Journal de Kafka (VI, 61)

C’était un dimanche matin, par le plus beau des printemps. Georg Bendemann, un jeune négociant, était assis dans sa chambre, au premier étage de l’une de ces maisons basses simplement construites dont la longue rangée s’étendait au bord du fleuve et que pratiquement rien, sinon leur coloris et leur hauteur, permettait de distinguer les unes des autres. Il venait de finir une lettre à un ami de jeunesse qui se trouvait à présent à l’étranger, la plia avec une lenteur désinvolte, puis, le coude appuyé sur la table, il regarda par la fenêtre le fleuve, le pont et les collines vert tendre sur l’autre rive. Il se rappela comment cet ami, insatisfait de sa carrière dans son pays, s’était, il y a de cela déjà des années, littéralement enfui en Russie. Il dirigeait maintenant une affaire à Pétersbourg qui avait été très prometteuse au début, mais qui, depuis longtemps déjà, semblait stagner, ce dont son ami, lors de ses visites toujours plus rares, se plaignait. Il se tuait donc inutilement au travail à l’étranger, la grande barbe qu’on porte dans ce pays ne dissimulait qu’imparfaitement le visage bien connu depuis les années d’enfance, visage dont la couleur jaune semblait indiquer une maladie en pleine évolution. Comme il le racontait, il n’avait pas de véritable relation avec la colonie locale de ses compatriotes, mais également presqu’aucun rapport avec des familles du pays et se dirigeait vers un célibat définitif.

Que pouvait-on écrire à un homme comme lui qui s’était manifestement fourvoyé, que l’on pouvait plaindre, mais qu’on ne pouvait pas aider. Fallait-il peut-être lui conseiller de rentrer à la maison, d’y transférer son existence, de renouer avec toutes les anciennes relations amicales, ce qu’à vrai dire rien n’empêchait, et pour le reste de compter sur l’aide des amis. Mais en même temps, cela revenait à lui dire, et ce de façon d’autant plus blessante qu’on cherchait à le ménager, que ses tentatives jusqu’alors avaient échoué, qu’il devait enfin renoncer à elles, qu’il devait rentrer et accepter que tous le regardent avec de grands yeux comme celui qui était rentré pour toujours, que seuls ses amis comprenaient quelque chose et qu’il était un vieil enfant qui devait simplement suivre l’exemple des camarades restés au pays et qui ont réussi. Et puis était-il certain que tous ces tourments qu’on lui infligerait forcément serviraient à quelque chose. Peut-être ne réussirait-on même pas à le faire revenir, il disait lui-même qu’il ne comprenait plus la façon de vivre dans son pays, et alors il resterait malgré tout à l’étranger, rendu amer par les conseils donnés et encore un peu plus éloigné de ses amis. Mais s’il suivait ces conseils et était écrasé ici, pas de façon intentionnelle évidemment, mais par la réalité, s’il ne savait pas comment s’en sortir, ni avec ses amis ni sans eux, s’il souffrait d’un sentiment de honte, s’il se retrouvait vraiment sans patrie et sans amis, n’était-il pas beaucoup mieux pour lui qu’il restât tel qu’il était à l’étranger. Pouvait-on penser, dans de telles circonstances, qu’il pourrait ici aller de l’avant.

Pour ces raisons, même si l’on voulait encore maintenir une relation épistolaire, on ne pouvait lui faire part d’aucune information véritable, comme on l’aurait fait sans crainte avec des connaissances, fussent-elles les plus lointaines. Cela faisait maintenant déjà plus de trois ans que l’ami n’avait pas été au pays, et il expliquait cela tant bien que mal en parlant de l’incertitude de la situation politique en Russie, qui avait pour conséquence qu’un petit négociant ne pouvait pas s’absenter, même pour une courte période, alors que des centaines de milliers de Russes voyageaient tranquillement à travers le monde. Mais au cours de ces trois années, beaucoup de choses avaient changé pour Georg. Son ami avait sans doute été encore informé du décès de la mère de Georg qui avait eu lieu environ deux ans plus tôt et depuis lequel Georg vivait sous le même toit avec son vieux père, et il avait exprimé ses condoléances avec une sécheresse que seule pouvait expliquer la difficulté à s’imaginer à l’étranger la peine causée par un tel événement. Mais depuis ce temps-là, Georg avait pris son affaire en main, comme tout le reste, avec une plus grande résolution. Peut-être son père, du vivant de sa mère, parce qu’il voulait toujours imposer sa façon de voir, l’avait-il empêché de développer une vraie activité qui lui fût propre, peut-être le père, même s’il continuait à travailler au magasin, était-il devenu plus discret, peut-être – ce qui était même très vraisemblable – d’heureux hasards jouaient-ils un rôle bien plus important – quoiqu’il en soit, l’affaire s’était développée pendant ces deux années de façon tout à fait inattendue, il avait fallu doubler le personnel, le chiffre d’affaires avait été multiplié par cinq, il y avait encore une marge de progression, cela ne faisait aucun doute.

