Journal de Kafka (III,11)

J’ai rêvé aujourd’hui d’un âne qui ressemblait à un lévrier, et qui était très hésitant dans ses mouvements. Je l’ai observé minutieusement parce que j’étais conscient de la rareté du phénomène, mais ne m’est resté que le souvenir de ses minces pieds d’homme qui, à cause de leur longueur et de leur uniformité, ne me plaisaient vraiment pas. Je lui ai offert des touffes de feuilles fraîches de cyprès vert foncé qu’une vieille dame de Zürich (tout cela se passait à Zürich) venait de me donner, il n’en a pas voulu et n’a fait que les flairer légèrement ; mais quand je les ai posées ensuite sur une table, il me les a toutes dévorées, au point qu’il n’est plus resté qu’un noyau à peine reconnaissable ressemblant à une châtaigne. Plus tard, on a raconté que cet âne n’avait encore jamais marché sur quatre pattes, et qu’il s’était toujours tenu debout comme un homme en montrant sa poitrine aux éclats argentés et son petit ventre. Mais en fait ce n’était pas vrai.
J’ai rêvé aussi d’un Anglais dont je faisais la connaissance dans une réunion comme celle de l’Armée du Salut à Zürich. Il y avait des chaises comme à l’école, sous un pupitre il y avait une case ouverte ; quand j’ai mis la main pour ranger quelque chose, je me suis étonné de la facilité avec laquelle on noue des amitiés en voyage. Je pensais évidemment à l’Anglais qui, tout de suite après, est venu vers moi. Il avait des vêtements clairs et amples qui étaient en très bon état, sauf que dans la partie supérieure des bras, derrière, il y avait à la place de l’étoffe du costume ou du moins cousu par-dessus un morceau de tissu gris, plié, pendant un peu, déchiré en rayures, pointillé comme par des araignées, qui rappelaient autant les pièces de cuir sur les pantalons de cavalier que les manchettes de lustrine des couturières, des vendeuses, des employées de bureau. Son visage était également couvert d’une étoffe grise, très habilement découpée à la place de la bouche, des yeux et sans doute aussi du nez. Mais cette étoffe était neuve, laineuse plutôt comme de la flanelle, très souple et douce, d’excellente fabrication anglaise. Tout cela me plaisait tellement que j’avais très envie de faire la connaissance de cet homme. Il voulait d’ailleurs m’inviter chez lui ; mais comme je devais partir le surlendemain, cela ne fut pas possible. Avant de quitter la réunion, il s’est vêtu de quelques vêtements apparemment très pratiques qui, lorsqu’il les eut boutonnés, lui ont donné l’aspect de quelqu’un de tout à fait banal. Bien qu’il ne pût m’inviter chez lui, il m’a prié de l’accompagner dans la rue. Je l’ai suivi, nous sommes restés à un angle du trottoir devant le lieu où s’était tenue la réunion, moi en bas, lui en haut du trottoir, et après avoir parlé ensemble un moment nous avons constaté que l’invitation ne pouvait avoir aucune suite.
Ensuite j’ai rêvé que Max Otto et moi avions l’habitude de ne faire nos valises qu’à la gare. Nous portions p.e. nos chemises à travers le grand hall jusqu’à nos valises éloignées. Bien que cela parût être une coutume commune à tous, elle ne résistait pas à l’épreuve, surtout parce nous commencions à faire nos valises juste avant l’arrivée du train. Ensuite, nous étions naturellement agités et n’avions plus guère d’espoir d’attraper le train, encore moins d’avoir de bonnes places.

« Ensuite j’ai rêvé que Max Otto et moi avions l’habitude de ne faire nos valises qu’à la gare »: ici comme ailleurs dans le Journal, nous respectons l’absence de ponctuation. Il s’agit ici de Max Brod et de son frère Otto.

