Journal de Kafka (VI,67)

Lorsqu’à l’âge de 17 ans, Karl Roßmann, que ses pauvres parents avaient envoyé en Amérique parce qu’une bonne l’avait séduit et eu un enfant de lui, arriva dans le port de Newyork sur le navire qui avait déjà ralenti, il vit la statue de la déesse de la liberté, qu’il contemplait depuis déjà un moment, éclairée tout à coup par une lumière plus forte. On aurait dit que son bras tenant un glaive venait tout juste de se dresser et autour de sa silhouette le vent soufflait librement.

« Si haute » se dit-il, et comme il ne pensait pas du tout à partir, il fut peu à peu poussé jusqu’au bastingage par la foule des porteurs passant près de lui qui ne cessait de grossir.

Un jeune homme, dont il avait fait rapidement connaissance pendant la traversée, dit en passant à côté de lui : Eh bien vous n’avez donc pas envie de descendre ? « Mais je suis prêt » dit Karl en lui souriant et, par insouciance et parce qu’il était costaud, il chargea sa malle sur son épaule. Mais quand il vit son camarade qui s’éloignait déjà avec les autres en agitant un peu sa canne, il se rendit compte qu’il avait oublié son parapluie en bas dans le navire. Il pria vite son camarade, qui ne sembla pas enchanté, de bien vouloir rester un instant près de sa malle, il mémorisa en un clin d’œil l’endroit où il était afin d’avoir des repères au retour et partit en vitesse. En bas, il fut déçu de trouver fermé pour la première fois une coursive qui aurait considérablement raccourci son parcours, ce qui était sans doute lié au débarquement de tous les passagers, et il dut trouver son chemin à travers une multitude de petites salles, des corridors qui ne cessaient de tourner, des petits escaliers qui se succédaient chercher péniblement une pièce vide avec une machine à écrire abandonnée, et, n’étant passé par là qu’une ou deux fois et toujours quand il y avait du monde, il finit par se perdre. Ne sachant quoi faire, et comme il ne trouvait personne et qu’il n’entendait au-dessus que le trépignement de mille pieds humains et percevait au loin comme un souffle l’ultime activité des machines stoppées, il se mit sans réfléchir à frapper à la première petite porte qui se présenta à lui tandis qu’il tournait en rond. « C’est ouvert » cria-t-on de l’intérieur, et Karl ouvrit la porte en respirant profondément. « Pourquoi frappez-vous comme un sourd à la porte ? » demanda un homme géant dès qu’il vit Karl. Une lumière trouble, déjà usée dans le haut du navire, tombait par quelque vasistas dans la misérable cabine où un lit, une armoire, un fauteuil et un homme étaient serrés les uns contre les autres comme si on les avait entreposés là. « Je me suis perdu » dit Karl « je ne m’en étais pas rendu compte pendant la traversée mais c’est un navire terriblement grand. » « Oui vous avez raison » dit l’homme avec quelque fierté sans cesser de s’affairer sur la serrure d’une petite malle qu’il pressait continuellement de ses deux mains tout en prêtant l’oreille au bruit que ferait le verrou quand il se fermerait. « Mais entrez donc » dit encore l’homme « Vous n’allez pas rester dehors quand même ». « Je ne dérange pas », dit Karl. « Allons, comment pourriez-vous me déranger ». « Vous êtes allemand ? » demanda Karl pour plus de sûreté, car il avait beaucoup entendu parler des dangers qui menaçaient les nouveaux arrivants en Amérique, particulièrement de la part des Irlandais. « Je suis, je suis » dit l’homme. Karl hésitait encore. Alors l’homme saisit subitement la poignée et, avec la porte qu’il ferma d’un coup, il tira Karl vers lui à l’intérieur. « Je ne supporte pas qu’on me regarde depuis le couloir » dit l’homme qui s’était remis à travailler sur sa malle. « Tout le monde passe et regarde à l’intérieur, qui supporterait ça. » « Mais le couloir est complètement vide » dit Karl qui était inconfortablement pressé contre le montant du lit. « Oui, maintenant » dit l’homme. « Mais il n’est question que de maintenant » pensa Georg « il est difficile de parler avec cet homme. » « Allongez-vous donc sur le lit, vous aurez plus de place », dit l’homme. Karl rampa comme il put et il éclata de rire lorsqu’il essaya pour la première fois de sauter dessus. A peine était-il dessus qu’il s’écria « Mon Dieu, j’ai complètement oublié ma malle. » « Où est-elle », « En haut sur le pont, quelqu’un que je connais y fait attention. Quel est son nom d’ailleurs ? » Et il tira une carte de visite de la poche secrète que sa mère lui avait cousue pour le voyage dans la doublure de sa veste. Butterbaum, Franz Butterbaum. « Vous avez vraiment besoin de cette malle ? » « Naturellement. » « Mais alors pourquoi l’avez-vous donnée à un étranger ? » J’avais oublié mon parapluie en bas et je suis allé le chercher, mais ne voulais pas traîner ma malle. Et en plus de ça je me suis perdu. » « Vous êtes seul ? Sans quelqu’un pour vous accompagner. » « Oui, seul. » « Je devrais peut-être rester avec cet homme, pensa Karl, où