Mais son ami n’avait aucune idée de ce changement. Jadis, pour la dernière fois peut-être dans sa lettre de condoléances, il avait voulu convaincre Georg d’émigrer en Russie et s’était étendu sur les perspectives qui existaient à Pétersbourg, précisément dans la branche commerciale de Georg. Les chiffres étaient infimes par rapport au volume qu’avait atteint l’affaire de Georg. Mais Georg n’avait pas eu envie de lui parler dans ses lettres de ses succès commerciaux, et s’il l’avait fait maintenant, après coup, cela aurait paru bizarre.

Aussi Georg se contentait-il toujours de raconter à son ami des incidents insignifiants, tels qu’ils s’amassent dans le souvenir quand on passe un dimanche tranquille à réfléchir. Il ne voulait surtout pas toucher à l’image que l’ami s’était sans doute faite de sa ville natale au cours des longues années qui s’étaient écoulées, image dont il avait fini par s’accommoder. C’est ainsi que dans trois lettres assez espacées dans le temps il annonça à son ami les fiançailles d’un jeune homme sans intérêt avec une jeune fille également sans intérêt, au point que son ami commença à s’intéresser à cette bizarrerie, sans que cela fût l’intention de Georg.

Mais Georg aimait beaucoup plus écrire ce genre de choses plutôt que d’avouer qu’il s’était lui-même fiancé un mois plus tôt avec une Mademoiselle Frieda Brandenfeld une jeune fille issue d’une famille fortunée. Il parlait souvent de cet ami à sa fiancée et de la relation épistolaire spéciale qu’il entretenait avec lui. Mais il ne viendra pas à notre mariage dit-elle et j’ai pourtant le droit de faire la connaissance de tous tes amis. « Je ne veux pas le déranger répondit Georg, comprends-moi bien, il viendrait sans doute, du moins je le crois, mais il se sentirait contraint et lésé, peut-être m’envierait-il et incapable de dépasser son insatisfaction il repartirait seul. Seul – sais-tu ce que c’est. » « Oui ne peut-il donc pas apprendre notre mariage d’une autre façon. » « A vrai dire je ne peux pas l’empêcher, mais c’est peu probable vu son mode de vie. » « Enfin vraiment Georg, si tu as des amis de cette espère, tu n’aurais pas dû te marier du tout. » « Oui c’est de notre faute à tous les deux, mais je n’aurais pas voulu que ça se passe autrement. » Et quand ensuite, haletant sous les baisers, elle s’exclama « En vérité je souffre de cela » il se dit que cela ne posait vraiment aucun problème de tout écrire à son ami. Je suis comme cela et il doit m’accepter tel que je suis se dit-il. Je ne peux pas extraire de moi-même un homme qui serait peut-être mieux fait pour l’amitié avec lui que je ne le suis.