Journal de Kafka (III,9)

« Axiomes sur le drame » de Max dans la Schaubühne [1]. A tout à fait le caractère d’une vérité onirique à laquelle d’ailleurs l’expression « Axiomes » convient bien. Plus elle se gonfle comme en rêve, plus il faut la saisir froidement. Les principes suivants sont énoncés :
L’essence du drame réside dans un manque, telle est la thèse.
Le drame (sur scène) est plus complet que le roman, parce nous voyons tout ce qu’autrement nous ne faisons que lire.
Ce n’est ainsi qu’en apparence, car dans le roman le poète ne peut nous montrer que ce qui est important tandis que dans le drame nous voyons tout, l’acteur, les décors, donc pas seulement ce qui est important, mais moins que ça. Au sens du roman le meilleur drame serait par conséquent totalement dépourvu de stimulation, p.e. un drame philosophique qui serait lu par des acteurs assis dans un décor de chambre quelconque.
Et pourtant le meilleur drame est celui qui procure le plus de stimulation dans le temps et l’espace, se libère de toutes les exigences de la vie, se limite seulement aux discours, aux pensées dans des monologues, aux points essentiels de l’action, régit tout le reste avec des stimulants et, hissé sur un bouclier porté par les acteurs, les peintres, les metteurs en scène, ne suit que ses inspirations les plus hautes.
Ce qui est faux dans cette conclusion : elle change de point de vue sans l’annoncer, voit les choses tantôt selon l’auteur, tantôt selon le public. Une fois admis que le public ne voit pas tout comme l’auteur, que la représentation a surpris l’auteur lui-même
29 X 1911 dim.
il a quand même porté la pièce en lui avec tous ses détails, il a progressé de détail en détail et c’est seulement parce qu’il a rassemblé tous les détails dans les dialogues qu’il leur a donné leur poids et leur force dramatiques. C’est ainsi que le drame, dans son développement supérieur, tombe dans une humanisation insupportable que l’acteur, avec le rôle qui lui est imposé et qu’il porte dans un souffle autour de lui disloqué effiloché, a pour devoir de tirer vers le bas et de rendre supportable. Le drame flotte donc dans l’air, mais pas comme un toit porté par la tempête, mais comme un bâtiment tout entier dont les murs de fondation ont été arrachés de terre avec une force aujourd’hui encore très proche de la folie.

Axiome über das Drama, texte de Max Brod paru dans la revue Die Schaubühne 7, vol 2, numéro 38, 21. septembre 1911, pp. 227-229.

Journal de Kafka (III,8)

28 octobre 1911 J’ai eu il est vrai un sentiment similaire, mais le jeu des acteurs et la pièce ont été loin de me sembler parfaits ce soir-là. C’est justement pour cela que j’étais tenu à un respect particulier envers les acteurs. Qui sait, lorsque les lacunes de l’impression sont petites tout en étant nombreuses, qui en est coupable. Madame Tschissik a marché sur l’ourlet de sa robe et a chancelé un instant dans sa robe de fille de joie façon princesse, comme une colonne massive, une fois sa langue a fourché et pour la calmer elle s’est tournée vers le mur du fond dans un mouvement violent, alors que cela ne correspondait pas du tout à ses paroles ; cela m’a déconcerté, mais n’a pas empêché ce soupçon de frémissement que je sens toujours sur le dessus des pommettes quand j’entends sa voix. Mais parce que les autres ont eu une impression beaucoup plus impure que moi, ils me paraissaient tenus à un respect encore plus grand que moi, aussi parce qu’à mon avis leur respect aurait été beaucoup plus efficace que le mien, de sorte que j’avais deux raisons de maudire leur conduite.

Le 24 octobre 1911, Kafka a assisté à une représentation de la pièce de Jacob Gordin, Der wilde Mensch. A propos de la découverte du théâtre yiddish et de l’importance qu’il a pris pour Kafka cet automne 1911 , on peut lire Max Brod: « J’assistais fréquemment aux représentations du Savoy et y appris beaucoup sur l’âme nationale juive, mais Franz, dès que je l’eus introduit dans ce milieu, ne s’en sépara plus. Il y mit la même ténacité féconde qu’il mettait à tout. Un bizarre mélange d’admiration et d’amour timide l’attira vers une actrice, qui probablement s’en aperçut à peine. Il traita l’acteur Löwy en ami et l’amena souvent chez lui, à la grande contrariété de son père qui ne supportait aucun des amis de Franz ; il se fit raconter par cet homme passionné toute sa vie, le milieu où il avait vécu et l’évolution qu’il avait subie ; il acquit ainsi des connaissances très sûres concernant les mœurs et la crise spirituelle des Juifs polonais et russes. Il nota soigneusement dans ses Carnets ce que lui apportait Löwy ; il fut ainsi amené à étudier l’histoire juive (Graetz) et l’histoire de la littérature judéo-allemande (d’après l’édition française du livre de Pines). »

Photo: Jizchak Löwy jouant dans la pièce de Jacob Gordin, Der wilde Mensch.

