Journal de Kafka (VII,39)

La première fois que le cheval blanc apparut, c’était par un après-midi d’automne, dans une grande rue de la ville de A qui n’était pas très animée. Il sortit du couloir d’une maison dans la cour de laquelle une entreprise de transport avait de vastes entrepôts, et comme il était fréquent qu’on dût sortir par le couloir des attelages et même de temps à autre un cheval seul, le cheval blanc n’attira pas l’attention. Mais il ne faisait pas partie de la stalle de l’entreprise de transport. Un ouvrier qui était en train de serrer la corde d’un ballot de marchandise remarqua le cheval leva les yeux de son travail, puis regarda dans la cour pour voir si le cocher ne le rejoignait pas. Personne ne vint, en revanche le cheval se cabra énergiquement dès qu’il fut sur le trottoir, fit jaillir quelques étincelles en frappant le pavé, fut un instant bien près de tomber, mais se ressaisit tout de suite et remonta au trot ni rapide ni lent la rue presque déserte à cette heure du crépuscule. L’ouvrier maudit le cocher qu’il considérait comme négligent, cria quelques noms dans la cour et des gens sortirent, mais comme ils virent aussitôt que le cheval était étranger, ils restèrent les uns à côté des autres sous le porche, juste un peu surpris. Ce n’est qu’au bout d’un instant que quelques-uns changèrent d’avis et poursuivirent le cheval sur un bout de chemin, mais comme ils ne voyaient même plus, ils finirent par rebrousser chemin.

Entre-temps, le cheval avait déjà atteint les dernières rues du faubourg sans avoir été arrêté. Il s’adaptait mieux à la vie de la rue que les chevaux qui marchaient seuls d’habitude. Son pas lent ne pouvait effrayer personne, il ne quittait jamais la chaussée, jamais non plus le côté de la rue où l’on devait circuler, s’il était nécessaire de s’arrêter à cause d’un véhicule venant d’une rue transversale, alors il s’arrêtait, le plus prudent des cochers l’aurait-il mené par le licou qu’il n’aurait pas fait moins de fautes. Bien sûr, c’était quand même un spectacle étonnant, ici et là quelqu’un s’arrêtait et le suivait du regard en souriant, d’un camion de bière un cocher donna pour s’amuser un coup de fouet en passant, il fut certes effrayé, leva les sabots de ses jambes avant, mais il n’accéléra pas le pas.

C’est justement cet incident qu’un policier avait remarqué, il se dirigea vers le cheval qui tenta au dernier moment de prendre une autre direction, le saisit par la bride (bien que n’étant pas très solidement charpenté, il était bridé comme une bête de somme) et dit de façon d’ailleurs très amicale : Halte ! Où cours-tu donc ? Il le tint pendant un moment en plein milieu de la chaussée, car il pensait que le propriétaire allait bientôt rejoindre son cheval qui s’était échappé.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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