Journal de Kafka (VII,34)

Le cocher Josef était couché sur son lit de repos, il ne se redressa que pour prendre sur une petite table une tranche de pain beurré avec un hareng, puis se recoucha et, tout en mâchant, regarda fixement autour de lui. Il avait du mal à aspirer l’air par ses grandes narines rondes, parfois, pour avoir suffisamment d’air, il lui fallait s’arrêter de mâcher et ouvrir la bouche, son gros ventre tremblait continuellement sous les nombreux plis de son mince vêtement bleu foncé.

La fenêtre était ouverte, on voyait un acacia et une place déserte. C’était une fenêtre basse au rez-de-chaussée, de son lit de repos Josef voyait tout et chacun pouvait le voir de l’extérieur. C’était gênant, mais il était obligé de loger si bas car il ne pouvait plus du tout monter des escaliers, au moins depuis six mois, depuis que sa quantité de graisse avait fortement augmenté. Quand on lui avait donné cette chambre à côté de la loge du concierge, il avait baisé et serré les mains de Monsieur von Griesenau en pleurant, mais à présent il connaissait les inconvénients de cette chambre – le fait d’être éternellement observé, le voisinage de ce concierge désagréable, l’agitation à l’entrée et sur la place, la grande distance qu’il y avait entre lui et les autres domestiques et le détachement et le manque d’attention que cela provoquait – ces inconvénients, il les connaissait désormais tous à fond et envisageait réellement de solliciter auprès du maître le retour à son ancienne chambre. À quoi servaient donc, en particulier depuis que le maître s’était fiancé, tous ces garçons qu’on venait d’embaucher et restaient là sans être utiles à personne, ne pouvaient-ils pas simplement le porter dans les escaliers, lui l’homme émérite et distingué.


Étrange résonance entre ce portrait du cocher Josef et le portrait antérieur de Franz Werfel (« son beau visage de profil pressé sur lui-même, l’embonpoint (pas de véritable obésité) le faisant presque haleter, totalement indépendant du monde qui l’entoure, mal élevé et impeccable »)

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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