Journal de Kafka (VIII,66)

Vers le matin, tourments au lit. Vu comme seule solution de sauter par la fenêtre. La mère est venue à mon lit et m’a demandé si j’avais envoyé la lettre et si c’était la première version. J’ai dit que c’était la première version, mais encore aggravée. Elle a dit qu’elle ne me comprenait pas. J’ai répondu qu’elle ne me comprenait pas en effet, et pas seulement à ce sujet. Par la suite, elle m’a demandé si j’allais écrire à l’oncle Alfred, il méritait bien que je lui écrive. J’ai demandé en quoi il l’avait mérité. Il a envoyé un télégramme, il a écrit, il est si bien disposé à ton égard. « Ce ne sont que des formalités » ai-je dit « il m’est tout à fait étranger, il ne me comprend pas du tout, il ne sait ni ce que je veux ni ce dont j’ai besoin, je n’ai rien à voir avec lui. » « Alors personne ne te comprend » a dit la mère « je te suis sans doute étrangère, et ton père aussi. Nous ne voulons donc tous que ton malheur. » « Bien sûr que vous m’êtres tous étrangers, il n’existe que les liens du sang entre nous, mais ils n’apparaissent pas. Vous ne voulez certainement pas mon malheur. »

À travers ces observations sur moi-même et quelques autres, j’en suis arrivé à considérer que, dans ma détermination et ma conviction intérieures toujours plus grandes, une existence dans le mariage serait malgré tout possible et qu’elle pourrait conduire à un développement favorable à ma vocation. Il s’agit toutefois d’une conviction que je me fais alors que je suis déjà en quelque sorte sur le rebord de la fenêtre.


Il est d’abord question ici d’une lettre envoyée par Kafka aux parents de Felice Bauer.

L’oncle de Kafka, Alfred Löwy, était le frère le plus âgé de sa mère. Célibataire, il vivait à Madrid où il dirigeait une société de chemin de fer. On le trouve déjà évoqué dans le sixième carnet, à l’occasion d’un séjour à Prague. Début août 1913, Kafka lui avait envoyé son récit Le Verdict paru dans la revue Arcadia, accompagné d’une lettre dans laquelle il lui annonçait son intention de se fiancer. Quelques jours plus tard, il reçut un télégramme de son oncle Alfred le félicitant pour ses fiançailles, comme si celles-ci avaient déjà eu lieu (son neveu s’en plaint dans une lettre à Felice Bauer datée du 5 août).

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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