Et effectivement, dans la longue lettre qu’il écrivit ce dimanche matin, il informa son ami des fiançailles qui venaient d’avoir lieu en ces termes : « J’ai gardé la meilleure nouvelle pour la fin. Je me suis fiancé avec une Mademoiselle Frieda Brandenhof une jeune fille d’une famille fortunée qui ne s’est installée ici que longtemps après ton départ et qu’il est donc fort peu probable que tu connaisses. D’autres occasions se présenteront de t’en dire plus sur ma fiancée, qu’il te suffise de savoir, aujourd’hui, que je suis très heureux et que si notre relation se trouve changée, c’est uniquement dans la mesure où, au lieu d’avoir en moi un ami tout à fait ordinaire, tu auras dorénavant un ami heureux. Par ailleurs tu trouveras en ma fiancée qui t’envoie ses salut. amic. et qui t’écrira elle-même sous peu une amie sincère ce qui pour un célib. n’est pas sans importance. Je sais qu’il y a toutes sortes de choses qui t’empêchent de nous rendre visite, mais mon mariage ne serait-il pas l’occasion idéale pour jeter une bonne fois pour toutes tous les obstacles par-dessus bord. Mais quoi qu’il en soit ne te soucie pas des convenances et n’agis qu’à ta guise.

G. était resté longtemps assis à son bureau, cette lettre à la main, le visage tourné vers la fenêtre. A une connaissance qui l’avait salué en passant dans la rue, il n’avait répondu qu’à peine, un sourire absent aux lèvres.

Il mit enfin la lettre dans sa poche, sortit de sa chambre et traversa un petit couloir pour rejoindre la chambre de son père, où il n’avait pas été depuis déjà plusieurs mois. Ce qui, d’habitude, n’était pas nécessaire puisqu’ils se côtoyaient constamment au magasin, déjeunaient en même temps dans un restaurant, le soir chacun s’occupait à sa guise de sa nourriture, mais le plus souvent, quand Georg n’était pas avec des amis ou ne rendait pas visite à sa fiancée, ce qui arrivait fréquemment, ils passaient encore un moment de la soirée ensemble assis au salon, chacun avec son journal.

Georg s’étonna que la chambre de son père fût si obscure, même en cette matinée ensoleillée. Le haut mur qui s’élevait de l’autre côté de l’étroite cour faisait donc une telle ombre. Le père était assis près de la fenêtre dans un coin décoré de nombreux souvenirs de feu son épouse, et lisait le journal qu’il tenait de côté devant ses yeux, cherchant ainsi à compenser une faiblesse oculaire. Sur la table, il y avait les restes du petit-déjeuner auquel il avait apparemment à peine touché. Ah Georg dit le père et il vint aussitôt à sa rencontre. Sa lourde robe de chambre s’ouvrait pendant qu’il marchait, les pans voltigeaient autour de lui, mon père est toujours un géant se dit Georg. L’obscurité ici est insupportable dit-il ensuite. Oui c’est vrai il fait sombre dit le père. Tu as aussi fermé la fenêtre ?

Je préfère comme ça.

Il fait bien chaud dehors dit Georg comme pour compléter ce qu’il avait dit auparavant et il s’assit.

Le père débarrassa la vaisselle du petit déjeuner et la posa sur l’armoire.

En fait je voulais juste te dire continua Georg, qui suivait l’air absent les gestes du vieil homme, que j’ai finalement annoncé mes fiançailles à Pétersbourg ». Il tira un peu la lettre de sa poche et la laissa retomber.

Pourquoi à Pétersbourg ? demanda le père.

Mais à mon ami dit Georg et il chercha les yeux de son père. Au magasin il est complètement différent pensa-t-il. Comme il est assis à son aise et les bras croisées sur la poitrine.

Oui. – Ton ami, dit le père en appuyant sur chaque syllabe.

Tu sais bien père que je voulais d’abord lui taire mes fiançailles. Afin de le ménager, pour aucune autre raison. Tu le sais toi-même, c’est un homme difficile. Je me suis dit qu’il pouvait apprendre mes fiançailles par une autre voie, même si c’est très peu probable vu son mode de vie solitaire – cela, je ne peux pas l’empêcher – mais il ne fallait pas que ce soit par moi qu’il l’apprenne.

Et maintenant tu as changé d’avis ? demanda le père et il posa le grand journal sur le rebord de la fenêtre et sur le journal les lunettes qu’il couvrit de sa main.

Oui maintenant j’ai changé d’avis. S’il est mon bon ami me suis-je dit alors mes heureuses fiançailles seront pour lui un bonheur. Et c’est pourquoi je n’ai plus hésité à les lui annoncer. Pourtant, avant de poster la lettre, j’ai voulu te le dire.

Georg dit le père et il ouvrit grand sa bouche édentée écoute un peu. Tu es venu me voir à cause de cette affaire pour en parler avec moi. C’est tout à ton honneur, sans aucun doute. Mais ce n’est rien, c’est pire que rien, si tu ne me dis pas maintenant toute la vérité. Je ne veux pas remuer des choses qui n’ont rien à faire ici. Depuis la mort de notre chère mère, certaines choses se sont passées qui ne sont pas bien belles. Peut-être leur temps viendra-t-il aussi et peut-être viendra-t-il plus tôt que nous le pensons. Au magasin, il y a certaines choses qui m’échappent, peut-être ne me les cache-t-on pas – je ne veux nullement supposer qu’on me les cache – je ne suis plus assez fort, ma mémoire devient moins bonne, je n’ai plus l’attention nécessaire pour toutes les choses à surveiller. Premièrement c’est l’évolution naturelle et deuxièmement la mort de notre petite mère m’a beaucoup plus meurtri que toi. – Mais puisque nous en sommes précisément à cette affaire, à cette lettre, je t’en prie Georg n’essaye pas de me tromper. C’est une broutille, cela ne vaut pas qu’on dépense un souffle, alors n’essaye pas de me tromper. Est-ce que tu as vraiment cet ami à Pétersbourg ?

Gêné, Georg se leva. Laissons mes amis. Mille amis ne sauraient être pour moi ce qu’est mon père. Sais-tu ce que je crois ? Tu ne te ménages pas suffisamment. Mais la vieillesse réclame justice. Tu m’es indispensable au magasin, tu le sais très bien. Mais si le magasin devait menacer ta santé, je le fermerais dès demain pour toujours. Ce n’est pas possible. Nous devons instaurer pour toi un nouveau mode de vie. Entièrement nouveau. Tu es assis là dans le noir et dans la salle de séjour tu aurais une belle lumière. Tu entames à peine ton petit déjeuner au lieu de reprendre sérieusement des forces. Tu es assis à côté d’une fenêtre fermée et de l’air te ferait tellement de bien. Non non père. Je vais faire venir le médecin et nous suivrons ses instructions. Nous allons échanger nos chambres, tu vas t’installer dans la chambre de devant et moi ici. Il n’y aura pas de changement pour toi, nous transférerons tout ce qui est à toi. Mais rien ne presse, à présent mets-toi encore un peu au lit, tu as absolument besoin de repos. Viens je vais t’aider à te déshabiller, tu vas voir, je sais comment on fait. Ou bien veux-tu aller tout de suite dans la chambre de devant, tu peux te coucher dans mon lit en attendant. Ce serait d’ailleurs très raisonnable.

Georg était debout juste à côté de son père, qui avait laissé retomber sur sa poitrine sa tête à la chevelure blanche hirsute.

« Georg » dit le père à voix basse sans bouger.

Georg s’agenouilla aussitôt à côté de son père, et il vit dans le visage fatigué de son père ses pupilles énormes au coin de ses yeux qui étaient dirigées vers lui.

Tu n’as pas d’ami à Pétersbourg. Tu as toujours été un blagueur et même face à moi tu n’as hélas pas pu t’en empêcher. Comment pourrais-tu donc avoir un ami justement là-bas ? Je n’y crois absolument pas.

« Réfléchis donc juste un instant » dit Georg, souleva le père du fauteuil et, comme il se tenait debout sans force, lui retira sa robe de chambre. Cela fera bientôt trois ans que mon ami est venu nous rendre visite. Je me rappelle encore que tu ne l’appréciais guère. Je t’ai dit au moins deux fois qu’il n’était pas là alors qu’il était assis dans ma chambre. Je pouvais fort bien comprendre ton aversion pour lui, mon ami a ses bizarreries. Mais ensuite tu as tout de même fort bien discuté avec lui. J’étais si fier alors que tu l’aies écouté en hochant la tête et que tu lui aies posé des questions. Si tu réfléchis, tu t’en souviendras forcément. Il a raconté alors d’incroyables histoires sur la révolution russe. Comment p.e., lors d’un voyage d’affaires à Kiev, il avait vu lors d’une émeute un prêtre arménien sur un balcon qui s’était tailladé une large croix de sang dans la paume de la main, avait levé la main et interpellé la foule. Tu as raconté toi-même cette histoire à différentes occasions.

