Journal de Kafka (VIII,70)

J’ai reçu aujourd’hui le Livre du Juge de Kierkegaard. Comme je le pressentais, son cas est très semblable au mien malgré des différences essentielles, du moins il est du même côté du monde. Il me confirme comme un ami. Je fais un brouillon de la lettre au père [de Felice Bauer] que je veux envoyer demain si j’en ai la force.

Vous hésitez à répondre à ma demande, c’est parfaitement compréhensible, tout père agirait de la même façon à l’égard de tout prétendant, ce n’est donc absolument pas ce qui me conduit à écrire cette lettre, au pire cela augmente mon espoir d’une appréciation sereine de cette lettre. Mais cette lettre, je l’écris par crainte que votre hésitation et votre réflexion soient plus liées à des causes générales qu’elles ne trouvent leur origine, comme cela devrait être uniquement le cas, dans ce seul passage de ma première lettre qui pouvait me trahir. Il s’agit du passage où je parle du caractère insupportable de mon activité professionnelle.

Vous n’allez peut-être pas tenir compte de ce mot, mais vous ne devriez pas, vous devriez au contraire me poser des questions très précises à ce sujet, et alors je serais obligé de vous répondre comme suit, en termes précis et succincts. Mon activité professionnelle m’est insupportable parce qu’elle contredit mon unique désir et mon unique vocation c’est la littérature. Etant donné que je ne suis rien d’autre que littérature et que je ne peux et ne veux être rien d’autre, mon activité professionnelle ne pourra jamais me posséder tout entier, mais elle pourra fort bien me démolir. Je n’en suis pas loin. Des états nerveux de la pire espèce ne cessent de me dominer, et cette année de soucis et de tourments concernant mon avenir et celui de votre fille a révélé complètement mon absence de résistance. Vous pourriez me demander pourquoi je ne quitte pas cet emploi et pourquoi – je ne possède pas de fortune – je ne cherche pas à vivre de mes travaux littéraires. À cela je peux seulement répondre de façon pitoyable que je n’en ai pas la force et que, pour autant que je puisse avoir une vision d’ensemble de ma situation, j’irai plutôt à ma perte en restant à ce poste, et rapidement à vrai dire.

Et maintenant mettez-moi en face de votre fille, cette jeune femme saine, gaie, naturelle et robuste. Malgré toutes les fois où je le lui ai répété dans peut-être 500 lettres et malgré toutes les fois où elle m’a tranquillisé avec un « Non » qui n’était toutefois pas fondé de façon convaincante – cela reste pourtant vrai, elle sera forcément malheureuse avec moi, dans la mesure où je peux le prévoir. Ce n’est pas seulement à cause de ma situation extérieure, mais bien plus à cause de ma nature véritable que je suis un homme renfermé, taiseux, asocial et insatisfait, mais sans pouvoir qualifier cette réalité de malheur car elle n’est que le reflet de mon but. De ma façon de vivre chez moi, on peut tirer du moins quelques conclusions. Eh bien, je vis dans ma famille, au milieu des êtres les meilleurs et les plus affectueux, plus étranger qu’un étranger. À ma mère, je n’ai pas dit vingt paroles par jour en moyenne ces dernières années, avec mon père j’ai échangé à peine plus que des saluts. Avec mes sœurs mariées et mes beaux-frères, je ne parle pas du tout, sans pour autant qu’on soit fâchés. La raison en est simple, c’est que je n’ai pas la moindre chose à leur dire. Tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie et je le déteste, car cela me dérange et me fait perdre du temps, même si ce n’est que prétendument. D’où le fait que je n’ai aucun sens de la vie de famille, mis à part, dans le meilleur des cas, en tant qu’observateur. Je n’ai aucun sentiment de parenté, lors de visites je ne vois littéralement que méchanceté dirigée contre moi.

Un mariage ne pourrait pas me changer, tout comme mon activité professionnelle ne peut le faire.


Kierkegaard, Le Livre du juge : édition allemande des journaux (1833-1855) du philosophe danois parue en 1905.

Le 14 août, Kafka avait envoyé sa demande en mariage à Anna et Carl Bauer, les parents de Felice (cette lettre n’a pas été conservée). Quelques jours plus tard, il en écrit une autre à l’adresse du père, on peut en lire ici le brouillon. La version définitive datée du 28 août 1913 a été traduite par Marthe Robert et se trouve dans le quatrième volume des Œuvres complètes de la Pléiade, Lettres à Felice, pp.475-476.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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