Journal de Kafka (VII,43)

La logeuse retroussa ses jupes et traversa les chambres à toute vitesse. Une grande dame froide. Sa mâchoire inférieure en avant faisait peur aux locataires. Ils descendaient les escaliers en courant, et quand elle les suivait du regard à sa fenêtre, ils se cachaient le visage en pleine course. Un jour vint un petit locataire, un jeune homme robuste et trapu qui gardait constamment ses mains dans les poches de sa veste. Peut-être était-ce son habitude, il est possible aussi qu’il ait voulu cacher le tremblement de ses mains.

     Jeune homme dit la femme et sa mâchoire inférieure avança vous voulez habiter ici ?

    Oui dit le jeune homme et il redressa brusquement la tête.

   Vous serez bien ici dit la femme, le conduisit jusqu’à un fauteuil et l’assit dessus. Ce faisant, elle remarqua qu’il avait une tache sur son pantalon, raison pour laquelle elle s’agenouilla à côté de lui et se mit à gratter la tache avec ses ongles.

   « Vous êtes un cochon » dit-elle

   C’est une vieille tache

   Alors vous êtes un vieux cochon.

   « Enlevez votre main » dit-il tout à coup et il la repoussa pour de bon. « Quelles mains affreuses vous avez » dit-il ensuite saisit sa main et la retourna. « Toute noire sur le dessus, blanchâtre en dessous, mais encore suffisamment noire et – il glissa sa main dans sa large manche – sur le bras vous êtes même un peu poilue.

   « Vous me chatouillez » dit-elle

   « Parce que vous me plaisez. Je ne comprends pas comment on peut dire que vous êtes laide. On le dit en effet. Mais maintenant je vois que ce n’est pas du tout vrai.

Et il se leva et marcha à travers la pièce, allant et venant. Elle était toujours agenouillée et regardait sa main.

Pour une raison quelconque, cela le rendit furieux, il se jeta vers elle et lui reprit la main.

« Quelle bonne femme » dit-il alors et il frappa sa maigre joue oblongue. « Cela serait pour beaucoup dans le plaisir que j’aurais à habiter ici. Mais il faudrait que cela soit bon marché. Et vous ne prendriez aucun autre locataire. Et il faudrait que vous me soyez fidèle. Je suis en effet beaucoup plus jeune que vous, je peux donc exiger de la fidélité. Et il faudrait que vous soyez une bonne cuisinière. Je suis habitué à bien manger et ne perdrai jamais cette habitude. »

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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