Journal de Kafka (VII,50)

Resté longtemps avec Pick devant la porte. N’ai cessé de me demander comment je pourrais faire pour partir vite, car en haut on avait préparé mon dîner de fraises. Tout ce que je vais maintenant écrire sur lui est une vilenie, car je ne lui en laisse rien voir ou suis content qu’il n’en voie rien. Mais aussi longtemps que je sors avec lui je suis complice de ce qu’il est et ce que je dis de lui vaut aussi pour moi, même si l’on met de côté l’afféterie qui se trouve dans une telle remarque :

Je fais des projets. Je regarde fixement devant moi, pour ne pas écarter les yeux des petits trous imaginaires du kaléidoscope imaginaire dans lequel je regarde. Je mélange les bonnes intentions et les intentions motivées par l’intérêt personnel, la couleur des bonnes est délavée, mais en revanche elle déteint sur celles qui sont uniquement motivées par l’intérêt personnel. J’invite le ciel et la terre à participer à mes projets, mais je n’oublie pas les petites gens qu’on peut tirer de chaque rue latérale et qui, pour l’instant, peuvent mieux servir mes projets. Ce n’est que le début encore et toujours que le début. Je suis encore ici dans mon désespoir, mais arrive derrière moi l’énorme voiture de mes projets, la première petite plate-forme se glisse sous mes pieds, des jeunes filles nues comme sur les chars de carnaval de pays meilleurs me font monter les marches à reculons, je plane parce que les jeunes filles planent et je lève ma main qui ordonne le silence. Il y a des bouquets de roses à côté de moi, les flammes de l’encens brûlent, on descend des couronnes de laurier, on jette des fleurs devant moi et sur moi, deux trompettistes qui ont l’air d’être bâtis en pierres de taille jouent des airs de fanfare le petit peuple arrive en masse, rangé derrière des chefs, les places libres vides étincelantes coupées droit deviennent sombres, animées et bondées, je ressens la limite des efforts humains et, selon mes propres capacités, de ma propre initiative et avec l’adresse qui s’empare tout à coup de moi, j’exécute le tour d’un homme-serpent admiré il y a de nombreuses années en me penchant lentement vers l’arrière – c’est alors que le ciel essaie de s’ouvrir pour laisser place à une apparition qui m’était destinée, mais il s’interrompt – en faisant passer ma tête et mon buste entre mes jambes et en ressuscitant progressivement sous la forme d’un homme qui se tient droit. Était-ce là le dernier degré de ce qu’il est donné à l’homme d’atteindre. On dirait, car déjà je vois les petits diables cornus se presser hors de toutes les portes du profond et vaste pays qui se trouve en-dessous de moi, tout envahir, sous leurs pas tout se brise par le milieu sou ils essuient tout de leurs queues, ce sont déjà 50 queues de diable qui nettoient mon visage, le sol devient mou, un de mes pieds s’enfonce, puis l’autre, les cris des jeunes filles me poursuivent dans mon abîme où je m’enfonce à la verticale à travers un puits qui a exactement le diamètre de mon corps, mais qui est d’une profondeur infinie. Cette infinité n’incite pas à réaliser des exploits, tout ce que je ferais serait mesquin, je tombe en vain et c’est ce qui est le mieux à faire.


Otto Pick (1887-1940) : écrivain et traducteur (du tchèque à l’allemand et dans l’autre sens) fréquenté par Kafka, mais aussi par Brod ou Werfel.

« tout envahir, sous leurs pas tout se brise par le milieu sou ils essuient tout de leurs queues, ce sont déjà 50 queues de diable qui nettoient mon visage, le sol devient mou » : passage manquant dans la traduction de Marthe Robert.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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