Journal de Kafka (VIII,45)

Dans notre classe, la cinquième du lycée Amalia, il y avait un garçon qui s’appelait Friedrich Guß que nous détestions tous violemment. Le matin, quand nous arrivions dans la classe et que nous le voyions à sa place près du poêle, nous avions du mal à comprendre qu’il ait pu trouver la force de revenir à l’école. Mais ce n’est pas comme cela que je dois raconter cette histoire. Ce n’est pas seulement lui que nous détestions, nous les détestions tous. Nous formions une terrible association. Un jour que l’Inspecteur d’Académie assistait à un cours – c’était un cours de géographie et le professeur, les yeux tournés vers le tableau ou la fenêtre comme tous nos professeurs, décrivait la presqu’île de Morée –

Journal de Kafka (VIII,44)

Liste de tout ce qui parle pour ou contre mon mariage : 1) Incapacité à supporter la vie seul, qui n’est pas cependant une incapacité à vivre, bien au contraire, il est même improbable que je m’entende à vivre avec quelqu’un, mais je suis incapable de supporter l’assaut de ma propre vie, les exigences de ma propre personne, l’agression du temps et de la vieillesse, le vague afflux de mon désir d’écrire, l’insomnie, la proximité de la folie – tout cela, je suis incapable de la supporter seul. Peut-être, me faut-il naturellement ajouter. L’union avec F. donnera à mon existence plus de capacité de résistance.

2.Tout me donne aussitôt à penser. La moindre blague dans un journal humoristique, le souvenir de Flaubert et de Grillparzer, la vue des chemises de nuit sur les lits de mes parents préparés pour la nuit, le couple de Max. Hier, ma sœur a dit : « Tous les gens mariés (de notre entourage) sont heureux, je ne comprends pas ça » ces mots m’ont donné aussi à penser, j’ai eu de nouveau peur.

3 Il me faut être beaucoup seul. Ce que j’ai réalisé n’est qu’un succès de la solitude.

4 Je déteste tout ce qui ne concerne pas la littérature, les conversations m’ennuient (même si elles concernent la littérature), rendre visite à des gens m’ennuie, les joies et les peines des gens de ma famille m’ennuient jusqu’au fond de l’âme.

5 La peur d’être lié, de passer de l’autre côté. Je ne serai alors plus jamais seul.

6 Devant mes sœurs, c’était surtout comme cela autrefois, j’étais souvent un homme tout à fait différent de celui que j’étais devant d’autres gens. Courageux, authentique, puissant, surprenant, ému comme je ne le suis que lorsque j’écris. Si je pouvais l’être devant tout le monde par l’intermédiaire de ma femme ! Mais est-ce que cela ne serait pas retiré à l’écriture ? Surtout pas ça, surtout pas ça !

7.Seul, je pourrais peut-être vraiment quitter mon poste un jour. Marié, cela ne sera jamais possible.

Journal de Kafka (VIII,43)

Ce treuil au-dedans. Une petite dent avance, cachée quelque part, on le sait à peine au premier instant, et déjà tout l’appareil est en mouvement. Soumis à une puissance inconcevable, comme la montre semble soumise au temps, ça craque çà et là, et, l’une après l’autre, toutes les chaînes descendent en cliquetant la distance qui leur est prescrite.

Journal de Kafka (VIII,41)

Une corde autour du cou, être tiré à travers la fenêtre du rez-de-chaussée et sans ménagement comme par quelqu’un qui ne fait pas attention à ce qu’il fait, être arraché sanglant et déchiqueté à travers tous les plafonds, meubles, murs et greniers jusqu’en haut sur le toit où apparaît le nœud coulant qui n’a perdu mes restes qu’en perçant les tuiles.