trouverais-je pour le moment un meilleur ami. » « Et maintenant vous avez aussi perdu votre malle. Et je ne parle même pas du parapluie » et l’homme s’assit sur la chaise, comme si les affaires de Karl avaient éveillé un peu son intérêt tout à coup. » « Mais je ne crois pas que ma malle soit encore perdue. » « Sans foi pas de salut » dit l’homme et il gratta énergiquement ses cheveux bruns qu’il avait drus et courts. « Sur le bateau, les mœurs changent en fonction des ports, à Hambourg votre Butterbaum aurait peut-être surveillé votre malle, ici il n’y a déjà très probablement plus aucune trace des deux. » « Mais alors il faut que j’aille tout de suite voir en haut » et il regarda autour de lui pour chercher comment sortir. « Restez donc » dit l’homme et d’un geste carrément violent de la main contre la poitrine il le rejeta dans le lit. Pourquoi donc demanda Karl avec agacement. Parce que ça n’a pas de sens dit l’homme. Je m’en vais moi aussi dans un petit moment, nous irons ensemble. Ou bien on a volé la malle, et alors il n’y a plus rien à faire et vous pourrez la pleurer jusqu’à la fin de vos jours, ou bien l’homme la surveille encore, alors c’est un idiot et il n’a qu’à continuer à la surveiller, ou bien c’est simplement un homme honnête et il l’a laissée au même endroit alors nous la retrouverons d’autant plus facilement quand le navire sera vide. C’est la même chose pour votre parapluie. » « Vous connaissez bien le navire ? » demanda Karl méfiant, et il lui sembla qu’il y avait quelque chose qui clochait dans l’idée par ailleurs convaincante selon laquelle c’est sur le navire vide qu’on retrouverait le plus facilement ses affaires. « Evidemment, je suis chauffeur » dit l’homme. « Vous êtes chauffeur » s’écria joyeusement Karl, comme si cela dépassait toutes les espérances, et, le coude appuyé, il considéra l’homme de plus près. « Juste devant la pièce où je dormais avec les Slovaques, il y avait un trou à travers lequel on pouvait voir dans la salle des machines. « Oui c’est là que je travaillais » dit le chauffeur. « Je me suis toujours intéressé à la technique » dit Karl qui restait dans un certain raisonnement « et je serais certainement devenu ingénieur si je n’avais pas dû partir en Amérique. » « Pourquoi avez-vus dû partir ? » « Peu importe ! » dit Karl et il balaya toute l’histoire du revers de la main. Il regardait le chauffeur en souriant comme s’il le priait d’être indulgent parce qu’il n’avait pas répondu. « Il doit bien y avoir une raison » dit le chauffeur et on ne savait pas exactement si, en parlant ainsi, il exigeait ou repoussait une explication. « Maintenant, je pourrais aussi devenir chauffeur » dit Karl « mes parents se moquent complètement de ce que je vais devenir. » « Ma place va se libérer » dit le chauffeur et, l’esprit entièrement occupé par ce qu’il venait de dire, il enfonça les mains dans ses poches et allongea ses jambes mises dans un pantalon plissé en simili cuir gris fer afin de les étirer. Karl dut reculer encore un peu plus vers le mur. « Vous quittez le navire ? » « Oui nous nous mettons en marche aujourd’hui. » « Pourquoi donc ? Cela ne vous plaît pas ? » « C’est juste les conditions, ce qui compte, ce n’est pas toujours que cela vous plaise ou non. D’ailleurs vous avez raison cela ne me plaît pas non plus. Vous ne pensez sans doute pas sérieusement à devenir chauffeur, mais c’est justement comme cela qu’il est le plus facile de le devenir. Je vous le déconseille absolument. Si vous vouliez étudier en Europe, pour que ne le faites-vous pas ici. Les universités américaines sont incomparablement meilleures. » « C’est bien possible » dit Karl, mais je n’ai pratiquement pas d’argent pour étudier. J’ai lu il est vrai l’histoire de quelqu’un qui travaillait la journée dans un magasin et étudiait la nuit, jusqu’au jour où il a eu son doctorat avant de devenir maire je crois. Mais pour cela il faut beaucoup de ténacité, n’est-ce pas ? Je crains de ne pas en avoir assez. Et puis je n’étais pas un élève particulièrement bon, je n’ai eu vraiment aucun mal à quitter l’école. Et les écoles ici sont peut-être encore plus sévères. Je ne sais pratiquement pas l’anglais. De toute façon, je crois qu’ici on a des préjugés contre les étrangers. » « Vous vous en êtres déjà rendu compte ? Alors c’est bien. Vous êtes mon homme. Voyez-vous, nous sommes tout de même sur un navire allemand, il appartient à la Hamburg Amerika Linie, alors pourquoi ne sommes-nous pas que des Allemands ici ? Pourquoi un Roumain est-il le chef machiniste ? Il s’appelle Schubal. C’est quand même incroyable. Et ce vaurien nous épuise nous Allemands sur un navire allemand. Ne croyez pas – l’air lui manquait, il agitait une main dans tous les sens – que je me plaigne pour le plaisir de me plaindre. Je sais que vous n’avez aucune influence et que vous êtes vous-même un pauvre garçon. Mais c’est trop grave. » Il frappa plusieurs fois du poing sur la table, sans