Journal de Kafka (VII,84)

Même si on n’a pas la moindre capacité à individualiser, on a pour chacun une manière de le traiter. Pour que je le remarque, « L. de Binz » tend sa canne vers moi et m’effraie.

Les pas fermes vers la Schwimmschule.

Écrit 4 pages hier et aujourd’hui, insignifiances difficiles à égaler.

L’immense Strindberg. Cette rage, ces pages conquises à travers un combat corps à corps.

On chante en chœur dans le café d’en face. – Je viens d’aller à la fenêtre. Le sommeil semble impossible. Par la porte ouverte, les chants arrivent dans toute leur ampleur. Une jeune fille donne le ton. Ce sont d’innocentes chansons d’amour. Je souhaite vivement qu’un policier vienne. Il arrive tout juste. Il reste un moment devant la porte et écoute. Puis il crie : « Le patron ! » La voix de la jeune fille : « Vojtíšku. » D’un coin un homme bondit un homme en pantalon et chemise. « Fermez la porte ! Qui veut entendre tout ce bruit ? » « Oh mais bien sûr, bien sûr » dit le patron et avec des gestes tendres et bienveillants, comme s’il parlementait avec une dame, il ferme d’abord la porte derrière lui, puis la rouvre pour se faufiler à l’intérieur, et la referme. Le policier (dont le comportement en particulier la colère sont compréhensibles, car les chants ne peuvent le déranger, mais seulement adoucir son ennuyeux service) repart, les chanteurs ont perdu l’envie de chanter.


Erna, la sœur de Felice Bauer, avait offert un volume de Strindberg pour son anniversaire : Die gotischen Zimmer : Familienschicksale vom Jahrhundertende (paru en français sous le titre Les Chambres gothiques) paru en 1912.

Journal de Kafka (VII,83)

Défilé patriotique. Discours du maire. Disparition puis réapparition, et l’acclamation allemande : « Vive notre monarque bien-aimé, bravo ! » Je suis là avec mon regard méchant. Ces défilés sont l’un des phénomènes les plus répugnants qui accompagnent la guerre. Ils sont organisés par des commerçants juifs, soit allemands, soit tchèques, qui, certes, se reconnaissent en cela, mais n’ont jamais la possibilité de le crier aussi fort que maintenant. Naturellement, ils en entraînent d’autres avec eux. C’était bien organisé. Cela doit se répéter tous les soirs, demain dimanche à deux reprises.


Un témoignage intéressant d’Ernst Popper (1890-1950) qui faisait partie, en tant qu’ancien élève du Stefansgymnasium, du cercle d’amis et Franz Werfel et Willy Haas, et connut Kafka – témoignage intéressant tant pour l’éclairage historique sur la situation à Prague après la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie le 28 juillet 1914 que pour la rencontre avec Kafka qui y est évoquée et qui semble être en rupture totale avec ce qu’écrit Kafka dans son Journal (« Je suis là avec mon regard méchant. Ces défilés sont l’un des phénomènes les plus répugnants qui accompagnent la guerre »)

« La mémoire associe parfois un événement historique à un événement plus personnel. Il en va ainsi pour la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, qui servit de prélude au glorieux épisode de la Première guerre mondiale. La guerre fut déclarée par une très chaude journée de juillet 1914, et je revois encore cette foule excitée refluer en hurlant et en gesticulant vers la place Saint-Wenceslas, la principale place de Prague, capitale à l’époque d’une province autrichienne, jusqu’à ce que les roulements de tambour d’une musique militaire recouvrent tout ce vacarme, et obligent la foule à chanter en chœur l’hymne patriotique. L’hypnose collective fut totale, et même quelqu’un au courant de la situation politique, capable par conséquent de n’être pas dupe de toute cette fausse théâtralité, avait du mal à se défendre contre l’impression recherchée visiblement avec cette manifestation par les très habiles autorités autrichiennes. Le Prague des Tchèques, qui depuis des décennies menait un combat nationaliste contre Vienne, le Prague berceau du panslavisme, et qui n’avait jamais caché ses sympathies pour la volonté d’indépendance des Slaves du Sud, semblait en ce premier jour de guerre avoir succombé au vertige du patriotisme autrichien. Bien entendu, cela n’était vrai qu’en apparence, car les cercles nationalistes tchèques, paralysés par les premières mobilisations, avaient dû d’abord se faire très discrets, et laisser la rue aux éléments à la solde du patriotisme tapageur des Autrichiens.

