Journal de Kafka (VII,3)

En voyage d’affaires, Ernst Liman arriva à Constantinople un matin d’automne pluvieux et, comme à son habitude – c’était bien déjà la dixième fois qu’il faisait ce voyage –, sans se soucier de quoi que ce soit d’autre, il alla en voiture, par des rues d’ailleurs désertes, jusqu’à l’hôtel où il avait coutume de loger, à son entière satisfaction. Il faisait presque froid, la bruine pénétrait dans la voiture et, fâché par le mauvais temps qui le poursuivait constamment depuis le début de son voyage d’affaires, il remonta la vitre de la voiture et se blottit dans un coin afin de dormir pendant le ¼ d’heure qu’il avait devant lui.

Au bout de son trajet l’attendait une surprise désagréable. Lors du dernier grand incendie d’Istanbul dont avaient parlé les journaux lus par Liman au cours de son voyage, l’hôtel Kingston, où il avait justement coutume de séjourner, avait presqu’entièrement brûlé, mais le cocher, qui le savait naturellement, avait néanmoins exécuté son ordre dans une totale indifférence à l’égard de son passager, et l’avait conduit en silence jusqu’aux décombres de l’hôtel. Maintenant, il descendait de son siège et il aurait même déchargé les valises de Liman si celui-ci ne l’avait pas saisi par l’épaule et secoué, ce à quoi le cocher réagit en laissant les valises, mais avec une telle lenteur somnolente qu’on aurait pu croire que ce n’était pas Liman qui l’en avait dissuadé, mais qu’il avait changé d’avis.

Le rez-de-chaussée de l’hôtel avait été en partie préservé, et avec des lattes de bois en haut et de tous les côtés on l’avait rendu tout juste habitable. Une inscription en turc et en français annonçait que l’hôtel serait rebâti sous peu et qu’il serait plus beau et plus moderne qu’avant. Mais le seul signe de cela était trois journaliers au travail qui, avec des pelles et des pioches, entassaient des décombres à l’écart et les chargeaient dans une charrette à bras.

Comme il apparut, une partie du personnel de l’hôtel que l’incendie avait mis au chômage habitait dans ces ruines. Un monsieur en redingote noire et cravate rouge vif se précipita dehors dès que la voiture de Liman fut arrêtée, raconta l’histoire de l’incendie à Liman qui l’écouta avec humeur, pendant qu’il parlait il enroulait les bouts de sa longue et mince barbe autour de ses doigts et ne s’arrêtait que pour montrer à Liman où le feu avait pris, comment il s’était propagé et enfin comment tout s’était effondré. Liman, qui pendant tout le récit avait à peine levé les yeux du sol et n’avait pas lâché la poignée de la portière, était justement sur le point de crier au cocher le nom d’un autre hôtel où il devait le conduire, quand l’homme en redingote, les bras levés, le pria de ne pas aller dans un autre hôtel mais de rester fidèle à cet hôtel dont il avait été toujours content. Quoiqu’il s’agît là sans nul doute de paroles vides et que personne ne pût se souvenir de Liman tout comme Liman ne se souvenait de pratiquement aucun des employés, hommes ou femmes, qu’il apercevait à la porte ou aux fenêtres, il demanda tout de même, en homme attaché à ses habitudes, de quelle façon il pourrait donc, pour le moment, rester fidèle à l’hôtel détruit par les flammes. Il apprit alors – et il ne put que sourire involontairement de cette proposition extravagante – que de belles chambres dans des appartements privés avaient été préparées pour les anciens clients de l’hôtel, et seulement pour eux, Liman n’avait qu’à en donner l’ordre et on l’y emmènerait aussitôt, c’était tout près d’ici il ne perdrait pas de temps et le prix était fixé par complaisance et tout particulièrement bas puisqu’il s’agissait d’une solution de remplacement, même si la cuisine faite à partir de recettes viennoises était peut-être encore meilleure et le service encore plus soigné que dans l’ancien hôtel Kingston qui était quand même insuffisant à maints égards.

« Merci » dit Liman tout en montant dans la voiture. « Je ne reste que 5 jours à Constantinople, je ne vais certainement pas m’installer dans un appartement privé pour un séjour aussi court, non je vais dans un hôtel. Mais quand je reviendrai l’année prochaine et que votre hôtel aura été reconstruit, je descendrai certainement chez vous, et pas ailleurs. « Vous permettez ! » Et Liman voulut tirer la portière dont l’employé de l’hôtel avait justement saisi la poignée.

« Monsieur ! » implora celui-ci en levant les yeux vers Liman.