quitter le poing des yeux pendant qu’il frappait. J’ai pourtant déjà servi sur tellement de navires – il donna 20 noms à la suite comme si c’était un seul mot, Karl en eut la tête toute embrouillée – et je me suis distingué, on m’a fait des compliments, j’étais toujours un travailleur du goût de mes capitaines, j’ai même passé plusieurs années sur le même voilier de commerce il se leva comme si cela avait été l’apogée de sa vie – et ici sur cette coquille de noix où tout est parfaitement réglé, où il ne faut pas être bien malin, ici je ne vaux rien, ici je dérange toujours Schubal, suis un fainéant mérite qu’on me mette dehors et c’est par charité qu’on me paye. Vous comprenez ça ? Moi pas. » « Vous ne devez pas vous laisser faire » dit Karl énervé. Il avait pratiquement perdu le sentiment qu’il était sur le plancher incertain d’un navire en face d’un continent inconnu, tant il se sentait chez lui ici, sur le lit du chauffeur. « Avez-vous déjà été chez le capitaine ? Avez-vous tenté de faire valoir votre droit auprès de lui ? » « Ah allez-vous-en, allez-vous-en. Je ne veux pas de vous ici. Vous n’écoutez pas ce que je vous dis et vous me donnez des conseils. Qu’irais-je faire chez le capitaine. » Et le chauffeur se rassit, fatigué, et il plongea son visage dans ses deux mains. « Je ne peux pas lui donner de meilleur conseil » se dit Karl. Et à vrai dire il pensait qu’il aurait mieux fait d’aller chercher sa malle au lieu de donner des conseils qu’on trouvait stupides. Quand son père lui avait remis cette malle pour toujours, il lui avait demandé en plaisantant : « Combien de temps vas-tu la garder ? et maintenant cette chère malle était peut-être effectivement perdue. La seule chose qui pouvait le consoler, c’était que son père ne pouvait absolument rien savoir de sa situation actuelle, même s’il devait chercher à savoir. Tout ce que pouvait lui dire la compagnie maritime, c’était qu’il était bien allé jusqu’à Newyork. Mais ce que regrettait Karl, c’était d’avoir à peine utilisé les affaires dans la malle alors qu’il aurait eu besoin depuis longtemps, par exemple, de changer de chemise. Il avait donc économisé au mauvais endroit ; maintenant qu’il était au début de sa carrière où il aurait dû se présenter proprement vêtu, il lui faudrait apparaître dans une chemise sale. C’était de belles perspectives. Sinon, la perte de la malle n’aurait pas été si grave, car le costume qu’il portait même meilleur que celui dans la malle qui en fait n’était qu’un costume de secours que sa mère avait dû repriser juste avant son départ. Maintenant il se rappelait aussi que dans la malle il y avait encore un morceau de salami de Vérone que sa mère lui avait emballé comme un cadeau spécial, mais dont il n’avait pu manger qu’un tout petit morceau car il avait été totalement privé d’appétit pendant la traversée et la soupe qu’on avait distribuée dans l’entrepont lui avait largement suffi. Mais il aurait aimé avoir maintenant ce saucisson sous la main pour en faire présent au chauffeur. Car on gagne aisément de tels gens quand on leur glisse quelque bricole, Karl savait encore ça de son père qui mettait dans sa poche tous les petits employés avec lesquels il était en affaires en leur distribuant des cigares. Désormais, tout ce que Karl pouvait encore offrir, c’était l’argent qu’il avait sur lui, auquel, s’il avait peut-être déjà perdu sa malle, il ne voulait provisoirement pas toucher. Ses pensées revenaient à nouveau à sa malle, et maintenant il ne comprenait vraiment pas pourquoi il avait pu, pendant toute la traversée, la surveiller avec une telle attention qu’il en avait presque perdu le sommeil, pour ensuite se laisser prendre si facilement cette même malle. Il se souvenait des cinq nuits pendant lesquelles il avait continuellement soupçonné un petit Slovaque qui dormait deux couchettes à sa gauche d’avoir jeté son dévolu sur sa malle. Ce Slovaque ne faisait que guetter le moment où Karl, enfin vaincu par la fatigue, piquerait du nez un instant afin de pouvoir tirer la malle jusqu’à lui à l’aide d’une longue perche avec laquelle il passait son temps à jouer ou s’exercer pendant la journée. Le jour, ce Slovaque avait l’air assez innocent, mais, la nuit à peine tombée, il se soulevait de temps en temps de sa couche et regardait tristement vers la malle. Karl pouvait le voir très clairement, car il y avait toujours çà et là quelqu’un qui, mû par la fébrilité de l’émigrant, allumait une petite lampe, bien que cela fût interdit par le règlement du navire, et qui essayait de déchiffrer les prospectus incompréhensibles des agences d’émigration. Quand il y avait une de ces lumières à proximité, alors Karl pouvait s’assoupir un peu, mais quand elle était éloignée ou qu’il faisait noir, alors il lui fallait garder les yeux ouverts. Cet effort l’avait vraiment épuisé. Et voilà qu’il avait peut-être été totalement inutile. Ce Butterbaum, si jamais il le retrouvait quelque part.

