Journal de Kafka (VII,48)

Une fois il a amené une jeune fille. Pendant que je salue et ne fais pas attention à lui, il me saute dessus et m’arrache du sol. « Je proteste » criai-je et levai les mains. « Tais-toi » me murmura-t-il à l’oreille. Je voyais qu’il voulait vaincre à tout prix et briller devant la jeune fille, même si c’était en faisant des prises honteuses. « Il m’a dit : « Tais-toi » », criai-je donc, la tête tournée vers la jeune fille. « Oh le sale type » gémit l’homme à voix basse, il usait sur moi de toutes ses forces. Il me traîna quand même jusqu’au canapé, me coucha, s’agenouilla sur mon dos, attendit de retrouver l’usage de la parole et dit : « Te voilà donc couché. » « Qu’il essaye encore une fois », voulais-je dire, mais dès le premier mot il me mit le visage dans les coussins avec une telle pression que je fus obligé de me taire. « Alors » dit la jeune fille qui s’était assise à ma table et parcourait une lettre que j’avais commencée et qui était restée là. « Est-ce qu’on va enfin partir ? Il vient juste de commencer une lettre. » « Il ne la continuera même pas si nous partons. Viens ici. Prends-le p.e. ici à la cuisse, regarde, il tremble comme un animal malade. » « Laisse-le je te dis et viens. » De très mauvaise gré, il descendit de mon dos en rampant. J’aurais pu le rouer de coups alors, car j’étais reposé, tandis que lui avait contracté tous ses muscles pour me neutraliser. Il avait tremblé et avais cru que c’était moi qui tremblais. Il tremblait même encore. Mais je le laissai tranquille parce que la jeune fille était présente. « Vous vous êtes sûrement déjà fait votre propre opinion sur ce combat » dis-je à la jeune fille, m’inclinai en passant devant elle et m’assis à la table pour continuer ma lettre. « Et qui est-ce qui tremble ? » demandai-je avant de commencer à écrire, et je tendis le porte-plume bien droit en l’air pour prouver que ce n’était pas moi. Alors que j’écrivais déjà, je leur criai un bref adieu au moment où ils furent à la porte, mais ruai un peu avec le pied afin d’esquisser, au moins pour moi, le congé que tous deux auraient sans doute mérité.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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