenté par d’innombrables barrières dressées à distances régulières, peintes de deux couleurs, aux pointes émoussées et polies. A part cela, tout était presque vide, mais la foule de ces barrières était importante. Nous arrivâmes devant une porte, nous descendîmes du tramway sans le sentir, nous entrâmes par cette porte. Derrière la porte s’élevait un mur très raide que mon père escalada presque en dansant, ses jambes s’envolèrent tellement c’était facile pour lui. Il y avait sûrement quelque brutalité dans le fait qu’il ne m’aidait pas du tout, car je ne parvins en haut qu’avec la plus grande peine, à quatre pattes, glissant fréquemment comme si le mur était devenu plus raide pendant ma progression. Ce qui était aussi pénible, c’est que le mur était couvert d’excréments humains, si bien que des flocons restaient accrochés sur moi, surtout sur la poitrine. Le visage penché, je les regardais et passais la main dessus. Quand je fus enfin arrivé en haut, mon père, qui venait déjà de l’intérieur d’un bâtiment, se jeta à mon cou et m’embrassa et me serra contre lui. Il portait une redingote dont le souvenir m’était resté, démodée, courte, rembourrée à l’intérieur comme un sofa. « Ce Dr. Von Leyden ! Mais quel excellent homme » ne cessait-il de s’exclamer. Mais ce n’était nullement au médecin qu’il avait rendu visite, c’était seulement à l’homme qui méritait d’être connu. J’avais un peu peur de devoir aller chez lui moi aussi, mais on ne l’exigea point. À gauche derrière moi, dans une pièce littéralement entourée de murs de verre, je vis un homme assis qui me tournait le dos. Il s’avéra que cet homme était le secrétaire du professeur, que mon père n’avait en fait parlé qu’avec lui et pas avec le professeur lui-même, mais qu’en quelque façon, à travers le secrétaire, il avait découvert personnellement les qualités du professeur, de telle sorte qu’à tous points de vue, il avait autant le droit d’exprimer un jugement sur le professeur que s’il avait parlé personnellement avec lui.


Nouvelle apparition du père (photo) dans le Journal, non seulement comme représentant de l’autorité familiale vécue au quotidien, mais en tant que figure littéraire : après la première apparition en père tyrannique et rejetant son fils dans le second carnet (Le monde urbain), le voici évoqué comme puissance physique écrasante, escaladant un mur raide avec une facilité déconcertante tandis que le fils peine et rechute, couvert d’excréments. Ce sixième carnet étant celui du Verdict, récit écrit en l’espace d’une nuit où la figure du père apparaît dans toute sa brutalité, rien d’étonnant à ce qu’il s’ouvre déjà sur un rêve au centre duquel se trouve Hermann Kafka. Dans la Lettre au père écrite quelques années plus tard, Franz Kafka évoquera le sentiment d’écrasement qu’il éprouvait enfant – au corps chétif – face à la puissance corporelle du père.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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