A cet instant on entendit, encore très loin, des petits coups brefs, comme des pas d’enfants, ils retentirent dans le silence jusqu’alors absolu, se rapprochèrent en se renforçant, et c’était désormais des hommes qui marchaient tranquillement. Manifestement, ils marchaient en file indienne, comme il était naturel dans cet étroit couloir, on entendait comme un cliquetis d’armes. Karl, qui avait été pas loin de s’étendre dans le lit pour se plonger dans un sommeil libéré de tous les soucis concernant la malle et le Slovaque, sursauta et poussa le chauffeur pour éveiller enfin son attention, car il semblait que la tête du cortège venait juste d’atteindre la porte. « C’est l’orchestre de bord dit le chauffeur. Ils ont joué là-haut et ils vont faire leurs valises. Maintenant tout est fini et nous pouvons y aller. Venez. » Il saisit Karl par la main, prit encore au dernier moment une image de la Vierge Marie qui était accrochée au mur au-dessus du lit, la fourra dans sa poche intérieure, s’empara de sa valise et se dépêcha de quitter sa cabine avec Karl.

« Je vais au bureau pour dire ce que je pense à ces messieurs. Il n’y a plus personne, on n’a plus besoin de les ménager » répéta le chauffeur sur différents tons et il voulut tout en marchant écraser d’un coup de pied sur le côté un rat qui croisa son chemin, mais il ne fit que le pousser un peu plus vite jusqu’à son trou qu’il atteignit encore à temps. Il était de toute façon lent dans ses mouvements, car s’ils avaient de longues jambes, celles-ci étaient trop lourdes.

Ils traversèrent une partie de la cuisine où quelques filles aux tabliers sales – elles les arrosaient exprès – lavaient la vaisselle dans de grands bacs. Le chauffeur appela une certaine Line qui vint vers lui il lui passa le bras autour des hanches et il l’emmena un bout de chemin tandis qu’elle se serrait contre son bras avec coquetterie. « C’est jour de paye, tu viens ? » demanda-t-il. « Pourquoi je devrais me déranger amène-moi plutôt l’argent ici » répondit-elle, glissa sous son bras et fila. « Où as-tu donc déniché ce beau garçon » cria-t-elle encore, sans attendre la réponse. On entendit le rire de toutes les filles qui avaient arrêté de travailler.

Mais ils continuèrent à marcher et arrivèrent devant une porte surmontée d’un petit fronton que portaient deux petites caryatides dorées. Cela paraissait bien luxueux pour une installation à bord d’un navire. Karl comme il s’en aperçut n’était jamais venu dans cette partie du navire qui pendant la traversée était probablement réservée aux passagers de première et de deuxième classe, alors qu’on avait maintenant enlevé les portes de séparation avant le grand nettoyage du navire. Ils avaient effectivement croisé quelques hommes portant un balai sur l’épaule qui avaient salué le chauffeur. Karl fut étonné par toute cette activité dont il n’avait évidemment rien su dans son entrepont. Le long des coursives couraient également des fils électriques et on ne cessait d’entendre une petite cloche sonner.

Le chauffeur frappa respectueusement à la porte, et, lorsqu’on cria entrez, il invita Karl d’un geste de la main à entrer sans crainte. Il entra donc, mais resta près de la porte. Devant les trois fenêtres de la pièce, il voyait les vagues de la mer et, en contemplant leurs mouvements joyeux, son cœur se mit à battre comme s’il n’avait pas vu continuellement la mer pendant cinq jours. De grands navires se croisaient et ne fléchissaient sous le choc des vagues qu’autant que leur poids le leur permettait. Quand on baissait un peu les paupières, les navires ne semblaient se balancer qu’à cause de leur seul poids. À leurs mâts, ils portaient des pavillons étroits mais longs, certes tendus par la vitesse, mais qui s’agitaient quand même. Des salves d’honneur retentissaient, probablement tirées par des navires de guerre, les canons de l’un de ces navires qui ne passaient pas trop loin, étincelants du reflet de leur manteau de fer, étaient comme cajolés par le mouvement qui, sans être pourtant horizontal, était sûr et souple. Les petits bateaux et les chaloupes, on ne pouvait, du moins depuis la porte, que les observer au loin, un grand nombre entrant dans les espaces entre les grands navires. Mais derrière tout cela Newyork se dressait et regardait Karl des cent mille fenêtres de ses gratte-ciels. Oui dans cette pièce on savait où on était.

A une table ronde étaient assis 3 messieurs, l’un était un officier de bord dans l’uniforme bleu de la marine, les deux autres, fonctionnaires des autorités portuaires, dans l’uniforme noir américain. Sur la table étaient empilés différents documents que l’officier parcourait d’abord plume à la main avant de les tendre ensuite aux deux autres qui tantôt lisaient, tantôt prenaient des notes, tantôt les mettaient dans leurs serviettes, quand celui qui faisait constamment un petit bruit avec ses dents ne dictait pas quelque chose à son collègue pour un procès-verbal.

Près de la fenêtre, tournant le dos à la porte, un homme plus petit était assis à un bureau, en train de manipuler de grands in-folio qui étaient alignés juste en face de lui sur une solide étagère. À côté de lui, une caisse était ouverte, vide, du moins à première vue.

La deuxième fenêtre était inoccupée et offrait la meilleure vue. Mais à proximité de la troisième deux hommes étaient debout, se parlant à mi-voix. L’un était appuyé à côté de la fenêtre, portait également un uniforme de marine et jouait avec la poignée de son épée. Celui avec lequel il parlait était tourné vers la fenêtre et, quand il bougeait, il découvrait par moments une partie des décorations sur la poitrine du premier. Il était en civil et avait une canne en bambou petite et mince, et, comme il tenait ses deux mains sur les hanches, elle ressortait comme une épée.

Karl eut peu de temps pour tout regarder, car un serviteur vint bientôt vers eux et demanda au chauffeur, avec un regard signifiant qu’il n’avait rien à faire là, ce qu’il voulait. Il lui avait posé la question à voix basse, et le chauffeur répondit également à voix basse qu’il voulait parler avec le caissier en chef. Le serviteur pour sa part refusa d’un geste de la main, alla cependant sur la pointe des pieds, en faisant un grand arc de cercle autour de la table ronde, vers le monsieur aux in-folio. Ce monsieur, on le vit clairement, se figea véritablement en entendant ce que lui disait le serviteur, mais il finit par chercher du regard celui qui souhaitait lui parler et se mit à agiter les bras vers chauffeur et, pour plus de sûreté, également vers le serviteur, afin d’exprimer son refus absolu. Le serviteur revint alors vers le chauffeur et lui dit sur un ton qui était celui de la confidence : « Allez-vous-en tout de suite, quittez cette pièce ! »

Après cette réponse, le chauffeur baissa le regard vers Karl, comme si celui-ci était son propre cœur auquel il aurait confié sa détresse en silence. Sans prendre le temps de réfléchir, Karl s’élança, courut à travers toute la pièce, si bien qu’il frôla légèrement la chaise de l’officier, le serviteur courait penché, les bras ouverts devant lui, prêts à attraper quelque chose comme s’il avait chassé une vermine, mais Karl arriva le premier à la table du caissier en chef à laquelle il s’agrippa au cas où le serviteur aurait essayé de le traîner.

Naturellement, la pièce toute entière s’anima aussitôt. L’officier de bord à la table avait bondi de sa chaise, les messieurs des autorités portuaires regardaient tranquillement mais avec attention, les deux messieurs à la fenêtre étaient maintenant l’un à côté de l’autre, le serviteur, qui croyait qu’on n’avait plus besoin de lui puisque les grands messieurs montraient déjà de l’intérêt, recula. Le chauffeur attendait avec une grande tension le moment où son aide deviendrait nécessaire. Le caissier en chef finit par faire pivoter son fauteuil dans un grand mouvement vers la droite.

Karl fouilla dans sa poche secrète, qu’il exposa sans hésiter aux regards de ces gens, et il en tira son passeport qu’il posa ouvert sur la table en guise de présentation. Le caissier en chef parut considérer ce passeport comme secondaire, car d’une pichenette donnée d’une paire de doigts il l’envoya sur le côté, sur quoi Karl, comme si cette formalité avait été réglée de façon satisfaisante, rangea son passeport. « Je me permets de dire, commença-t-il ensuite, qu’à mon avis Monsieur le chauffeur a subi une injustice. Il y a ici un certain Schubal qui se paye sa tête. Il a lui-même déjà servi sur de nombreux navires, qu’il pourra tous vous nommer, en donnant entière satisfaction, il est travailleur, il est appliqué, et on ne comprend vraiment pas pourquoi il ne donnerait pas satisfaction sur ce navire où le service n’est pas extrêmement difficile, pas aussi difficile qu’il peut l’être p.e. sur un voilier de commerce. Ce ne peuvent donc être que des calomnies qui empêchent son avancement et le privent de la reconnaissance qui sans cela ne lui ferait certainement pas défaut. Je n’ai parlé de cette affaire que d’un point de vue général, lui-même va vous présenter la nature de ses récriminations. » Karl s’était adressé à tous les messieurs à propos de cette affaire parce qu’en fait tous écoutaient et qu’il paraissait plus vraisemblable qu’un juste se trouvât parmi eux tous plutôt que ce juste dût être le caissier en chef lui-même. Par ingéniosité, Karl avait en outre caché le fait qu’il ne connaissait le chauffeur que depuis si peu de temps. Il aurait d’ailleurs encore mieux parlé s’il n’avait été troublé par le visage rouge du monsieur avec la petite canne en bambou que, de l’endroit où il se trouvait maintenant, il venait d’apercevoir pour la toute première fois.

« C’est vrai mot pour mot » dit le chauffeur, avant que quelqu’un ne lui ait encore posé une question, avant même que quelqu’un ne l’ait regardé. La précipitation du chauffeur eût été une grave erreur si le monsieur aux décorations qui, comme Karl le comprit à cet instant, n’était autre que le commandant, n’avait déjà manifestement décidé, en son for intérieur, d’entendre le chauffeur. Il tendit en effet la main et lança au chauffeur : Venez ici ! Tout dépendait maintenant du comportement du chauffeur car en ce qui concernait la légitimité de sa cause, Karl n’avait aucun doute.

