Journal de Kafka (VI,62)

23    Cette histoire « le Verdict », je l’ai écrite d’une traite dans la nuit du 22 au 23 de 10 heures du soir à 6 heures du matin. C’est à peine si j’ai pu retirer de sous le bureau mes jambes ankylosées d’être resté si longtemps assis. La terrible fatigue et la joie, comment l’histoire se déployait devant moi comment j’avançais au milieu des eaux. Plusieurs fois au cours de cette nuit j’ai porté mon propre poids sur le dos. Comme on peut tout risquer, comme pour toutes les idées, même les plus étranges, un feu est prêt dans lequel elles disparaissent et ressuscitent. Comment tout est devenu bleu devant ma fenêtre. Une voiture est passée. Deux hommes ont marché sur le pont. J’ai regardé ma montre pour la dernière fois à deux heures. Alors que la bonne traversait le vestibule pour la première fois, j’écrivais la dernière phrase. Eteint la lampe et clarté du jour. Légères douleurs au cœur. La fatigue disparaissant au milieu de la nuit. L’entrée tremblante dans la chambre des sœurs. Lecture. Auparavant je me suis étiré devant la bonne et j’ai dit : « J’ai écrit jusqu’à maintenant ». L’aspect du lit non défait, comme si on venait de le porter dans la chambre. La conviction confirmée qu’en écrivant un roman je me trouve dans les bas-fonds honteux de l’écriture. C’est seulement ainsi qu’on peut écrire, seulement dans un tel rapport, avec une telle ouverture totale du corps et de l’âme. Matinée au lit. Les yeux toujours clairs. Nombreux sentiments portés avec moi pendant l’écriture : p.e. la joie d’avoir quelque chose de beau pour l’Arcadia de Max, pensé naturellement à Freud, à un endroit à Arnold Beer, à un autre à Wassermann, à un (mettre en pièces) à la Riesin de Werfel, et bien sûr également à mon « Monde urbain ».


Passage écrit le 23 septembre, quelques heures après avoir écrit Le Verdict.

Dans la première édition du Journal de Kafka par Max Brod, on peut lire « Wie alles geSagt werden kann » (« Comme on peut tout dire »), alors que Kafka avait en fait écrit : « Wie alles geWagt werden kann » (« Comme on peut tout risquer »), texte corrigé dans l’édition critique allemande.

Freud : Kafka mentionne plusieurs fois son nom, notamment dans un journal de voyage de juin/juillet 1912, ce qui laisse supposer qu’il l’avait lu.

Arnold Beer. Les Destin d’un Juif : roman de Max Brod paru en mai 1912.

Wassermann : Jakob Wassermann (1873-1934), écrivain allemand que Kafka avait écouté lors de lectures à Prague.

Riesin de Werfel : « Die Riesin. Ein Augenblick der Seele » (« La Géante. Un instant de l’âme ») avait paru dans la revue « Herder-Blätter » d’octobre 1912, dans le même numéro que « Vacarme », un texte de Kafka. Max Brod avait supprimé le verbe à l’infinitif « zerschmettern » (fracasser, briser, mettre en pièces) dans son édition du Journal, nous le réintégrons sans en comprendre exactement la signification (on connaît toutefois les sentiments ambivalents de Kafka à l’égard de Werfel, déjà évoqués dans notre édition).

« Le Monde urbain » : un récit antérieur au « Verdict » que l’on trouve dans le deuxième carnet du Journal et au centre duquel il y a déjà le conflit père-fils.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :