Journal de Kafka (VI,31)

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   Lettre à Rowohlt

   Cher Monsieur Rowohlt !

Voici le petit ensemble de textes en prose que vous souhaitiez voir ; cela suffit sans doute pour faire un petit livre. Tandis que je les rassemblais à cette fin, j’avais parfois le choix entre l’apaisement de mon sentiment de responsabilité et l’envie d’avoir moi aussi un livre parmi vos beaux livres. Il est sûr que je ne me suis pas toujours décidé de façon tout à fait nette. Mais maintenant je serais naturellement heureux si ces choses pouvaient vous plaire assez pour que vous les imprimiez. En fin de compte, ce qu’il y a de mauvais dans ces choses ne peut se voir au premier coup d’œil, même avec la plus grande pratique et la plus grande intelligence. L’individualité la plus répandue chez les écrivains consiste après tout en ceci que chacun d’entre eux a une façon tout à fait particulière de masquer ce qu’il a de mauvais.

Votre dévoué


Le 29 juin 1912, Kafka et Brod – en route vers Weimar où ils devaient passer quelques jours de vacances – s’arrêtèrent à Leipzig pour rencontrer l’éditeur Ernst Rowohlt et son associé Kurt Wolff qui nous a laissé un récit important de cette rencontre :

« Au cours de l’après-midi, Max Brod, qui était déjà en relation avec la maison d’édition, introduisit Kafka dans le petit bureau très vétuste que nous avions loué à la vieille et respectable imprimerie Drugulin. Ernst Rowohlt et moi – nous devions nous séparer quelques mois plus tard – avons reçu les deux hommes. Je voudrais être le dernier à amoindrir les services inestimables que Max Brod a rendu à son ami, de son vivant comme à titre posthume, mais qu’il me pardonne si dès le premier instant, j’ai su qu’il n’était que l’imprésario présentant sa « star » ; en l’occurrence, c’était vraiment le cas. Si l’entrevue produisit cette impression pénible, la faute en incombe aussi à Kafka, bien incapable de faire un petit geste ou de plaisanter pour détendre l’atmosphère. C’est qu’il souffrait vraiment le martyre ! Silencieux, gauche, fragile, vulnérable, aussi intimidé qu’un lycéen devant les examinateurs, et persuadé qu’il serait impossible de répondre aux espoirs suscités par les éloges de son imprésario. Mais surtout, on devinait trop l’immense effort qu’il avait dû faire pour accepter d’être présenté comme une marchandise susceptible d’intéresser un acheteur ! Souhaitait-il vraiment que l’on imprime ses petits textes insignifiants ? Non, non, et non. J’éprouvais un certain soulagement lorsque la visite prit fin, et que je pris congé de cet homme au regard admirable, au comportement émouvant, un homme âgé de presque trente ans mais dont l’apparence quasi maladive donnait l’impression qu’il n’avait pas d’âge ; il ressemblait à un adolescent n’ayant pas encore osé franchir le pas de l’âge adulte. » (Kurt Wolff, « L’auteur Franz Kafka », dans « J’ai connu Franz Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l’allemand par François-Guillaume Lorrain, Actes Sud, 1998, pp.118-119)

Le biographe de Kafka, Reiner Stach, raconte en détails cette rencontre évoquée ici par Kurt Wolff : Brod était d’abord venu à Leipzig parce qu’il cherchait à quitter son éditeur d’alors, Axel Juncker. Il avait pris rendez-vous avec Rowohlt et Wolff en espérant pouvoir publier ses prochains livres chez eux, mais Brod était venu aussi pour présenter le travail d’autres auteurs dont il avait apporté des textes dans une épaisse chemise. Parmi ces textes, il y avait ceux de son ami Kafka, bien incapable de se mettre lui-même en quête d’un éditeur.

Max Brod a lui-même raconté dans quelles conditions le premier livre de Kafka (« Betrachtung ») parut fin 1912 aux éditions Rowohlt :

« Depuis longtemps déjà, j’avais très envie de voir imprimé un livre de mon ami. Franz était plus circonspect. A un moment, il voulait et puis le moment d’après, il ne voulait plus. Le contre l’emporta parfois, en particulier lorsque, de retour à Prague, il dut aller fouiller au beau milieu de ses manuscrits, et surtout à l’intérieur de son journal, afin de choisir les petits textes en prose qu’il estimait possible d’imprimer ; d’autant qu’il dut aussi les fignoler, ce qui le mit au désespoir, car même après avoir feuilleté le dictionnaire, il hésitait encore sur les règles de ponctuation et des questions d’orthographe. Après que j’eus apporté les épreuves à Leipzig, la maison d’édition montra clairement sa bonne volonté et déclara que c’était à Franz, et à lui seul, de décider d’envoyer le manuscrit définitif. Et puis il se mit à faire grise mine, à dénigrer tout ce qu’il avait écrit, considérant que l’adjonction des vieux morceaux « sans valeur » nuisait aux autres passages de meilleure qualité. Mais je n’ai pas cédé. Le Journal de Kafka témoigne de sa révolte contre moi qui se révéla cependant inutile. Le livre devait être terminé et il fut terminé. » (cité par Kurt Wolff, voir précédemment)

Dans sa lettre à Rowohlt du 14 août 1912 qu’il recopie dans son Journal, Kafka continue à dénigrer ses écrits (« En fin de compte, ce qu’il y a de mauvais dans ces choses ne peut se voir au premier coup d’œil, même avec la plus grande pratique et la plus grande intelligence »), ce qui n’est pas le meilleur moyen de débuter une carrière littéraire (mais Kafka le voulait-il vraiment ?). Kurt Wolff, toujours à propos de leur première rencontre, rapporte une anecdote qui en dit long sur la difficulté qu’avait Kafka à se voir publié :

« Lorsqu’il prit congé de nous en ce jour de juin 1912, Kafka prononça un mot que je n’avais jamais entendu de la part d’un auteur et que je n’ai plus jamais entendu par la suite, et qui par conséquent demeure à jamais lié à Kafka : « Si au lieu de publier mes manuscrits, vous me les renvoyez, je vous en serai beaucoup plus reconnaissant ». »

Kurt Wolff (photo) fonde en 1913 sa propre maison d’édition et publie d’autres textes de Kafka dans les années suivantes, notamment « La Métamorphose » en 1916 dans sa collection « Der jüngste Tag ».

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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