Il s’avéra heureusement à cette occasion que le chauffeur avait déjà une solide expérience de la vie. Avec un calme exemplaire, il tira en un tournemain de sa mallette une petite liasse de papiers ainsi qu’un carnet, avec lesquels, comme si cela allait de soi, il se dirigea vers le commandant en ignorant totalement le caissier en chef, et il étala ses pièces à conviction sur le rebord de la fenêtre. Le caissier en chef n’eut pas d’autre choix que de se donner la peine d’y aller. « Cet homme est un râleur professionnel » expliqua-t-il, « il est plus souvent à la caisse que dans la salle des machines. Il a mis au désespoir Schubal cet homme tranquille. » « Ecoutez bien ! » dit-il en se tournant vers le chauffeur. « Vous poussez le bouchon vraiment trop loin avec votre impertinence. Combien de fois vous a-t-on déjà mis à la porte du bureau de paye, comme vous le méritez  avec vos revendications totalement et systématiquement injustifiées ! Combien de fois avez-vous vu couru de là-bas jusqu’à la caisse centrale ! Combien de fois vous at-on dit en bien que Schubal est votre supérieur hiérarchique immédiat et qu’en tant que son subordonné c’est avec lui seul que vous devez vous arranger ! Et maintenant vous venez encore ici, alors que le commandant est présent, non seulement vous n’avez pas honte de l’importuner lui aussi, mais en plus vous amenez ce petit que je vois ici pour la première fois à bord jouer le rôle de porte-parole de vos accusations ineptes. »

Karl dut se faire violence pour ne pas bondir. Mais déjà le commandant était intervenu en disant « Ecoutons donc ce que cet homme a à nous dire. J’ai le sentiment que Schubal prend un peu trop de liberté, mais dans ces mots il ne faut rien voir qui soit en votre faveur. » Ces derniers mots étaient destinés au chauffeur, il était bien naturel qu’il ne puisse tout de suite prendre parti pour lui, mais tout semblait en bonne voie. Le chauffeur commença ses explications et, dès le début, il fit un effort sur lui-même en disant monsieur Schubal. Comme Karl était content au bureau qu’avait quitté le caissier en chef, où, de bonheur, il n’arrêtait pas d’appuyer sur un pèse-lettres. Monsieur Schubal est injuste. Monsieur Schubal préfère les étrangers. Monsieur Schubal a renvoyé le chauffeur de la salle des machines et lui a fait nettoyer les toilettes, ce qui n’est pas certainement pas l’affaire du chauffeur. Un jour, on a même mis en doute la compétence de monsieur Schubal, qui devait être plutôt apparente que réelle. A cet endroit, Karl regardait le commandant de toutes ses forces, avec une expression de confiance, comme s’il avait été son collègue, dans le seul but qu’il ne se laisse pas influencer défavorablement par la façon de s’exprimer un peu maladroite du chauffeur. Toujours est-il qu’on n’apprenait rien d’essentiel de tous ces discours, et même si le commandant continuait à regarder droit devant lui, avec dans yeux la ferme intention d’entendre cette fois-ci le chauffeur jusqu’au bout, les autres messieurs perdaient patience et la voix du chauffeur ne régnait plus de façon absolue dans la pièce, ce qui pouvait éveiller quelques craintes. Le monsieur en civil fut le premier à mettre sa petite canne en bambou en activité et à frapper, sans faire trop de bruit néanmoins, sur le parquet. Les autres messieurs promenaient leur regard ici et là, les messieurs des autorités portuaires, visiblement pressés, se saisissaient à nouveau de leurs dossiers et commençaient, encore distraits toutefois, à les parcourir, l’officier de bord se rapprochait de nouveau de sa table et le caissier en chef, qui croyait avoir gagné la partie, poussait de profonds soupirs de façon ironique. Le seul qui semblait échapper à ce début de dispersion générale, c’était le serviteur qui éprouvait une partie des souffrances du pauvre homme placé au milieu des grands et qui, l’air grave, faisait un signe de tête à Karl, comme si, par ce geste, il voulait lui expliquer quelque chose.

Pendant ce temps, la vie du port continuait devant les fenêtres, un cargo plat, avec une montagne de tonneaux qui devaient être merveilleusement arrimés pour ne pas se mettre à rouler, passa devant le navire, et la pièce fut presque plongée dans l’obscurité, de petits bateaux à moteur que Karl, s’il en avait eu le temps, aurait pu maintenant observer, bourdonnaient en avançant selon une trajectoire rectiligne dessinée par les mains frémissantes d’un homme qui se tenait debout au gouvernail, de curieux objets flottants émergeaient çà et là tout seuls hors de l’eau agitée, et, aussitôt recouverts par les flots, sombraient sous les yeux étonnés, les chaloupes des transatlantiques étaient manœuvrées par des marins qui ramaient à vive cadence, chaloupes remplies de passagers restant assis en silence et pleins d’espoir, comme on les y avait entassés, même si certains ne pouvaient s’empêcher de tourner la tête vers les décors changeants. Un mouvement sans fin, une agitation qui passait de l’élément agité aux hommes sans défense et à leurs œuvres.

