Journal de Kafka (VII,69)

25  VI  14

J’avais marché de long en large dans ma chambre du petit matin jusqu’à la nuit qui était en train de tomber. La fenêtre était ouverte, c’était une chaude journée. Le bruit de la rue étroite ne cessait de s’engouffrer dans la pièce. Je connaissais déjà chaque petit détail de la chambre à force de la regarder pendant ma ronde. J’avais ratissé tous les murs de mes yeux. J’avais suivi les motifs du tapis et ses traces de vieillesse jusque dans leurs dernières ramifications. La table au milieu, je l’avais mesurée de nombreuses fois en tendant mes doigts. Au portrait du défunt mari de ma logeuse, j’avais déjà souvent montré les dents. Vers le soir je m’avançai vers la fenêtre et m’assis sur l’appui inférieur. Là, c’est de façon fortuite que je me mis à regarder tranquillement d’un endroit vers l’intérieur de la chambre et vers le plafond. Enfin, enfin, si je ne me trompais pas, cette chambre que j’avais secouée maintes fois commença à remuer. C’est sur les bords du plafond blanc décoré de fines moulures en plâtre que cela commença. De petits morceaux de mortier se détachèrent et tombèrent comme par accident en produisant ici et là un bruit sec sur le plancher. Je tendis la main et plusieurs tombèrent aussi dans ma main, je les jetai par-dessus ma tête jusque dans la rue, sans même me retourner étant donné mon état de tension. Les cassures en haut n’avaient pas encore de lien entre elles, même si on pouvait déjà s’en figurer un. Mais je renonçai à ces jeux quand un violet bleuâtre commença à se mélanger au blanc, cela partit du centre du plafond qui restait blanc, d’un blanc pour ainsi dire resplendissant, dans lequel, juste au-dessus, la misérable ampoule électrique était fichée. La couleur ou bien était-ce une lumière se pressait par à-coups successifs vers le bord qui était en train de s’obscurcir. On ne faisait plus du tout attention au mortier qui tombait, les morceaux sautant comme sous la pression d’un outil manipulé avec une grande précision. Alors, venant des côtés, des couleurs jaunes, jaunes d’or se précipitèrent dans le violet. Mais à vrai dire le plafond ne se colora pas, les couleurs ne firent que le rendre en quelque sorte transparent au-dessus de lui, des choses semblaient flotter qui voulaient percer, là-bas on voyait déjà presque les esquisses d’un mouvement, un bras se tendait, une épée en argent flottait d’un côté à l’autre. Cela m’était adressé, cela ne faisait aucun doute, une apparition qui allait me libérer se préparait. Je sautai sur la table afin de tout préparer, arrachai l’ampoule électrique avec son fil de laiton et la lançai par terre, puis sautai de la table et la poussai du milieu de la pièce vers le mur. Ce qui voulait venir pouvait prendre place tranquillement sur le tapis et m’annoncer ce qu’il avait à annoncer. J’avais à peine fini que le plafond se fendit vraiment. D’une bonne hauteur encore, je l’avais mal estimée un ange dans des linges violets bleuâtre couverts de cordons d’or descendit lentement dans la pénombre sur de grandes ailes blanches étincelantes comme de la soie, à son bras levé l’épée tendue à l’horizontale. « C’est donc un ange ! » pensai-je « il vole vers moi toute la journée et moi dans mon incrédulité je ne le savais pas. Maintenant, il va me parler. » Je baissai le regard. Mais quand je le relevai, l’ange était certes encore là, suspendu assez bas sous le plafond qui s’était refermé, mais ce n’était pas un ange vivant, c’était seulement une figure en bois à la proue d’un navire, comme celles qui sont suspendues dans les bars de marins. Rien de plus. Le pommeau de l’épée était placé de telle façon qu’on puisse y mettre des bougies et y recueillir le suif. J’avais arraché l’ampoule, je ne voulais pas rester dans le noir, il me restait encore une bougie, je montai donc sur une chaise, fixai la bougie dans le pommeau de l’épée, l’allumai et restai assis jusque tard dans la nuit sous la faible lumière de l’ange.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

Un avis sur « Journal de Kafka (VII,69) »

  1. je me disais « plus fort que le Lovecraft qu’aime François Bon » parce que l’étrange vient contaminer un ordinaire bien ordinaire, …. et puis il y a eu l’ange et ce merveilleux trait final ramenant le sens pratique

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