Journal de Kafka (VII,62)

12  VI  14 Kubin. Visage jaunâtre, le peu de cheveux couché à plat sur le crâne, de temps en temps un éclat exalté dans les yeux. Peur de la contamination, il l’a embrassée en bas, il se voit s’effondrer, parle de « femme aimée » à qui il apporte ce malheur. Saisit le plus stupide apaisement avec bonheur et s’en échappe avec beaucoup d’habileté après un court moment. – Wolfskehl, à moitié aveugle, décollement de la rétine, doit se garder d’une chute ou d’un coup, sinon le cristallin peut tomber et tout est fini. Quand il lit doit tenir le livre collé à ses yeux et essayer d’attraper des lettres du coin de l’œil. Etait en Inde avec Melchior Lechter, a attrapé la dysenterie, mange tout, n’importe quel fruit qu’il voit au milieu de la poussière dans la rue. – Pachinger a scié une ceinture de chasteté en argent sur un cadavre, a poussé de côté les ouvriers qui l’ont déterré quelque part en Roumanie, les a rassurés en disant qu’il voyait là une bricole sans valeur qu’il voulait emporter en souvenir, a scié la ceinture et l’a arrachée du squelette. S’il trouve dans une église de village une Bible précieuse ou un tableau ou une feuille qu’il veut avoir, il arrache ce qu’il veut des livres, des murs, de l’autel, et dépose en échange une pièce de 2 heller et cela le tranquillise. – Amour des grosses femmes. Chaque femme qu’il a eue est photographiée.  Paquet de photographies qu’il montre à chaque visiteur. Est assis dans un coin du sofa, le visiteur, très loin de lui, dans l’autre. Pachinger regarde à peine vers lui et sait pourtant toujours de quelle photographie il s’agit et donne les explications qui lui correspondent : c’était une vieille veuve, c’était les deux bonnes hongroises etc. A propos de Kubin : « Oui, Maître Kubin, vous êtes en plein essor, dans 10 ou 20 ans, si cela continue comme ça, vous pourrez avoir une place comme celle de Bayros.


Dans le premier carnet de son Journal, Kafka évoque une rencontre avec le « dessinateur Kubin » le 26 septembre 1911. Trois ans plus tard, il reçoit une carte d’Alfred Kubin (1877-1959) et lui répond dans une lettre datée du 22 juillet, écrite alors qu’il se trouve à Marielyst au bord de la Mer baltique. Il s’excuse d’avoir tardé à lui répondre en faisant allusion à la situation historique (« une folle époque qui n’est pas entièrement surmontée »).

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, un jeune nationaliste serbe originaire de Bosnie, Gavrilo Princip, assassine le couple héritier du trône austro-hongrois, le prince François-Ferdinant d’Autriche et son épouse la duchesse de Hohenberg.

Le 12 juin 1914, il note donc dans son Journal quelques souvenirs de l’artiste et d’autres personnes rencontrées à cette occasion.

On retrouve notamment Anton Max Pachinger, déjà présent dans un passage du Journal de Kafka (quatrième carnet) dont nous avons donné pour la première fois en français la version non caviardée par Max Brod (mise en ligne le 22 janvier 2016). Pachinger, personnage sulfureux, collectionneur, pornographe, réapparaît à travers une série d’anecdotes qui ont été également expurgées par Brod (traduction complète ici). On notera qu’il annonce à Kubin une carrière aussi prometteuse que celle de Franz von Kayros (1866-1924), peintre et auteur d’œuvres érotiques.

Karl Wolfskehl (1869-1948) : écrivain ami de Kubin, il a voyagé en Inde avec le peintre et illustrateur de livre Melchior Lechter (1865-1937) à l’automne 1910. Wolfskehl était le descendant d’une grande famille juive de négociants installée à Darmstadt, son père Otto Wolfskehl était avocat, banquier et député au Landtag. Karl Wolfskehl fit partie du cercle d’artistes et de poètes réunis autour de Stefan George, il édita avec lui les « Blätter für die Kunst » de 1892 à 1919. Wolfskehl faisait partie de ces nombreux Juifs allemands pour lesquels germanité et judéité n’étaient absolument pas antagoniques, les origines de sa famille en Allemagne remontaient à Charlemagne ! Malgré cela, il perçut très tôt le danger que représentaient les nazis, et dès l’accession au pouvoir de Hitler, il quitta l’Allemagne pour la Suisse puis l’Italie, avant de quitter l’Europe via Marseille en 1948, à bord d’un navire en partance pour l’Australie puis en Nouvelle-Zélande, où, devenu aveugle, il vécut jusqu’à sa mort en 1948. Il est l’auteur d’une œuvre poétique conséquente, rééditée en 1997 en Allemagne.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :