Journal de Kafka (VI,57)

18.    Les histoires racontées par Hubalek hier au bureau. Le tailleur de pierre qui lui a soutiré une grenouille sur la route, l’a tenue fermement par les pattes, et, en trois coups de mâchoire, a englouti d’abord la petite tête, puis le tronc, et enfin les pattes. La meilleure méthode pour tuer les chats particulièrement coriaces : on lui broie le cou dans une porte fermée et on tire sur la queue. Son dégoût de la vermine. Une nuit, quand il était à l’armée, quelque chose l’a gratté sous le nez, il l’a attrapé dans son sommeil et l’a écrasé. Mais ce quelque chose était une punaise et il en a porté la puanteur sur lui pendant plusieurs jours. – Quatre hommes mangeaient un rôti de chat préparé avec soin, mais trois seulement savaient ce qu’ils mangeaient. Après le repas, les trois ont commencé à miauler, mais le quatrième ne voulait pas le croire, c’est seulement lorsqu’on lui a montré le pelage sanglant qu’il l’a cru, il n’a pas pu courir assez vite pour aller tout vomir dehors et a été gravement malade pendant deux semaines. Ce tailleur de pierre ne mangeait que du pain et des fruits et des animaux qu’il lui arrivait d’obtenir par hasard, et il ne buvait que de l’eau-de-vie. Dormait dans la remise d’une briqueterie. Un soir, Hubalek l’a rencontré dans les champs. « Ne bouge pas » dit l’homme ou alors – Hubalek s’est arrêté pour s’amuser. « Donne-moi ta cigarette » a poursuivi l’homme. Hub. lui a donné. « Donne m’en une autre ! » Tu en veux donc une autre ? lui a demandé Hub., a préparé son bâton noueux dans sa main gauche en cas de besoin et l’a frappé au visage du poing droit, faisant tomber sa cigarette. L’homme, lâche et faible comme le sont les buveurs de schnaps, a pris aussitôt la fuite.


Heinrich Hubalek (1882-1939), fonctionnaire de la AUVA (Arbeiter-Unfallversicherungs-Anstalt für das Königreich Böhmen in Prag), compagnie d’assurances où travaillait également Kafka.

Deuxième occurrence, dans le Journal, dans un intervalle de temps rapproché, du terme Ungeziefer. Comme en mars 1912 (« Dans la pièce d’à côté, ma mère s’entretient avec le couple Lebenhart. Ils parlent de vermines et de cors au pied » – cinquième carnet), Kafka prélève ce mot de la conversation, ce qui n’est certainement pas neutre quand on sait qu’en novembre de la même année, il écrira « La Métamorphose » où ce même mot apparaît dès les premières lignes : « Quand Gregor Samsa, un matin, se réveilla après avoir eu des rêves agités, il se retrouva dans son lit métamorphosé en une énorme vermine (Ungeziefer) ». La traduction du mot allemand a fait l’objet de nombreuses discussions : la description de l’insecte – le corps bombé en particulier – fait plutôt penser à un cafard. Mais on sait que Kafka refusa que l’animal fût représenté sur la couverture du livre, sans doute désireux de laisser le lecteur se faire sa propre représentation.

Pour le traducteur, ce passage du Journal est intéressant : le mot « Ungeziefer » est employé comme un terme générique, puisque quelques lignes plus loin il est question d’une punaise (ce qui nous ramène au lit où se réveille Gregor Samsa). En français, « vermine » (comme « Ungeziefer ») englobe tous les parasites comme le pou, la puce ou la punaise. Un humain perçu comme un parasite sera qualifié de vermine, par exemple le père de Kafka dira à son fils à propos de l’acteur Isaac Löwy qu’il fréquente : « « Qui va au lit avec des chiens se lève avec des puces ». Franz s’appliquera à lui-même cette sentence, d’où « La Métamorphose ».

