Journal de Kafka (VI, 66)

25.   Me suis fait violence pour ne pas écrire. Me suis tourné et retourné dans mon lit. Le sang qui montait à la tête et circulait inutilement. Que de choses nocives ! – Lu hier chez Baum, devant la famille Baum, mes sœurs, Marta, Madame Dr. Bloch et ses deux fils (volontaire pour un an dans l’armée). Vers la fin, ma main passait devant mon visage dans un geste immaîtrisé et vrai. J’avais les larmes aux yeux. Le caractère incontestable de l’histoire s’est confirmé. Ce soir me suis arraché à l’écriture. Cinématographe au Landestheater. Loge. Mlle Oplatka, qu’un religieux un jour poursuivit. Elle est arrivée chez elle toute trempée de sueur d’angoisse. Dantzig. Vie de Körner. Les chevaux. Le cheval blanc. La fumée de la poudre. La chasse sauvage de Lützow.


Le 23 septembre 1912, après avoir passé la nuit à écrire Le Verdict, Kafka ne va pas au bureau et se repose. Le soir, il se lance aussitôt dans un nouveau récit auquel il songe depuis quelques temps, à propos d’un célibataire, mais il s’arrête au bout d’une page (« Gustav Blenkelt était un homme simple… »).

Dans les jours qui vont suivre, il va travailler à une nouvelle version de son roman Amérique (Le Disparu) et écrit une partie du premier chapitre dans les pages restantes du sixième carnet (mise en ligne ici dans les prochaines semaines). En novembre-décembre, il écrira La Métamophose.

On voit donc que l’écriture du Verdict l’a libéré, d’où le fait qu’il doive s’arracher à son bureau pour sortir et notamment lire chez Oskar Baum ce récit écrit deux jours auparavant.

« Marta « : sans doute Martha Löwy, fille de Richard Löwy , un oncle maternel de Kafka. Nous avons trouvé cette photo de la cousine Martha (à droite de la sœur de Kafka, Ottla, qui est au centre) dans le livre de Klaus Wagenbach, Franz Kafka, Bilder aus seinem Leben, Verlag Klaus Wagenbach Berlin, 2008.

« Madame Dr.Bloch » : la reprise du titre du mari par l’épouse (ici « docteur », titulaire d’un doctorat), le mari étant l’avocat Dr.Arthur Bloch déjà évoqué par Kafka dans le Journal.

Mlle Oplatka : vraisemblablement Grete Oplatka, membre comme Ottla du « Club des femmes et jeunes filles juives ».

Première mention d’une sortie au cinéma dans le Journal : au programme de cette soirée au Landestheater : « 1. Etranges insectes. 2) L’île de Ceylan. 3. Dantzig. 4. Theodor Körner : Sa vie et son œuvre. – Sa jeunesse. – L’étudiant. – Le dramaturge et sa fiancée. – Le combattant pour la liberté. »

« La Chasse sauvage de Lützow » est un poème de Theodor Körner (1791-1813), poète et militaire prussien ayant combattu contre les troupes napoléoniennes.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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