Pendant ce temps, Georg était parvenu à faire à nouveau asseoir son père et à lui retirer avec précaution son pantalon de tricot qu’il portait sur son caleçon blanc, ainsi que ses chaussettes. En voyant ce linge qui n’était pas particulièrement propre, il se reprocha d’avoir négligé son père. Il aurait été certainement de son devoir de veiller à ce que son père changeât de vêtements. Il n’avait pas encore parlé avec sa fiancée pour voir comment ils allaient organiser l’avenir du père, car ils étaient partis de l’idée tacite que le père resterait seul dans l’ancien appartement. Mais tout à coup il décida avec fermeté d’emmener son père dans son futur foyer. Il semblait presque, quand on regardait la situation avec plus d’attention, que les soins qui devaient lui être prodigués pourraient arriver trop tard.

Il porta le père dans ses bras jusqu’à son lit. Il éprouva un sentiment épouvantable quand il remarqua que son père, pendant les quelques pas qu’il faisait vers le lit, jouait avec sa chaîne de montre. Il s’accrochait tellement à cette chaîne de montre qu’il ne put le coucher immédiatement dans son lit.

Mais à peine fut-il au lit que tout sembla aller bien. Il se couvrit lui-même et tira ensuite la couverture largement au-dessus des épaules. Il leva les yeux vers Georg, sans avoir l’air désagréable.

Pas vrai tu te souviens bien de lui demanda Georg et il lui fit un signe de tête pour l’encourager.

« Suis-je bien couvert maintenant » demanda le père comme s’il ne pouvait pas vérifier si ses pieds étaient suffisamment couverts.

Eh bien tu es content d’être au lit et il arrangea mieux la couverture autour de lui

Suis-je bien couvert demanda le père à nouveau et sembla attendre la réponse avec une attention particulière

Ne t’inquiète pas, tu es bien couvert.

Non cria le père si violemment que la réponse se cogna à la question, rejeta la couverture avec une telle force qu’un instant elle se déploya entièrement en plein vol, et il se dressa sur le lit, il ne tenait qu’une main légèrement appuyée au plafond. « Tu voulais me couvrir, je le sais bien mon loustic mais je ne suis pas encore recouvert. Et ne serait-ce que mes dernières forces, c’est assez pour toi, c’est trop pour toi. Bien sûr que je connais ton ami. Il serait un fils selon mon cœur. C’est bien pour cela que tu l’as mystifié pendant toutes ces années. Sinon pourquoi ? Crois-tu que je ne l’ai pas pleuré ? C’est pour cela que tu t’enfermes dans ton bureau, personne ne doit te déranger, le chef est occupé juste pour que tu puisses écrire tes petites lettres mensongères envoyées en Russie. Mais heureusement, personne ne doit apprendre au père à voir clair dans son fils. Comme tu avais cru l’avoir rabaissé tellement rabaissé jusqu’à terre que tu pouvais t’asseoir dessus avec ton derrière et qu’il ne bougerait plus, Monsieur mon fils s’est décidé à se marier.

Georg leva les yeux vers l’épouvantail qu’était devenu son père. L’ami de Pétersbourg, que son père connaissait si bien tout à coup, l’émut comme jamais encore. Il le vit perdu dans la vaste Russie. Il le vit à la porte de son magasin vide et dévalisé. Il était encore là, au milieu des débris d’étagères, des marchandises déchirées, des conduites de gaz effondrées. Pourquoi avait-il donc fallu qu’il parte si loin.

Mais regarde-moi cria le père et Georg presque distrait courut jusqu’au lit pour tout ramasser mais il s’arrêta à mi-chemin.

Parce qu’elle a soulevé ses jupes commença le père à flûter parce qu’elle a soulevé ses jupes comme ça, la répugnante bécasse et pour représenter le geste il souleva sa chemise si haut qu’on vit sur sa cuisse la cicatrice de ses années de guerre parce qu’elle a soulevé ses jupes comme ça et comme ça, tu l’as accostée et pour pouvoir te satisfaire avec elle sans être dérangé tu as sali la mémoire de ta mère, trahi ton ami et mis ton père au lit pour qu’il ne puisse plus bouger. Mais est-ce qu’il peut bouger, oui ou non ?

