Journal de Kafka (VII,46)

Chaque soir depuis une semaine mon voisin de chambre vient lutter avec moi. Je ne le connaissais pas, ne lui avais pas non plus parlé jusqu’à présent. Nous échangeons seulement quelques exclamations, on ne peut pas dire que nous « parlons ». C’est avec « allez » que commence le combat, « crapule » gémit parfois l’un quand l’autre l’empoigne, « et voilà » accompagne un coup donné par surprise, « Stop » veut dire qu’on arrête mais on continue toujours un peu à se battre. Et le plus souvent, à peine est-il parvenu à la porte qu’il saute à nouveau dans la chambre et me donne un coup tel que je tombe. Puis depuis sa chambre il me crie bonne nuit à travers la cloison. Si je voulais renoncer définitivement à nos relations, il me faudrait laisser ma chambre, car fermer la porte à clé ne sert à rien. Une fois j’avais fermé la porte à clé parce que je voulais lire, mais mon voisin la fendit en deux avec une hache, et comme il ne revient que difficilement sur une décision, je fus moi-même en danger. Je sais m’adapter. Comme il vient toujours à heure fixe, j’entreprends un travail facile que je peux interrompre tout de suite si nécessaire. [Je range p.e. une armoire ou je recopie quelque chose ou je lis un livre sans intérêt.] Je dois m’organiser ainsi, car à peine apparaît-il à la porte que je dois tout laisser, [fermer aussitôt l’armoire, laisser tomber le porte-plume, jeter le livre], car il veut uniquement se battre rien d’autre. Si je me sens fort, je l’excite un peu en cherchant d’abord à l’esquiver. Je passe sous la table en rampant je lui jette des chaises dans les jambes, je lui fais des clins d’œil de loin bien que ce soit évidemment de mauvais goût de faire ce genre de blagues qui manquent totalement d’impartialité avec une personne étrangère. Mais le plus souvent nos corps s’unissent aussitôt pour la lutte. Manifestement c’est un étudiant qui travaille toute la journée et qui, le soir, veut faire un peu d’exercice avant d’aller se coucher. Àvrai dire, il a trouvé en moi un bon adversaire, je suis peut-être, à part quand la chance change de camp, le plus fort et le plus adroit des deux. Mais lui est le plus endurant.


Nous avons intégré et mis entre crochets deux passages que Kafka avait raturés. Ces deux passages sont dans la première édition du Journal par Max Brod, il nous paraissait intéressant de les donner à lire en ce que leur suppression par Kafka exprime sans doute sa volonté de ne pas ralentir la trame narrative qui pouvait sans doute se passer, aux yeux de l’écrivain, de tels détails.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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