Journal de Kafka (VI,50)

12 sept       Soirée Dr. Löw chez nous. Encore quelqu’un qui part en Palestine. Il passe son examen d’avocat un an avant la fin de son stage et part en Palestine avec 1200 K (dans 14 jours). Chercherait un poste à l’Office pour la Palestine. Tous ceux qui partent en Palestine (Bergmann, Dr. Kellner) ont les yeux baissés, se sentent aveuglés par ceux qui les écoutent, promènent leurs doigts tendus sur la table, ont la voix qui chavire, ont un faible sourire qu’ils font tenir droit avec un peu d’ironie. – Dr. Kellner a raconté que ses élèves étaient chauvins, qu’ils avaient continuellement les Macchabées à la bouche et qu’ils voulaient chercher leurs traces.


1200 K : 1200 couronnes. La couronne d’or, Korona ou Corona, était la monnaie officielle de l’Empire austro-hongrois à partir de 1892.

Le docteur Löw a évoqué plus tard sa vie en Palestine dans des lettres publiées par la revue sioniste pragoise « Selbstwehr ».

Hugo Bergmann (1883-1975), un ancien camarade de classe de Kafka, était également parti en Palestine en 1910 et allait devenir professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, puis directeur de la bibliothèque universitaire de Jérusalem, et enfin recteur de l’université.

Comme Bergmann, Viktor Kellner (1887-1970) fut un membre important de l’Association « Bar-Kochba » (association des étudiants juifs de Prague) créée dans le courant des années 1890, en réaction à l’antisémitisme. Elle défendait un sionisme culturel, proposant notamment des cours d’hébreu et de yiddish. A son invitation Martin Buber vint à trois reprises à Prague en 1909-10 pour y prononcer des conférences qui eurent un fort impact sur les sionistes pragois.

Plus d’informations sur l’Association « Bar-Kochba » sur cette page (nous lui empruntons la photo des responsables de l’association en 1910).

Journal de Kafka (VI,49)

Un rêve : je me trouvais sur une langue de terre en pierres de taille construite jusque loin dans la mer. Quelqu’un ou plusieurs personnes étaient avec moi, mais la conscience de ma propre personne était si forte qu’à part le fait que je leur parlais, je n’en savais guère plus les concernant. En mémoire ne me sont restés que les genoux soulevés de quelqu’un assis à côté de moi. D’abord, je ne savais pas où j’étais au juste, c’est seulement quand je me suis levé par hasard que j’ai vu à ma gauche et à droite derrière moi la vaste mer clairement délimitée avec de nombreux navires de guerre mis en rangs et solidement ancrés. A droite on voyait Newyork, nous étions dans le port de Newyork. Le ciel était gris mais uniformément clair. A la place où je me trouvais, je me tournais et me retournais librement afin de pouvoir tout voir, exposé à l’air de tous les côtés. Vers Newyork le regard allait un peu dans les profondeurs, vers la mer il se levait. J’ai remarqué alors que l’eau à côté de nous faisaient de grandes vagues et que s’y déroulait une énorme circulation internationale. Tout ce qui m’est resté en mémoire, c’est qu’à la place de nos radeaux nous avions de longs troncs liés ensemble en un énorme fagot rond, lequel, en avançant, avait la coupe qui sortait sans cesse de l’eau, plus ou moins selon la hauteur des vagues, tout en roulant également dans l’eau dans le sens de la longueur. Je me suis assis, j’ai tiré mes pieds vers moi, j’ai frémi de plaisir, j’étais si content que je me suis littéralement enfoncé dans le sol et j’ai dit : « Mais c’est encore plus intéressant que la circulation sur les boulevards parisiens ».


Nous gardons « Newyork » tel que l’écrit Kafka.

Ce rêve rappelle le premier chapitre de son roman « Le Disparu » ou « Amérique » qui se déroule dans le port de New-York avec plusieurs scènes évoquant l’activité des nombreux navires y circulant. Entre décembre 1911 et juillet 1912, Kafka avait écrit une première version de son roman, qu’il a vraisemblablement détruite. Il en reprendra l’écriture en septembre 1912.

Journal de Kafka (VI,47)

Après-midi

         Comment la mère poussant sa voix au maximum joue avec des petits enfants dans la pièce d’à côté au milieu d’une foule de bonnes femmes et me chasse de l’appartement : Ne pleure pas ! Ne pleure pas etc. C’est à lui ! C’est à lui !… etc. Deux grandes personnes ! etc. Il ne le veut pas !… Mais ! Mais !… Comment as-tu trouvé Vienne Dolphi ? C’était beau ?… S’il vous plaît, regardez juste ses mains.