Tout en réfléchissant à ce contexte politique, je fus surpris par l’expression fanatique se lisant sur le visage de beaucoup de manifestants en train de défiler, qui hurlaient ou chantaient, et que l’hystérie patriotique avait plongés dans une sorte d’extase. Puis brusquement, au beau milieu de tous ces innombrables manifestants, un visage connu, que l’admiration provoquée artificiellement avait lui aussi complètement bouleversé, frappa mon attention. Ce jeune homme élancé, qui de ses bras maigres moulinait l’air avec véhémence, était comme en transe.

Il semblait prononcer quelques mots dans un état de quasi-inconscience, et le sourire timide qui le caractérisait d’ordinaire avait fondu sous ses joues littéralement en feu, tandis qu’il levait au ciel ses yeux d’enfant brillants, semblant chercher quelque chose au loin derrière l’horizon. « Franz Kafka », ai-je crié. Mais il ne m’entendit pas, et quelques secondes plus tard, le flot humain le submergea de nouveau.

Le soir, je rencontrai Franz Kafka dans un café, en compagnie de quelques amis qui discutaient vivement des événements. Comme d’habitude, Kafka ne participait pas beaucoup à la conversation, mais il écoutait attentivement. Il avait de nouveau son petit air tranquille et quelque peu rêveur. « Je vous ai vu aujourd’hui sur la place Saint-Wenceslas », lui ai-je dit. « C’était fabuleux », répondit-il, en insistant sur chaque mot, et en m’adressant un regard étincelant. Mais l’instant d’après, il redevint songeur et, en quelques phrases, il m’expliqua que son accès d’enthousiasme ne concernait pas la guerre, qu’il craignait et détestait, mais que c’était la force du patriotisme populaire qui l’avait impressionné. Aujourd’hui, une génération plus tard, pareille attitude pourra sembler contradictoire. Mais à l’époque, elle ne l’était pas. Kafka avait beau être par nature extrêmement solitaire, son attitude rejoignait ici celle de nombreux intellectuels de l’époque, et la contradiction venait non pas de lui mais de la situation. Une grande partie des intellectuels autrichiens acquiesçait sans réserve à l’idée d’un Etat autrichien, mais en même temps condamnait très sévèrement les erreurs des politiciens de Vienne qui, se contenant de suivre le militarisme prussien, allait précipiter la ruine de la monarchie danubienne. C’est pourquoi le pacifisme était tout à fait conciliable avec le patriotisme autrichien. » (extrait de : J’ai connu Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduits par François-Guillaume Morrain, Actes sud, 1998, pp.135-137).

Journal de Kafka (VII,82)

6.         Considéré du point de vue de la littérature, mon destin est très simple. Ma capacité à décrire ma vie intérieure onirique a rendu tout le reste accessoire, et tout ce reste s’est affreusement atrophié et ne cesse de s’atrophier. Rien d’autre ne pourra jamais me satisfaire. Or ma force pour cette description est tout à fait imprévisible, peut-être a-t-elle déjà disparu pour toujours, peut-être me reviendra-t-elle quand même encore une fois, les conditions dans lesquelles je vis ne lui sont toutefois guère favorables. C’est donc ainsi que je titube, je ne cesse de voler vers le sommet de la montagne, mais je peux m’y tenir à peine un instant. D’autres titubent aussi, mais dans des régions plus basses, avec des forces plus importantes ; menacent-ils de tomber, alors le parent qui marche justement pour cela à leurs côtés les rattrape. Mais moi je titube là-haut, ce n’est hélas pas la mort, mais les éternels supplices de l’agonie.


Lignes qui rappellent un autre passage du Journal écrit deux ans plus tôt dans le quatrième carnet : « Il est très facile de distinguer chez moi une concentration sur l’écriture. Quand il fut clair dans mon organisme que l’écriture était pour mon être la voie plus profitable, tout se rassembla en un seul point et laissa inoccupées toutes les autres facultés qui étaient dirigées en priorité vers les joies du sexe, de la nourriture, de la boisson, de la réflexion philosophique. Je maigrissais de tous ces côtés. C’était nécessaire parce que mes forces étaient si limitées dans leur totalité que c’était seulement toutes ensemble qu’elles pouvaient servir à peu près au but de l’écriture. »

Journal de Kafka (VII,80)

6  VII   L’artillerie qui a défilé sur le Graben. Fleurs, hourras et nazdar. Le visage noir aux yeux noirs, désespérément silencieux, étonné, attentif. – Je suis détruit au lieu d’être reposé. Un bocal vide, encore entier mais déjà au milieu des débris ou déjà débris et encore au milieu de ceux qui sont entiers. Plein de mensonge, de haine et d’envie. Plein d’incapacité, de bêtise, de lenteur d’esprit. Plein de paresse, de faiblesse et d’incapacité à se défendre. 31 ans. J’ai vu les 2 économistes M. sur la photo d’Ottla. De jeunes hommes pleins de fraîcheur qui ont quelque savoir et qui sont assez forts pour l’employer parmi des hommes qui résistent nécessairement un peu. – L’un mène les beaux chevaux, l’autre est couché dans l’herbe et laisse le bout de sa langue entre ses lèvres dans un visage sinon immobile et absolument digne de confiance.


Nazdar : salut en tchèque, ici vivat.

Journal de Kafka (VII,79)

5  VIII  1914    presque réglé en usant de mes dernières forces. Été deux fois là-bas avec Malek comme témoin, chez Felix à cause des termes du contrat, deux fois chez l’avocat (6 K) et tout cela inutile, j’aurais pu et dû tout faire moi-même.


Suite du précédent passage. Kafka se rend à deux reprises chez le propriétaire de l’appartement qu’il s’était engagé à louer une fois marié avec Felice Bauer.

Malek : probablement un employé de son père.

Felix : il s’agit de son ami Felix Weltsch.

6 K : sans doute la monnaie de l’empire austro-hongrois, la couronne (« Krone » en allemand)

Journal de Kafka (VII,78)

4  VIII  14    J’ai sans doute signé un document pour le propriétaire quand j’ai loué l’appartement pour moi, document dans lequel je me suis engagé pour un loyer de deux ou même de six ans. Maintenant il pose ses exigences à partir de ce contrat. La bêtise ou mieux l’incapacité générale et définitive à me défendre que révèle mon comportement. Glisser dans la rivière. Cet acte de glisser me paraît sans doute si souhaitable parce qu’il me rappelle « être poussé ».


En vue de son mariage prévu en septembre 1914 (et finalement annulé en juillet), Kafka avait signé un contrat de location pour un appartement dans Langegasse 5.

Journal de Kafka (VII,77)

3  VIII  14

  Seul dans l’appartement de ma sœur. Il est situé plus bas que ma chambre, c’est aussi une rue à l’écart, d’où le bavardage bruyant des voisins devant les portes en bas. Des sifflements aussi. À part ça, solitude parfaite. Pas d’épouse ardemment désirée qui ouvre la porte. J’aurais dû me marier dans un mois. Une terrible parole : ce que tu as voulu, tu l’as. On reste debout contre le mur, douloureusement écrasé, on baisse affreusement les yeux pour voir la main qui serre, et on reconnaît, avec une nouvelle douleur qui fait oublier l’ancienne, sa propre main tordue qui te tient avec une force qu’elle n’a jamais eue pour un travail honnête. On relève la tête, on ressent à nouveau la première douleur, on baisse encore les yeux et on n’arrête pas avec ce va-et-vient.


Kafka habitait dans l’appartement pragois de sa soeur Valli, Bilekgasse 10.

Journal de Kafka (VII,76)

2 août              L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine.


Dans le texte allemand est mentionné le nom de la piscine, « Schwimmschule », c’est-à-dire la « Zivilschwimmschule » qui se trouvait au bord de la Moldau, non loin de l’appartement de la famille Kafka. Le bâtiment de l’école de natation avait été construit en 1840 et comprenait 150 cabines. En été, on installait une piscine en plein air sur la Moldau, faite en planches en bois, qu’on démontait à l’automne. Kafka aimait beaucoup nager ou faire de la barque sur le fleuve, d’où son teint hâlé sur la plupart des photos, car il passait beaucoup de temps dehors.