« Lâchez ! » cria Liman, secoua la portière et ordonna au cocher : « À l’Hôtel Royal. » Mais soit le cocher ne l’avait pas compris, soit il attendait qu’on fermât la porte, en tout cas il restait assis sur son siège comme une statue. L’employé de l’hôtel, cependant, refusait catégoriquement de lâcher la porte, il invitait même ses collègues par des gestes énergiques à se bouger et à venir l’aider. Il attendait beaucoup d’une certaine jeune fille en particulier et ne cessait de crier : « Fini ! alors Fini ! Où est donc Fini ? » Les gens aux fenêtres et à la porte s’étaient tournés vers l’intérieur de la maison, ils criaient dans tous les sens, on les voyait passer aux fenêtres tous cherchaient Fini.

Bien sûr Liman, pour éloigner de la portière l’homme qui l’empêchait de partir et chez qui seule la faim avait fait naître le courage d’agir de la sorte, aurait pu lui donner un coup – l’homme s’en rendait compte et c’est pourquoi il n’osait pas regarder Liman – mais Liman avait déjà fait trop de mauvaises expériences au cours de ses voyages pour ne pas savoir combien il est important d’éviter tout esclandre à l’étranger, quand bien même on est tout à fait dans son bon droit, il descendit donc encore une fois calmement de la voiture, ignora pour l’instant l’homme qui tenait désespérément la porte, alla vers le cocher, lui répéta quelle était sa course, lui ordonna encore expressément de partir vite d’ici, s’avança ensuite vers l’homme à la portière de la voiture, lui saisit la main en la serrant de façon apparemment normale, mais lui pressa secrètement si fort le poignet que l’homme bondit presque et desserra les doigts de la poignée tout en poussant le cri « Fini » qui était à la fois un ordre et une explosion de sa douleur.

« Elle arrive ! Elle arrive ! »  criait-on à toutes les fenêtres et une jeune fille riant et les mains encore dans ses cheveux qu’elle avait tout juste eu le temps de coiffer, elle sortit de la maison la tête à demi penchée et courut vers la voiture. « Vite ! Dans la voiture ! Il tombe des cordes » s’écria-t-elle en saisissant Liman par les épaules et en tenant son visage tout près du sien. Puis elle dit à voix basse « C’est moi Fini » et passa les mains le long de ses épaules, les caressant.

« Mais c’est qu’on me veut du bien » se dit Liman, et il regarda la jeune fille en souriant « dommage que je ne suis plus un jeune homme et que je ne m’embarque pas dans des aventures douteuses. » « Il doit s’agir d’une erreur, mademoiselle » dit-il, et il se tourna vers sa voiture « je ne vous ai pas fait appeler, et je n’ai pas non plus l’intention de partir avec vous. » Monté dans sa voiture, il ajouta : Ne vous donnez pas toute cette peine.

Mais Fini avait déjà posé un pied sur le marche-pied et dit les bras croisés sur sa poitrine : « Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser vous recommander un appartement ? » Fatigué par les ennuis qu’il avait dû déjà subir à cet endroit, Liman dit en se penchant vers elle : « Ne me retenez pas plus longtemps avec des questions inutiles ! Je vais à l’hôtel et ça suffit. Enlevez votre pied du marche-pied, sans quoi vous vous mettez en danger. En avant, cocher ! »

Mais la jeune fille cria « Halte » et voulait sérieusement sauter dans la voiture. Liman se leva en secouant la tête et barra l’accès à toute la porte de son corps trapu. La jeune fille essaya de le repousser et se servit même pour cela de la tête et des genoux, la voiture commença à se balancer sur ses pauvres ressorts, Liman ne savait plus à quoi se tenir : Pourquoi ne voulez-vous pas m’emmener ? Pourquoi ne voulez-vous pas m’emmener ? ne cessait de répéter la jeune fille. Bien qu’elle fût vigoureuse, Liman serait certainement parvenu à repousser la jeune fille sans lui faire trop de mal, si l’homme en redingote, qui s’était jusque là tenu tranquille comme s’il avait été démis de ses fonctions par Liman, ne s’était précipité d’un bond en voyant Fini chanceler, n’avait tenu Fini par derrière et tenté de soulever la jeune fille pour la mettre dans la voiture, en engageant toute sa force contre Liman dont la défense était tout de même mesurée. Sentant ce soutien, elle pénétra effectivement dans la voiture, ferma la portière, qu’on repoussa en plus de l’extérieur, dit comme pour elle-même « Eh bien voilà » et commença par arranger rapidement sa chemise puis, plus soigneusement, sa coiffure. « C’est inouï » dit Liman, qui était retombé sur son siège, à la jeune fille assise en face de lui.


Dans une lettre à Felice Bauer datée du 1er mars 1913, Kafka raconte qu’il a commencé un jour plus tôt à écrire une « petite histoire ». Il tentera d’en poursuivre la rédaction dans la nuit du 2 au 3 mars, sans y parvenir.

On remarque que le prénom et le nom du personnage principal, Ernst Liman, ont le même nombre de lettres que le prénom et le nom de Kafka. L’auteur du Verdict avait signalé une concordance semblable entre le prénom Georg et le sien.

« Les bras croisés sur sa poitrine » : présent dans la première édition de Max Brod, écarté par la première traductrice, Marthe Robert.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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