Journal de Kafka (VI,50)

12 sept       Soirée Dr. Löw chez nous. Encore quelqu’un qui part en Palestine. Il passe son examen d’avocat un an avant la fin de son stage et part en Palestine avec 1200 K (dans 14 jours). Chercherait un poste à l’Office pour la Palestine. Tous ceux qui partent en Palestine (Bergmann, Dr. Kellner) ont les yeux baissés, se sentent aveuglés par ceux qui les écoutent, promènent leurs doigts tendus sur la table, ont la voix qui chavire, ont un faible sourire qu’ils font tenir droit avec un peu d’ironie. – Dr. Kellner a raconté que ses élèves étaient chauvins, qu’ils avaient continuellement les Macchabées à la bouche et qu’ils voulaient chercher leurs traces.


1200 K : 1200 couronnes. La couronne d’or, Korona ou Corona, était la monnaie officielle de l’Empire austro-hongrois à partir de 1892.

Le docteur Löw a évoqué plus tard sa vie en Palestine dans des lettres publiées par la revue sioniste pragoise « Selbstwehr ».

Hugo Bergmann (1883-1975), un ancien camarade de classe de Kafka, était également parti en Palestine en 1910 et allait devenir professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, puis directeur de la bibliothèque universitaire de Jérusalem, et enfin recteur de l’université.

Comme Bergmann, Viktor Kellner (1887-1970) fut un membre important de l’Association « Bar-Kochba » (association des étudiants juifs de Prague) créée dans le courant des années 1890, en réaction à l’antisémitisme. Elle défendait un sionisme culturel, proposant notamment des cours d’hébreu et de yiddish. A son invitation Martin Buber vint à trois reprises à Prague en 1909-10 pour y prononcer des conférences qui eurent un fort impact sur les sionistes pragois.

Plus d’informations sur l’Association « Bar-Kochba » sur cette page (nous lui empruntons la photo des responsables de l’association en 1910).

Journal de Kafka (VI,49)

Un rêve : je me trouvais sur une langue de terre en pierres de taille construite jusque loin dans la mer. Quelqu’un ou plusieurs personnes étaient avec moi, mais la conscience de ma propre personne était si forte qu’à part le fait que je leur parlais, je n’en savais guère plus les concernant. En mémoire ne me sont restés que les genoux soulevés de quelqu’un assis à côté de moi. D’abord, je ne savais pas où j’étais au juste, c’est seulement quand je me suis levé par hasard que j’ai vu à ma gauche et à droite derrière moi la vaste mer clairement délimitée avec de nombreux navires de guerre mis en rangs et solidement ancrés. A droite on voyait Newyork, nous étions dans le port de Newyork. Le ciel était gris mais uniformément clair. A la place où je me trouvais, je me tournais et me retournais librement afin de pouvoir tout voir, exposé à l’air de tous les côtés. Vers Newyork le regard allait un peu dans les profondeurs, vers la mer il se levait. J’ai remarqué alors que l’eau à côté de nous faisaient de grandes vagues et que s’y déroulait une énorme circulation internationale. Tout ce qui m’est resté en mémoire, c’est qu’à la place de nos radeaux nous avions de longs troncs liés ensemble en un énorme fagot rond, lequel, en avançant, avait la coupe qui sortait sans cesse de l’eau, plus ou moins selon la hauteur des vagues, tout en roulant également dans l’eau dans le sens de la longueur. Je me suis assis, j’ai tiré mes pieds vers moi, j’ai frémi de plaisir, j’étais si content que je me suis littéralement enfoncé dans le sol et j’ai dit : « Mais c’est encore plus intéressant que la circulation sur les boulevards parisiens ».


Nous gardons « Newyork » tel que l’écrit Kafka.

Ce rêve rappelle le premier chapitre de son roman « Le Disparu » ou « Amérique » qui se déroule dans le port de New-York avec plusieurs scènes évoquant l’activité des nombreux navires y circulant. Entre décembre 1911 et juillet 1912, Kafka avait écrit une première version de son roman, qu’il a vraisemblablement détruite. Il en reprendra l’écriture en septembre 1912.