Mais tout invitait à aller vite, à être clair et tout à fait précis dans l’exposé des faits, mais que faisait le chauffeur ? Eh bien, à force de parler il suait à grosses gouttes, cela faisait déjà un moment qu’il n’arrivait plus à tenir de ses mains tremblantes les papiers sur la fenêtre, de toutes les directions du ciel affluaient vers lui des plaintes contre Schubal, et chacune d’entre elles aurait selon lui suffi à l’enterrer complètement, mais ce qu’il parvenait à présenter au commandant n’était qu’un tourbillon confus et triste de toutes ces plaintes. Cela faisait déjà longtemps que le monsieur à la petite canne en bambou sifflait tout bas la tête levée vers le plafond, les messieurs des autorités portuaires retenaient déjà l’officier à leur table et ne faisaient pas mine de le relâcher, seul le calme du commandant, visiblement, retenait le caissier en chef de se lâcher complètement, ce qui le démangeait. Au garde-à-vous, le serviteur attendait d’un instant à l’autre un ordre du commandant concernant le chauffeur.

Karl ne pouvait plus rester inactif. Il alla donc lentement vers le groupe et en marchant il réfléchit d’autant plus vite à ce qu’il allait faire pour intervenir le plus habilement possible dans cette affaire. Il était vraiment grand temps, encore un instant et on pouvait fort bien les jeter tous les deux hors du bureau. Même si le commandant était un homme bon et avait en outre, à cet instant précis, comme il semblait à Karl, une raison particulière d’apparaître comme un supérieur équitable, au bout du compte il n’était pas un instrument dont on pouvait se servir sans scrupules – et c’était justement ainsi que le traitait le chauffeur, il est vrai agité, du plus profond de lui-même, par une indignation sans limites.

Karl dit donc au chauffeur « Vous devez expliquer cela plus simplement, plus clairement, monsieur le commandant ne peut pas apprécier votre affaire à sa juste valeur si vous lui racontez de cette façon. Connaît-il donc tous les machinistes et les coursiers par leur nom de famille, ou même par leur nom de baptême, pour savoir aussitôt de qui il s’agit quand vous prononcez un tel nom. Classez donc vos plaintes, dites d’abord les plus importantes et les autres dans un ordre décroissant peut-être ne sera-t-il même plus nécessaire ensuite de mentionner la plupart. Vous me l’avez pourtant raconté à moi de façon toujours si claire. » Si on peut voler une malle en Amérique, on peut aussi mentir de temps en temps, pensa-t-il en guise d’excuse.

Si seulement cela avait servi à quelque chose ! Mais n’était-il pas déjà trop tard ? Certes, le chauffeur s’interrompit aussitôt quand il entendit la voix qu’il connaissait, mais de ses yeux que son honneur d’homme blessé, ses terribles souvenirs, son extrême détresse présente avaient empli de larmes, il n’était même plus capable de bien reconnaître Karl. Comment pouvait-il maintenant, Karl le comprit en silence face à lui qui était maintenant silencieux, comment pouvait-il changer tout à coup sa façon de s’exprimer alors qu’il lui semblait avoir déjà dit tout ce qu’il fallait dire sans la moindre approbation et d’un autre côté n’avoir encore rien dit du tout et ne pouvoir exiger de ces messieurs qu’ils entendent tout encore une fois. Et c’est justement à ce moment-là qu’arrive Karl, son seul partisan, qu’il veut lui faire la leçon, mais lui montre au lieu de ça que tout tout est perdu.

Si seulement j’étais venu plus tôt au lieu de regarder par la fenêtre se dit Karl, baissa le visage devant le chauffeur et frappa les mains à la couture du pantalon comme signe que tout espoir était perdu.

Mais le chauffeur interpréta mal ce geste, flaira sans doute chez Karl des reproches envers lui, et avec la bonne intention de les lui ôter de l’esprit, il se mit, pour couronner tout ce qu’il avait fait, à se disputer avec Karl. Justement maintenant où les messieurs à la table ronde étaient depuis longtemps indignés par le vacarme inutile qui gênait leurs importants travaux, où le caissier en chef commençait à trouver incompréhensible la patience du commandant et était sur le point d’exploser, où le serviteur revenu complètement dans la sphère de ses maîtres toisait le chauffeur d’un regard sauvage, et où enfin le monsieur avec la petite canne en bambou, auquel même le capitaine adressait de temps en temps un regard amical, qui était déjà totalement indifférent au chauffeur et même dégoûté par lui, sortit un petit carnet et, visiblement occupé par de tout autres affaires, laissa promener ses yeux entre le carnet et Karl.

Je sais bien, je sais bien dit Karl qui avait du mal à contenir le flot de paroles désormais tournées contre lui mais qui, malgré tout, tout au long de la dispute, avait su garder pour lui le sourire d’un ami. Vous avez raison, raison, je n’en ai jamais douté. Par peur des coups, il lui aurait bien tenu les mains qu’il bougeait dans tous les sens, à vrai dire il aurait préféré le pousser dans un coin pour lui murmurer quelques paroles apaisantes que personne n’aurait dû entendre. Mais le chauffeur était déchaîné. Karl commençait déjà à trouver une espèce de réconfort dans l’idée que le chauffeur, si les choses tournaient mal, pourrait, avec la force de son désespoir, maîtriser les sept hommes présents. Toutefois, un coup d’œil sur la table permettait de découvrir un tableau avec beaucoup beaucoup trop de boutons électriques et il aurait suffi qu’une main appuie dessus pour provoquer une rébellion à bord de tout le navire aux coursives pleines d’individus hostiles. 

C’est alors que le monsieur à la petite canne en bambou pourtant si indifférent s’avança vers Karl et lui demanda, pas trop fort mais assez nettement pour qu’on l’entende par-dessus les cris du chauffeur : Comment vous appelez-vous donc ? Au même instant, on frappa à la porte, comme si quelqu’un avait attendu derrière que ce monsieur prononçât ces mots. Le serviteur regarda le commandant, celui-ci hocha la tête. Le serviteur alla donc à la porte et l’ouvrit. Hors de la pièce se tenait un homme de taille moyenne portant une vieille tunique militaire, à vrai dire rien dans son apparence physique ne convenait au travail avec des machines, et pourtant c’était – Schubal. Si Karl ne l’avait pas reconnu aux yeux de tous les autres, qui exprimaient une certaine satisfaction, même ceux du commandant, il aurait dû le comprendre en voyant l’effroi du chauffeur qui serrait les poings au bout de ses bras tendus, comme si rien chez lui n’était plus important que cette action de serrer les poings, action à laquelle il était prêt à sacrifier tout ce qu’il avait de vie. Tout sa force était concentrée là, aussi celle qui le faisait tenir debout.

Et l’ennemi était donc là, libre et dispos, en habit de gala, un livre de comptabilité sous le bras, probablement les bordereaux des salaires et les bulletins de paye du chauffeur, et il regarda l’une après l’autre chaque personne présente dans les yeux, sans craindre de montrer qu’il voulait avant tout évaluer leur humeur. Les sept personnes étaient déjà tous ses amis, car même si le commandant avait eu auparavant quelques objections contre lui, ou s’il avait pris cela comme prétexte, après tout le mal que le chauffeur lui avait fait, il lui apparaissait sans doute qu’il n’y avait plus la moindre chose à critiquer chez Schubal. On ne serait jamais assez sévère avec un homme comme le chauffeur et si

(suite dans un autre carnet)


Remarques sur la traduction :

Traduire un texte littéraire, ce n’est pas le corriger. Nous laissons donc les imperfections du texte qui sont liées à la vitesse de l’écriture : Kafka ne met pas de points d’interrogation à la fin des phrases interrogatives, il écrit des dialogues souvent sans guillemet, la ponctuation peut manquer, ce qui donne des passages comme « suis un fainéant mérite qu’on me mette dehors ». On laisse aussi : « et il dut trouver son chemin à travers une multitude de petites salles, des corridors qui ne cessaient de tourner, des petits escaliers qui se succédaient chercher péniblement une pièce vide avec une machine à écrire abandonnée ».  On essaye ici – comme pour tout le Journal – de rendre le texte brut.

Le projet d’un « roman américain » (comme Kafka l’appelait lui-même) est ancien, dans le Journal est déjà mentionnée « l’histoire deux frères en lutte l’un contre l’autre, dont un irait en Amérique pendant que l’autre serait enfermé dans une prison d’Europe ». Il écrit une première version du roman entre décembre 1911 et juillet 1912 – deux cents pages manuscrites qu’il détruit. Revigoré par l’écriture du Verdict en une nuit, il reprend donc à zéro le roman inachevé que Max Brod publiera en 1927 (trois ans après la mort de Kafka) sous le titre Amérique, et qu’on trouve évoqué comme Le Disparu dans des lettres à Felice – d’où le changement de titre ultérieur.

L’écriture du premier chapitre – Le Chauffeur – commence autour du 25 septembre 1912. Quelques jours plus tôt, Kafka écrit dans ce sixième carnet du Journal un récit de rêve où apparaît le port de New York (ou « Newyork », comme l’écrit Kafka) : « A droite on voyait Newyork, nous étions dans le port de Newyork. » (lire ici https://journalkafka.com/2020/05/09/journal-de-kafka-vi49/ ). Kafka écrit les vingt premières pages de ce premier chapitre dans le sixième carnet et continue dans le deuxième carnet. Le Chauffeur paraît le 24 mai 1913 dans la collection « Der jüngste Tag » créée par Kurt Wolff, dont il est le troisième volume (la même année, des poèmes de Georg Trakl seront publiés dans cette même collection) Tiré à 10 000 exemplaires et ne coûtant que 0,80 Marks, le petit livre eut du succès et fut réédité en 1916 et 1918. Il fit même l’objet d’une recension par Robert Musil.

Kafka poursuit l’écriture de son roman jusqu’à l’écriture du chapitre 6, « Le cas Robinson ». Il le reprendra par la suite, jusqu’en 1914, sans parvenir à l’achever.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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