Journal de Kafka (VII,83)

Défilé patriotique. Discours du maire. Disparition puis réapparition, et l’acclamation allemande : « Vive notre monarque bien-aimé, bravo ! » Je suis là avec mon regard méchant. Ces défilés sont l’un des phénomènes les plus répugnants qui accompagnent la guerre. Ils sont organisés par des commerçants juifs, soit allemands, soit tchèques, qui, certes, se reconnaissent en cela, mais n’ont jamais la possibilité de le crier aussi fort que maintenant. Naturellement, ils en entraînent d’autres avec eux. C’était bien organisé. Cela doit se répéter tous les soirs, demain dimanche à deux reprises.


Un témoignage intéressant d’Ernst Popper (1890-1950) qui faisait partie, en tant qu’ancien élève du Stefansgymnasium, du cercle d’amis et Franz Werfel et Willy Haas, et connut Kafka – témoignage intéressant tant pour l’éclairage historique sur la situation à Prague après la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie le 28 juillet 1914 que pour la rencontre avec Kafka qui y est évoquée et qui semble être en rupture totale avec ce qu’écrit Kafka dans son Journal (« Je suis là avec mon regard méchant. Ces défilés sont l’un des phénomènes les plus répugnants qui accompagnent la guerre »)

« La mémoire associe parfois un événement historique à un événement plus personnel. Il en va ainsi pour la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, qui servit de prélude au glorieux épisode de la Première guerre mondiale. La guerre fut déclarée par une très chaude journée de juillet 1914, et je revois encore cette foule excitée refluer en hurlant et en gesticulant vers la place Saint-Wenceslas, la principale place de Prague, capitale à l’époque d’une province autrichienne, jusqu’à ce que les roulements de tambour d’une musique militaire recouvrent tout ce vacarme, et obligent la foule à chanter en chœur l’hymne patriotique. L’hypnose collective fut totale, et même quelqu’un au courant de la situation politique, capable par conséquent de n’être pas dupe de toute cette fausse théâtralité, avait du mal à se défendre contre l’impression recherchée visiblement avec cette manifestation par les très habiles autorités autrichiennes. Le Prague des Tchèques, qui depuis des décennies menait un combat nationaliste contre Vienne, le Prague berceau du panslavisme, et qui n’avait jamais caché ses sympathies pour la volonté d’indépendance des Slaves du Sud, semblait en ce premier jour de guerre avoir succombé au vertige du patriotisme autrichien. Bien entendu, cela n’était vrai qu’en apparence, car les cercles nationalistes tchèques, paralysés par les premières mobilisations, avaient dû d’abord se faire très discrets, et laisser la rue aux éléments à la solde du patriotisme tapageur des Autrichiens.

Tout en réfléchissant à ce contexte politique, je fus surpris par l’expression fanatique se lisant sur le visage de beaucoup de manifestants en train de défiler, qui hurlaient ou chantaient, et que l’hystérie patriotique avait plongés dans une sorte d’extase. Puis brusquement, au beau milieu de tous ces innombrables manifestants, un visage connu, que l’admiration provoquée artificiellement avait lui aussi complètement bouleversé, frappa mon attention. Ce jeune homme élancé, qui de ses bras maigres moulinait l’air avec véhémence, était comme en transe.

Il semblait prononcer quelques mots dans un état de quasi-inconscience, et le sourire timide qui le caractérisait d’ordinaire avait fondu sous ses joues littéralement en feu, tandis qu’il levait au ciel ses yeux d’enfant brillants, semblant chercher quelque chose au loin derrière l’horizon. « Franz Kafka », ai-je crié. Mais il ne m’entendit pas, et quelques secondes plus tard, le flot humain le submergea de nouveau.

Le soir, je rencontrai Franz Kafka dans un café, en compagnie de quelques amis qui discutaient vivement des événements. Comme d’habitude, Kafka ne participait pas beaucoup à la conversation, mais il écoutait attentivement. Il avait de nouveau son petit air tranquille et quelque peu rêveur. « Je vous ai vu aujourd’hui sur la place Saint-Wenceslas », lui ai-je dit. « C’était fabuleux », répondit-il, en insistant sur chaque mot, et en m’adressant un regard étincelant. Mais l’instant d’après, il redevint songeur et, en quelques phrases, il m’expliqua que son accès d’enthousiasme ne concernait pas la guerre, qu’il craignait et détestait, mais que c’était la force du patriotisme populaire qui l’avait impressionné. Aujourd’hui, une génération plus tard, pareille attitude pourra sembler contradictoire. Mais à l’époque, elle ne l’était pas. Kafka avait beau être par nature extrêmement solitaire, son attitude rejoignait ici celle de nombreux intellectuels de l’époque, et la contradiction venait non pas de lui mais de la situation. Une grande partie des intellectuels autrichiens acquiesçait sans réserve à l’idée d’un Etat autrichien, mais en même temps condamnait très sévèrement les erreurs des politiciens de Vienne qui, se contenant de suivre le militarisme prussien, allait précipiter la ruine de la monarchie danubienne. C’est pourquoi le pacifisme était tout à fait conciliable avec le patriotisme autrichien. » (extrait de : J’ai connu Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduits par François-Guillaume Morrain, Actes sud, 1998, pp.135-137).

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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