Journal de Kafka (VII,88)

Pendant une période de ma vie – c’était il y a déjà de nombreuses années – j’ai occupé un emploi sur une petite ligne de chemin de fer à l’intérieur de la Russie. Je n’ai jamais été aussi abandonné que je l’ai été là-bas. Pour différentes raisons qui n’ont rien à faire ici, je cherchais un tel lieu à l’époque, plus je passais de temps dans la solitude, mieux je me sentais, je ne veux donc pas me plaindre, même maintenant. C’est juste qu’une occupation me manquait dans les premiers temps. Peut-être la petite ligne de chemin de fer avait-elle été originellement créée dans une perspective économique quelconque, mais le capital n’avait pas suffi, la construction fut interrompue, et au lieu de conduire à Kalda, la prochaine localité importante qui était à 5 jours de route en voiture, la ligne s’arrêta dans une petite colonie au milieu d’une étendue déserte d’où il fallait voyager encore une journée avant d’atteindre Kalda. Or même si la ligne avait été prolongée jusqu’à Kalda, elle n’aurait pas été rentable pendant une durée indéterminée, car le projet dans son ensemble était mal conçu, le pays avait besoin de routes et non de lignes de chemin de fer, mais dans l’état où elle se trouvait alors, la ligne n’avait aucune chance d’exister, les deux trains qui circulaient chaque jour transportaient des charges qu’un petit chariot aurait pu transporter, et les passagers n’étaient que quelques ouvriers agricoles en été. Toutefois, on ne voulait pas laisser la ligne complètement péricliter, car on espérait encore qu’en la maintenant en service on attirerait des capitaux pour mener à bien la suite des travaux. Selon moi, même cet espoir n’était pas tant de l’espoir que du désespoir et de la paresse. On laissait la ligne fonctionner aussi longtemps qu’il y avait du matériel et du charbon, on versait aux quelques ouvriers un salaire irrégulier et réduit comme si c’était une gratification, et, sinon, on attendait l’effondrement de l’ensemble.

C’est donc sur cette ligne que j’étais employé, habitant dans un cagibi en bois qui était resté là depuis la construction de la ligne et servait en même temps de gare. Il n’y avait qu’une pièce dans laquelle on avait installé un lit de camp pour moi et un pupitre pour d’éventuels travaux de bureau, au-dessus était fixé l’appareil télégraphique. Quand je suis arrivé au printemps, l’un des trains passait très tôt à la station – cela changea plus tard – et parfois un passager descendait à la station alors que je dormais encore. Il ne restait pas dehors naturellement – les nuits là-bas étaient très fraîches jusqu’au milieu de l’été –, mais il frappait à la porte, je tirai le verrou et ensuite nous passions souvent des heures à bavarder. J’étais couché sur mon lit de camp, mon hôte était accroupi par terre ou bien préparait du thé en suivant mes instructions, thé que nous buvions tous les deux en bonne intelligence. Tous ces villageois se distinguent par leur caractère très accommodant. Je me rendais d’ailleurs compte que je n’étais pas vraiment fait pour supporter la solitude absolue, même si je devais reconnaître qu’assez vite cette solitude que je m’étais imposée commençait déjà à dissiper les soucis anciens. À vrai dire, j’ai découvert que c’était une grande épreuve de force pour un malheur que de dominer continuellement un homme dans la solitude. La solitude est plus puissante que tout et vous ramène vers les hommes. Naturellement, on essaye ensuite de trouver des chemins apparemment moins douloureux, en réalité simplement encore inconnus.

Je m’attachais aux gens de là-bas plus que je ne le pensais. Ce n’était évidemment pas des relations régulières. Chacun des cinq villages qui entraient pour moi en ligne de compte étaient à plusieurs heures de distance, autant de la station que des autres villages. Je ne pouvais pas risquer de m’éloigner trop de la station si je ne voulais pas perdre mon poste. Et cela, je ne le voulais surtout pas, du moins dans les premiers temps. Je ne pouvais donc pas aller jusque dans les villages et restais limité aux passagers ou bien aux gens qui ne craignaient pas de faire beaucoup de chemin pour me rendre visite. De ces gens, il s’en présenta dès les premiers mois, et même s’ils étaient sympathiques, il était facile de comprendre qu’ils ne venaient que dans l’espoir de faire une affaire avec moi ; ils ne cachaient d’ailleurs nullement leur intention. Ils apportaient différentes marchandises et au début, tant que j’eus de l’argent, j’avais l’habitude de tout acheter, presque les yeux fermés, tellement j’étais heureux de les accueillir, certains en particulier. Mais plus tard, je réduisis mes achats, notamment parce que j’avais cru remarquer que ma manière d’acheter leur paraissait méprisable. En outre, je recevais des denrées alimentaires par le chemin de fer, elles étaient cependant très mauvaises et encore plus chères que ce qu’apportaient les paysans. À l’origine, j’avais envisagé de faire un petit potager, d’acheter une vache, de manière à être aussi indépendant des autres que possible. J’avais également amené des outils de jardinage et des semences, il y avait des terres en abondance, terres non cultivées qui s’étendaient en une seule plaine autour de ma hutte, sans la moindre hauteur aussi loin qu’on pouvait voir. Mais j’étais trop faible pour venir à bout de ces terres. Des terres récalcitrantes qui étaient gelées jusqu’au printemps et qui résistaient même à ma pioche neuve et tranchante. Toutes les semences qu’on y plantait étaient perdues. J’ai eu des crises de désespoir lors de ce travail. Je suis resté couché sur mon lit de camp des journées entières lors desquelles je ne sortais même pas à l’arrivée des trains. Je ne faisais que passer la tête par la lucarne installée juste au-dessus du lit de camp et j’annonçai que j’étais malade. Le personnel du train, qui était composé de 3 hommes, entrait alors chez moi pour se réchauffer, mais ils ne trouvaient pas beaucoup de chaleur, car j’évitais si possible d’utiliser le vieux poêle en fonte qui explosait facilement. Je préférais rester couché, emmitouflé dans un vieux manteau bien chaud et couvert de diverses fourrures que j’avais achetées peu à peu aux paysans. « Tu es souvent malade » me disaient-ils « Tu es un homme souffreteux. Tu ne partiras plus d’ici. » Ils ne me disaient pas cela pour me rendre triste, ils s’efforçaient plutôt, si c’était seulement possible, d’exprimer la vérité de façon claire et nette. La plupart du temps, ils faisaient cela avec une drôle de façon d’ouvrir de grands yeux.

Une fois par mois, mais toujours à des dates différentes, un inspecteur venait pour contrôler mon agenda, me prendre l’argent encaissé et – pas toujours – me verser mon salaire. Son arrivée m’était toujours signalée un jour avant par les gens qui l’avaient déposé dans la dernière station. Ils considéraient cette information comme le plus grand bienfait qu’ils pouvaient m’accorder, même si, chaque jour, j’étais naturellement dans les règles. Il n’y avait même pas


Fin du septième carnet, qui s’achève sur les cinq premières pages d’un récit intitulé par Max Brod « Souvenirs du chemin de fer de Kalda » dans son édition du Journal de 1951. La suite du récit se trouve sur six feuilles qui nous sont restées d’un carnet qui n’existe plus, feuilles intercalées entre le neuvième et le dixième carnet dans l’édition critique allemande.

Kafka a commencé ce récit le 15 août 1914, parallèlement à son écriture du Procès.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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