Journal de Kafka (VI,37)

Mlle Felice Bauer. Quand je suis arrivé chez Brod le 13.VIII, elle était assise à table et je l’ai pourtant prise pour une bonne. Je n’étais d’ailleurs pas du tout curieux de savoir qui elle était, et je me suis tout de suite accommodé de sa présence. Visage osseux et vide, qui portait ouvertement son vide. Cou dégagé. Blouse jetée sur les épaules. Elle avait l’air d’être habillée tout à fait comme une femme au foyer bien que ce ne fût pas du tout le cas, comme il apparut ensuite. [Je la rends un peu étrangère à elle-même en m’approchant tellement de son corps. D’ailleurs dans quel état suis-je en ce moment, étranger à tout bien dans l’ensemble et en outre je n’y crois pas encore. Si aujourd’hui les nouvelles littéraires chez Max ne me distraient pas trop, j’essaierai encore d’écrire l’histoire de Blenkelt. Elle n’a pas besoin d’être longue, mais il faut qu’elle me touche] Nez presque cassé. Cheveux blonds, un peu rigides et sans charme, fort menton. En m’asseyant, je l’ai regardée pour la première fois avec plus d’attention, une fois assis, j’avais déjà un jugement inébranlable. Comment se –


Le texte s’interrompt après « Comment se – »

Le 13 août 1912, Kafka a rendez-vous chez Max Brod ou plutôt chez ses parents dans leur appartement de la Schalengasse 1 (Brod louait depuis août 1911 une chambre dans la même rue, Schalengasse 4, afin d’échapper à la surveillance paternelle). Les deux amis devaient se retrouver pour finir de préparer le manuscrit de « Betrachtung » avant son envoi le lendemain à Rowohlt – soit trouver le bon ordre des textes. Kafka ne s’attendait pas à trouver une personne qu’il ne connaissait pas autour de la table de la famille Brod, à laquelle il venait souvent rendre visite. En raison de la tâche délicate qui devait l’occuper avec Max Brod, il fut irrité de découvrir la présence d’une jeune femme juive venue de Berlin qui se rendait au mariage de l’une de ses sœurs à Budapest. Il s’agissait de Felice Bauer, une cousine du gendre de Max Brod, Max Friedmann. Elle allait passer la nuit dans un hôtel et reprenait le train le lendemain matin. En 1909, elle avait débuté comme sténographe chez Carl Lindström A.G. qui produisait des gramophones et des dictographes  et occupait déjà un poste à responsabilité dans la même entreprise.

Est-il besoin de le dire ? Ce que note Kafka une semaine plus tard est à l’opposé de ce qu’on lit le plus souvent sous la plume d’écrivains quand il s’agit d’évoquer une première rencontre avec un être aimé : « Je l’ai prise pour une bonne » ; « visage osseux et vide ; « nez presque cassé ». Aucun trait positif ne ressort de ce portrait. Felice Bauer, décédée en 1960, a dû éprouver un choc quand elle l’a découvert dans la première édition du Journal de Kafka en 1951. D’ailleurs, comme pour beaucoup de contemporains, Max Brod n’avait mis que ses initiales, « Fräulein F.B. », mais nul doute qu’elle s’est reconnue.

On sait cependant que Kafka, ce premier soir, fut profondément ébranlé par la personnalité de Felice, notamment lorsqu’elle évoqua son intérêt pour le sionisme et son désir de partir à la découverte de la Palestine. Ils se promirent même d’envisager ce voyage ensemble. C’est ce qui ressort d’une lettre de Kafka à Felice Bauer du 27 octobre 1912, dans laquelle il revient en détail sur cette soirée.

Quant à sa première lettre, elle date du 20 septembre. Elle fut écrite après moult hésitations (donc plus d’un mois après leur première rencontre), et commence ainsi : « Je me présente de nouveau pour le cas fort possible où vous n’auriez pas même gardé le plus petit souvenir de moi : je m’appelle Franz Kafka, je suis celui qui vous a saluée pour la première fois à la soirée de M ; le directeur Brod à Prague, qui ensuite vous a passé une à une par-dessus la table les photographies d’un voyage au pays de Thalie, et qui a finalement tenu dans cette main occupée en ce moment à frapper les touches la main que vous lui avez tendue pour confirmer votre promesse de l’accompagner en Palestine l’an prochain. »

Des lettres, il y en aura encore 500, entre 1912 et 1917. Pendant ces cinq années, Franz Kafka et Felice Bauer se fianceront une première fois, rompront, se fianceront une seconde fois, puis rompront à nouveau.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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