Journal de Kafka (VI,49)

Un rêve : je me trouvais sur une langue de terre en pierres de taille construite jusque loin dans la mer. Quelqu’un ou plusieurs personnes étaient avec moi, mais la conscience de ma propre personne était si forte qu’à part le fait que je leur parlais, je n’en savais guère plus les concernant. En mémoire ne me sont restés que les genoux soulevés de quelqu’un assis à côté de moi. D’abord, je ne savais pas où j’étais au juste, c’est seulement quand je me suis levé par hasard que j’ai vu à ma gauche et à droite derrière moi la vaste mer clairement délimitée avec de nombreux navires de guerre mis en rangs et solidement ancrés. A droite on voyait Newyork, nous étions dans le port de Newyork. Le ciel était gris mais uniformément clair. A la place où je me trouvais, je me tournais et me retournais librement afin de pouvoir tout voir, exposé à l’air de tous les côtés. Vers Newyork le regard allait un peu dans les profondeurs, vers la mer il se levait. J’ai remarqué alors que l’eau à côté de nous faisaient de grandes vagues et que s’y déroulait une énorme circulation internationale. Tout ce qui m’est resté en mémoire, c’est qu’à la place de nos radeaux nous avions de longs troncs liés ensemble en un énorme fagot rond, lequel, en avançant, avait la coupe qui sortait sans cesse de l’eau, plus ou moins selon la hauteur des vagues, tout en roulant également dans l’eau dans le sens de la longueur. Je me suis assis, j’ai tiré mes pieds vers moi, j’ai frémi de plaisir, j’étais si content que je me suis littéralement enfoncé dans le sol et j’ai dit : « Mais c’est encore plus intéressant que la circulation sur les boulevards parisiens ».


Nous gardons « Newyork » tel que l’écrit Kafka.

Ce rêve rappelle le premier chapitre de son roman « Le Disparu » ou « Amérique » qui se déroule dans le port de New-York avec plusieurs scènes évoquant l’activité des nombreux navires y circulant. Entre décembre 1911 et juillet 1912, Kafka avait écrit une première version de son roman, qu’il a vraisemblablement détruite. Il en reprendra l’écriture en septembre 1912.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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