Et il se tenait debout absolument libre et lançait ses jambes en l’air. Il rayonnait d’intelligence.

Georg se tenait dans un coin, aussi loin que possible de son père. Depuis un bon moment, il avait pris la ferme décision de tout observer avec une absolue exactitude, afin de ne pas pouvoir être attrapé par des voies détournées, que ce soit par derrière ou d’en haut. Il se souvint tout à coup de cette décision depuis longtemps oubliée et l’oublia à nouveau, comme on tire un petit bout de fil à travers le chas d’une aiguille.

Mais voilà qu’en fait ton ami n’est pas trahi cria le père et son index qu’il agitait renforçait ce qu’il disait. J’étais son représentant ici sur place.

« Comédien ! » ne put s’empêcher de crier Georg, reconnut aussitôt son erreur et les yeux figés se mordit la langue mais trop tard et si fort qu’il se tordit de douleur.

Bien sûr que j’ai joué la comédie. Comédie, le mot juste. Quelle autre consolation restait-il au vieux père devenu veuf. Dis-moi – et l’instant de ta réponse sois encore mon fils vivant – que me restait-il dans ma chambre de derrière, persécuté par un personnel déloyal vieux jusque dans la moelle des os. Et mon fils parcourait le monde en plein triomphe, concluait des affaires que j’avais préparées, faisait, de bonheur, des culbutes et marchait devant son père avec le visage impénétrable d’un homme d’honneur. Tu crois que, moi dont tu es sorti, je ne t’ai pas aimé.

Maintenant il va se pencher pensa Georg. S’il tombait et se fracassait ! Ces mots lui sifflèrent à travers la tête.

Le père se pencha, mais ne tomba pas. Georg ne n’était pas approché comme il l’avait attendu, et il se redressa.

Reste où tu es, je n’ai pas besoin de toi. Tu crois que tu as encore la force de venir jusqu’ici et que tu restes en arrière uniquement parce que c’est ce que tu veux. Fais attention de ne pas te tromper. Celui qui est beaucoup plus fort, c’est toujours moi. Seul, j’aurais peut-être dû reculer, mais ta mère m’a donné sa force, avec ton ami je me suis magnifiquement associé, ta clientèle je l’ai ici dans la poche.

Même dans sa chemise il a des poches se dit Georg et crut qu’avec cette remarque il pourrait le déconsidérer dans le monde entier. Il ne pensa cela qu’un instant car il ne cessait de tout oublier.

Accroche-toi donc à ta fiancée et viens à ma rencontre. Je te la balayerai d’un seul geste, t’imagines même pas.

Georg fit une grimace comme s’il n’y croyait pas. Son père confirma la vérité de ce qu’il disait en hochant simplement la tête en direction du coin où se trouvait Georg.

Comme tu m’as amusé aujourd’hui quand tu es venu et m’as demandé si tu devais écrire à ton ami au sujet de tes fiançailles. Mais il sait tout, pauvre andouille, mais il sait tout. Eh oui, je lui écrivais, parce que tu as oublié de me prendre le nécessaire de bureau. C’est pour cela qu’il ne vient pas depuis des années, il sait tout cent fois mieux que toi, tes lettres il les chiffonne de la main gauche sans les lire tout en tenant dans sa main droite mes lettres pour les lire.

D’enthousiasme, il agitait un bras au-dessus de la tête.

Il sait tout mille fois mieux que toi cria le père.

Dix mille fois dit Georg pour ridiculiser son père, mais encore dans sa bouche ses mots avaient pris une tonalité d’une gravité macabre.

J’attendais depuis des années ce moment où tu viendrais me poser cette question. Tu crois que je me soucie d’autre chose, tu crois que je lis des journaux. Tiens ! » Et il lui lança une feuille de journal qui on ne sait comment avait fini avec lui dans le lit. Un vieux journal dont le nom ne disait déjà plus rien à Georg.

Combien de temps as-tu hésité avant d’être prêt. La mère a dû mourir, elle n’a pas pu connaître ce jour de joie, l’ami dépérit dans sa Russie, il y a déjà 3 ans il était jaune à jeter à la poubelle, et quant à moi, tu vois toi-même comment je vais. Tu as quand même des yeux.