Journal de Kafka (III,7)

Comme les acteurs m’ont paru meurtris après la représentation, comme je craignais de les toucher d’un seul mot. Comme j’ai préféré partir vite après une rapide poignée de main, comme si j’avais été fâché et mécontent parce qu’il m’était impossible d’exprimer la vérité de mon impression. Tous m’ont paru faux à part Max qui a dit calmement quelques mots sans contenu. Mais faux était celui qui se renseignait sur un détail honteux, faux celui qui répondait par une blague à une remarque de l’acteur, faux l’ironique, faux celui qui commençait à décomposer son impression mêlée, tous des canailles qui, fort justement pressées dans la profondeur de la salle de spectacle, se levaient maintenant tard dans la nuit et remarquaient à nouveau leur valeur. (Très loin de ce qui est juste)

Journal de Kafka (III,5)

Le vestiaire derrière la scène est si étroit que lorsque quelqu’un se tient par hasard derrière le rideau de porte devant le miroir et qu’une deuxième personne veut passer devant lui, il doit soulever ce rideau et même s’il ne le veut pas se montrer un instant au public.

Kafka assiste à une représentation de théâtre yiddish au Café Savoy, lieu déjà évoqué dans le premier carnet du Journal.

Journal de Kafka (III,4)

Coutume de plonger les doigts trois fois dans l’eau au réveil, les mauvais esprits s’installant sur la deuxième et la troisième phalange pendant la nuit. Explication rationaliste : on veut empêcher que les doigts ne soient aussitôt en contact avec le visage, alors que pendant le sommeil ils ont pu toucher librement toutes les zones possibles du corps les aisselles le derrière les parties génitales.

Journal de Kafka (III,3)

L’eau de purification que possède toute communauté juive en Russie, que je me représente comme une cabine avec un bassin aux formes exactement définies et des installations ordonnées et contrôlées par le rabbin, qui ne doit laver l’âme que de sa saleté terrestre, dont les qualités extérieures sont pour cette raison indifférentes, qui en tant que symbole peut donc être sale et puante sans que sa fonction ne cesse d’être remplie. La femme vient s’y purifier de ses règles, le scribe de la Torah s’y purifier de toutes les pensées coupables qu’il a eues avant de copier la dernière phrase d’un chapitre de la Torah.

Jizchak Löwy

Acteur juif d’origine polonaise omniprésent dans le Journal des années 1911-12. Kafka passe beaucoup de temps avec lui en dehors des représentations de théâtre yiddish auxquelles il assiste et qu’il évoque longuement dans son Journal. Löwy, c’est « l’ami indispensable », selon les propres termes de Kafka, celui qui lui fait non seulement découvrir le théâtre yiddish mais aussi les rituels de la tradition judaïque tels qu’il les a vécus et observés en Europe de l’est ou en Russie. Kafka n’oubliera jamais Löwy, il est « l’ami russe » dans Le Procès et sa troupe d’acteurs et de musiciens réapparaîtra dans Investigations d’un chien.

Löwy vivra plus longtemps que Kafka. Pendant les années trente, il continue à parcourir l’Europe et à jouer et chanter en yiddish. Il écrit aussi plusieurs articles dans cette langue sous le nom de Jacques Lévy, y exprimant son angoisse face à la montée de la barbarie. Il finit coincé dans le ghetto de Varsovie avec sa famille, jusqu’au 21 juillet 1942 où les nazis décident d’en finir avec le ghetto. Il cherche par tous les moyens à s’échapper, mais en vain. Sa mère Yokheved, son père Yekhezkel, son frère Eliahu, ses sœurs Bluma, Rakhel, Khana et Lea sont emportés avec lui jusqu’aux trains. Löwy se révolte et est brutalisé. Une fois porté dans le wagon,le visage en sang, il essaye d’attirer l’attention en criant : « Je suis Jacques Lévy ». Il mourra à Treblinka comme tous les membres de sa famille. Quelques jours auparavant, les artistes de ghetto avaient organisé une soirée d’hommage à l’acteur Jizchak Löwy, la scène de la déportation a été racontée par un témoin, Jonas Turkow.