Tu m’as donc épié ! cria Georg.

Compatissant, le père glissa : C’est sans doute ce que tu voulais dire tout à l’heure. Mais ce n’est plus le moment

Et plus fort : Tu sais maintenant ce qui existait à part toi, jusqu’à présent tu ne connaissais que toi ! Tu étais un enfant innocent en fait, mais tu étais surtout un être diabolique !

« Et c’est pour cela, sache-le, que je te condamne à mort par noyade ! »

Georg se sentit chassé de la pièce, en sortant il eut encore dans les oreilles le bruit que fit son père derrière lui en tombant sur le lit. Dans l’escalier, dont il descendit les marches à toute vitesse comme sur une surface inclinée, il surprit sa servante qui allait monter pour faire le ménage matinal de l’appartement. « Jésus ! » s’écria-t-elle et elle se couvrit le visage avec son tablier, mais il avait déjà filé. Il sortit de l’immeuble d’un bond, passa par-dessus les rails du tramway, poussé vers l’eau. Déjà il tenait fermement le parapet comme un affamé sa nourriture. Il sauta par-dessus, comme l’excellent gymnaste qu’il avait été dans ses années de jeunesse faisant la fierté de ses parents. Il se tint encore de ses mains qui commençaient à faiblir, repéra entre les barreaux du garde-corps un omnibus qui couvrirait sans aucun problème le bruit de sa chute, s’exclama à voix basse, « chers parents je vous ai pourtant toujours aimés » et se laissa choir.

A ce moment-là la circulation sur le pont était véritablement infinie.


Le Verdict (Das Urteil) est un récit que Kafka a écrit en une seule nuit, celle du 22 au 23 septembre 1912, dans le carnet dont il se servait également pour l’écriture de son Journal. Nous avons scrupuleusement respecté le texte original, notamment :

  • L’absence de points d’interrogation à la fin de la plupart des questions.
  • L’absence de virgules, de points et de guillemets à certains endroits du texte où on les attendrait.
  • Les abréviations comme « p.e. » (par exemple) pour « z .B. » (zum Beispiel) ou, à un endroit du texte : « salut. amic. » (salutations amicales) ou « célib. » (célibataire).
  • Les répétitions de certains mots ou noms comme Georg plusieurs fois dans une phrase, « corrigées » dans certaines traductions.
  • Le fait que dans les dialogues, très souvent, les répliques de chacun des personnages ne soient pas séparées et se suivent.

Ces caractéristiques propres au manuscrit original du Verdict mettent en évidence la nature même de l’expérience littéraire que fut l’écriture de ce récit pour Kafka. Un jour plus tard, toujours dans le sixième carnet du Journal, il évoquera cette expérience en ces termes : « J’ai écrit ce récit – Le Verdict – d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je pus retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux ».

C’est cette expérience d’écriture que nous avons tenté de rendre ici en respectant la disposition du texte.

Epuisé après cette nuit d’écriture, Kafka écrivit un mot à son supérieur hiérarchique pour lui expliquer qu’ayant de la fièvre il viendrait plus tard au bureau, après midi.

Nous donnons ici également la première et la dernière page du récit.

Le matin même du 23 septembre, Kafka fit la lecture du Verdict à ses trois sœurs, et dans les jours suivants à Max Brod et plusieurs amis. Ce récit représente véritablement un tournant dans la vie de Kafka et même une véritable libération puisque, dans les semaines qui suivirent, il écrivit d’autres œuvres comme La Métamorphose ou Le Disparu. Le Verdict ouvre donc une véritable phase créatrice qui se poursuivra avec l’écriture du Procès ou d’A la Colonie pénitentiaire deux ans plus tard.

Il fut publié en mai 1913 dans la revue Arcadia créée par Max Brod et le livre parut en 1916 dans la maison d’édition de Kurt Wolff.

Notre traduction fera l’objet d’une édition papier aux éditions Œuvres ouvertes en juillet 2020, précédé de deux autres récits antérieurs du Journal, L’enfant fantôme et Le Monde urbain, et d’une introduction.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :