Journal de Kafka (V,58)

Hier conférence de Harden sur le « théâtre ». Visiblement complètement improvisée, j’étais d’assez bonne humeur, ce qui explique que je ne l’ai pas trouvée aussi creuse que d’autres. Bon début : « A cet instant où nous retrouvons pour discuter de théâtre, le rideau de toutes les salles d’Europe et de toutes les autres parties du monde s’ouvre et dévoile la scène au public. » Au moyen d’une ampoule électrique installée sur un trépied flexible devant lui au niveau de la poitrine, il éclaire son plastron comme dans la vitrine d’un magasin de blanc et, au cours de sa conférence, crée des variations dans l’éclairage en bougeant cette ampoule. Danse sur la pointe des pieds autant pour se grandir que pour stimuler sa capacité à improviser. Pantalon tendu même dans la région de l’aine. Un frac court cloué sur lui comme sur une poupée. Visage sérieux de façon extrême, ressemblant tantôt à une vieille dame, tantôt à Napoléon. Coloration pâlissante du front, comme avec une perruque. Vraisemblablement sanglé.


Maximilian Harden : célèbre essayiste et journaliste allemand (1861-1927) ; sa revue Die Zukunft (L’Avenir) fondée en 1892 sera un modèle pour Karl Kraus qui fondera Die Fackel en 1899. « Maximilian Harden, hostile à Guillaume II depuis le renvoi de Bismarck en 1890, est un admirateur nostalgique du chancelier de fer ; souvent invité à Friedrichsruh, il se pose en disciple de Bismarck « antiphrasius », ennemi de la phrase. » (Jacques Le Rider, Karl Kraus, Seuil, 2018, p.59). Passionné de théâtre et de littérature, il avait été invité à Prague par l’Association des écrivains et artistes allemands de Bohême, sa conférence eut lieu le 7 mars 1912 au Rudolfinum et rencontra un accueil chaleureux (compte-rendu dans le journal Bohemia le 8 mars 1912).

Journal de Kafka (V,57)

8.   III        Avant-hier essuyé des reproches à cause de l’usine. Ensuite réfléchi pendant une heure sur le canapé à l’acte-de-sauter-par-la-fenêtre.


Depuis l’achat d’une usine d’amiante, le père de Kafka ne cesse de reprocher à son fils de ne pas soutenir suffisamment sa famille dans la gestion de cette entreprise.

Lire cet autre passage du Journal daté du 28 décembre 1911 : Le mal que me fait l’usine.

Journal de Kafka (V,56)

Dimanche : au Kontinental chez les joueurs de carte. Auparavant « Journalisten » avec Kramer 1 acte ½. On voit chez Bolz beaucoup de gaieté forcée qui produit toutefois un peu de vraie et tendre gaieté. Rencontré Mlle Taussig devant le théâtre, pendant l’entracte après le deuxième acte. Couru au vestiaire, revenu avec mon manteau flottant en l’air et je l’ai raccompagnée chez elle.


Le Café Continental se trouvait au Graben 17, au premier étage du Palais Kolowrat : le plus grand « Kaffeehaus » de Prague avec quatre salles de jeu et plus de 250 journaux. C’était le lieu de rendez-vous de la bourgeoisie germanophone.

«Die Journalisten » : pièce de Gustav Freytag jouée le dimanche 3 mars 1912 au Deutsches Landestheater, avec l’acteur Leopold Kramer du Deutsches Volkstheater de Vienne dans le rôle du rédacteur Konrad Bolz.

Journal de Kafka (V,54)

5. III  12    Ces médecins révoltants ! Déterminés sur le plan commercial et si ignorants dans l’art de guérir que si cette énergie commerciale les abandonnait, ils se tiendraient comme des écoliers devant le lit des malades. Si j’avais seulement la force de fonder une association de médecine naturelle. En grattant à l’intérieur de l’oreille de ma sœur, le Dr. Kral transforme une inflammation du tympan en otite moyenne ; la domestique perd connaissance en mettant le chauffage, le docteur explique cela par des troubles de l’estomac suivis d’une congestion avec une rapidité dans le diagnostic qui est la sienne quand il s’agit de domestiques, le jour suivant elle se couche à nouveau, a une forte fièvre, le docteur la tourne d’un côté et de l’autre, constate une angine et s’en va vite pour ne pas être contredit dans la minute qui suit. Ose même parler des « réactions bassement violentes de cette fille », car il est vrai qu’il est habitué à des personnes dont l’état physique est digne de sa médecine et produit par elle et qu’il se sent piqué au vif plus qu’il n’en est conscient par la robuste nature de cette fille de la campagne.


Heinrich Kral était le médecin de la famille Kafka. Il habitait dans la même rue à l’époque, Niklasstrasse 1. Malgré les critiques qu’il formule ici, Kafka a continué à le consulter jusqu’en 1921 (il souffrait de la turberculose depuis 1917), même s’il était méfiant à l’égard des médecins en général, au point de se tourner vers la médecine naturelle défendue et développée par Moriz Schnitzer dont il avait fait la connaissance en 1911 lors d’un séjour à Warnsdorf. Kafka se mit à suivre les recommandations de Schnitzer au quotidien : dormir la fenêtre ouverte, bains de soleil, jardinage, refus des vaccins. Il se rendit même au sanatorium de médecine douce de Jungborn dans le Harz en 1912.

Journal de Kafka (V,53)

Ensuite, promenade avec Ottla, Mlle Taussig, le couple Baum et Pick, le pont Elisabeth, le quai, la Kleinseite, le café Radetzky, le Pont de pierre, la rue Karlova. J’avais encore une chance d’être de bonne humeur, si bien qu’on ne pouvait pas me reprocher grand-chose.


Ottla: une des trois soeurs de Kafka.

Mlle Taussig: la fiancée de Max Brod.

La Kleinseite: en tchèque, le quartier de Mala Strana.

Le Pont de pierre: premier nom du Pont Charles sur la Vltava.

Journal de Kafka (V,52)

3   III   12           Moissi le 28.II. Spectacle contre nature. Il est assis, apparemment calme, a peut-être les mains jointes entre les genoux, les yeux sur le livre posé librement devant lui et laisse sa voix s’abattre sur nous avec le souffle d’un homme en train de courir. – Bonne acoustique de la salle. Pas un mot ne se perd, il n’y a même pas ne serait-ce que le soupçon d’un écho, tout s’amplifie progressivement comme si la voix, depuis longtemps employée autrement, continuait à avoir un effet immédiat, chaque mot atteint l’intensité qui lui a été accordée et nous enserre. – La possibilité de sa propre voix qu’on voit ici. Comme la salle travaille pour la voix de Moissi, sa voix travaille pour la nôtre. Artifices honteux et effets de surprise qui font baisser les yeux vers le sol et qu’on ne ferait jamais soi-même : chanter des vers isolés dès le début p.e. Dors Mirjam mon enfant, une errance de la voix dans la mélodie ; rapide expulsion de la Chanson de mai, on dirait qu’il ne met que la pointe de la langue entre les mots ; coupure du mot November-Wind afin de pouvoir faire tomber le « vent » et le laisser siffler dans un mouvement ascendant. – Si l’on regarde le plafond de la salle, on est aspiré à la verticale par les vers. – Les poèmes de Goethe inaccessibles pour le récitateur, c’est la raison pour laquelle il est difficile de relever une faute dans cette interprétation puisque chaque poème poursuit son effort jusqu’au bout. Enorme effet lors du rappel avec « Chanson de la pluie » de Shakespeare, il se tenait droit, il était détaché du texte, il tendait et pressait son mouchoir entre ses mains et ses yeux rayonnaient. – Joues rondes et malgré cela un visage anguleux. Cheveux souples dans lesquels il ne cesse de passer doucement la main. – Les critiques enthousiastes qu’on a lues sur lui ne lui profitent à notre avis que jusqu’à la première écoute, ensuite il s’emmêle en elles et ne peut produire aucune impression pure. Cette façon de réciter assis avec le livre devant soi rappelle un peu la ventriloquie. L’artiste, apparemment passif, est assis comme nous, c’est à peine si nous voyons les mouvements de sa bouche çà et là sur son visage penché, et au lieu de les dire il laisse les vers parler par-dessus sa tête. Bien qu’il y eût tellement de mélodies à entendre, que la voix semblât dirigée comme un léger bateau sur l’eau, la mélodie des vers n’était pas réellement audible. – Certains mots étaient dissous par la voix, ils avaient été saisis si tendrement qu’ils bondissaient et n’avaient plus rien à voir avec la voix humaine, jusqu’au moment où la voix bon gré mal gré prononçait une consonne aigüe, ramenait le mot sur terre et le fermait.


Alexander Moissi, acteur autrichien d’origine albanaise (1879-1935). Adolescent, il apprend l’allemand à Graz où il suit des études secondaires. Il entre au Burgtheater à Vienne en 1898, puis rejoint la troupe de Max Reinhard à Berlin. « À la veille de la Première Guerre mondiale, il est sans conteste le plus grand acteur de langue allemande. » (lire la fiche Wikipédia)

C’est donc un acteur déjà célèbre que Kafka vient écouter ce 28 février 1912 au Rudolfinum de Prague, ses interprétations de textes de Goethe, Verhaeren, Hofmannsthal ou Shakespeare sont encensées dans le compte-rendu du Prager Tagblatt du 29 février (où il est question de plusieurs rappels et non d’un seul). Et pourtant, le regard porté par Kafka sur ces « récitations » par une célébrité de l’époque est assez sévère, loin de la bienveillance dont il fait preuve avec les interprétations des acteurs yiddish à la même période.

Il faut signaler ici que Moissi est resté une figure centrale de l’art dramatique dans son pays d’origine, l’Albanie.


On a retrouvé un document audio où il interprète le célèbre poème de Goethe, Le Roi des Aulnes.

Journal de Kafka (V,49)

Hier soir 10 h je descendais la Zeltnergasse de mon pas triste. A proximité de la boutique de chapeaux Hess, un jeune homme s’arrête à trois pas devant moi, de travers, m’oblige ce faisant à m’arrêter aussi, lève son chapeau et court vers moi. Effrayé, je recule, pense d’abord que c’est quelqu’un qui veut savoir le chemin de la gare, mais pourquoi de cette façon, puis comme il s’approche de moi d’un air confidentiel et me regarde d’en bas parce que je suis le plus grand, je me dis qu’il veut de l’argent, voire pire. Mon écoute troublée et sa parole troublée se mêlent. « Vous êtes juriste pas vrai ? Docteur ? Pourriez-vous s’il vous plaît me donner un conseil ? J’ai là une affaire pour laquelle j’aurais besoin d’un avocat. » A la fois prudent, généralement soupçonneux et craignant de me ridiculiser, je nie être juriste, mais lui dis que je suis prêt à lui donner un conseil, de quoi s’agit-il ? Il commence à raconter, cela m’intéresse, afin de renforcer la confiance, je l’invite à me raconter plutôt en marchant, il veut m’accompagner, non je vais plutôt aller avec lui, je n’ai pas d’itinéraire précis.

C’est un bon récitateur, autrefois il était loin d’être aussi bon que maintenant, maintenant il est déjà capable imiter Kainz, au point que personne ne le distingue. On dira qu’il ne fait que l’imiter, mais il met aussi beaucoup de soi. Il est certes petit, mais il a la mimique, la mémoire, la présence sur scène, tout, tout. Il récitait pendant son service militaire pas loin d’ici à Milowitz au camp, un camarade chantait, ils se sont vraiment bien amusés. C’était une belle époque. Ce qu’il préfère réciter c’est Dehmel, les poèmes passionnés et frivoles p.e. de la fiancée qui s’imagine la nuit de noces, quand il récite ça, ça fait une énorme impression, en particulier sur les jeunes filles. Bon c’est normal. Il a le Dehmel très joliment relié, comme ça, dans un cuir rouge. (Il le décrit d’un geste des mains du haut vers le bas.) Mais ce n’est pas la reliure qui compte. Il aime aussi beaucoup réciter Rideamus. Non ils ne sont pas du tout inconciliables, il joue l’’intermédiaire, entre les deux il raconte ce qui lui passe par la tête, se moque du public. Dans son programme il y a encore Prométhée. Là il ne craint personne, même pas Moissi, Moissi boit, pas lui. Enfin, il aime beaucoup lire du Swet Marten ; c’est un nouvel écrivain nordique. Très bon. Ce sont comme des épigrammes et des petits propos. Surtout ceux sur Napoléon sont excellents, mais aussi tous les autres sur d’autres grands hommes. Non, il ne peut pas encore les réciter, il ne les a pas encore étudiés, même pas encore lu en entier, sa tante lui a lu récemment et c’est justement là que ça lui a tellement plu.

C’est avec ce programme qu’il voulait monter sur scène et s’est proposé au « Frauenfortschritt » pour une soirée de lecture. En fait, il voulait commencer par « Eine Gutgeschichte » de Lagerlöf et il a même prêté ce récit à la directrice du Frauenfortschritt, madame Durège-Wodnanski, pour qu’elle l’examine. Elle a dit          que l’histoire était belle en effet, mais trop longue pour être lue. Il était d’accord, elle était vraiment trop longue, surtout que ce soir-là son frère devait encore jouer quelque chose au piano. Ce frère, 21 ans, un très gentil garçon, est un virtuose, il a été deux ans (il y a déjà 4 ans) au Conservatoire de musique à Berlin. Mais il est revenu complètement dépravé. Pas dépravé en fait, mais sa logeuse est tombée amoureuse de lui. Il nous a raconté plus tard qu’il était souvent trop fatigué pour jouer parce qu’il lui fallait continuellement chevaucher cette vieille rombière.

Et donc, puisque la Gutsgeschichte ne convenait pas, on s’était mis d’accord sur l’autre programme Dehmel, Rideamus, Prométhée et Swet Marten. Mais afin de montrer d’emblée à madame Durège quelle sorte d’homme il était, il lui a apporté le manuscrit de son essai « Lebensfreude » qu’il avait écrit pendant l’été. Il l’a écrit pendant les vacances, sténographié le jour, mis au net, fignolé, corrigé le soir, mais en fait, comme il y est arrivé tout de suite, cela ne lui a pas demandé beaucoup de travail. Il me le prête quand je veux, c’est écrit dans un style populaire il est vrai, c’est fait exprès, mais il y a de bonnes idées et c’est betamt comme on dit. (Sourire pointu en levant le menton.) Je peux le feuilleter ici à la lumière électrique. (C’est un appel à la jeunesse de ne pas céder à la tristesse, car il y a la nature, la liberté, Goethe, Schiller, Shakespeare, les fleurs, les insectes etc.) La Durege a dit qu’elle n’avait pour le moment pas le temps de le lire, mais il pouvait lui prêter, elle le lui rendrait d’ici quelques jours. Il avait déjà des soupçons et ne voulait pas le laisser chez elle, il refusa, dit p.e. Voyez-vous madame Durege pourquoi devrais-je le laisser ici, ce ne sont que des banalités, c’est certes bien écrit, mais – cela ne servit à rien, il lui fallut le laisser ; On était vendredi.

28  II  12   Le dimanche matin en faisant sa toilette il se rend compte qu’il n’ a pas lu le Tagblatt. Il l’ouvre et tombe par hasard sur la première page du supplément littéraire. Il remarque le titre du premier essai « L’enfant en tant que créateur », il lit les premières lignes – et commence à pleurer de joie. C’est son essai, mot pour mot son essai. C’est donc la première fois qu’on imprime quelque chose de lui, il court chez sa mère et lui raconte. La joie ! La vieille femme, elle est diabétique et séparée du père qui est d’ailleurs dans son droit, est si fière. Un fils est déjà virtuose, et voilà que l’autre est écrivain !

Une fois passée la première agitation, il réfléchit maintenant à l’affaire. Comment l’essai est-il donc arrivé jusqu’au journal ? Sans son accord ? Sans le nom de l’auteur ? Sans qu’il reçoive d’honoraires ? En vérité c’est un abus de confiance, une escroquerie. Cette madame Durege est bel et bien une diablesse. Et les femmes n’ont pas d’âme dit Mahomet (souvent répété) Il est facile d’imaginer comment on en est arrivé à ce plagiat. C’était là un bel essai, où en trouve-t-on rapidement un semblable. Madame D est donc allée au Tagblatt, a rencontré, s’est assise à une table avec le rédacteur, tous deux aux anges, et ils commencé à remanier le texte. Il fallait en effet le remanier, car premièrement on ne devait pas reconnaître le plagiat au premier coup d’œil, et deuxièmement l’essai de 32 pages était trop long pour le journal.

Quand je lui demande s’il ne veut pas me montrer des passages qui se recoupent, étant donné que cela m’intéresserait particulièrement et que je ne pourrai lui donner de conseil sur la conduite à tenir qu’ensuite, il se met à lire son essai, va à un autre passage, tourne les pages sans rien trouver et dit finalement que tout a été copié. Dans le journal, on peut lire p.e. : L’âme de l’enfant est une page blanche et « page blanche » se trouve aussi dans son essai. Ou bien l’expression « dénommé » est selon lui également copiée, comment trouverait-on « dénommé » sinon. Mais il ne peut pas comparer les passages isolés. Tout est copié, certes, mais en même temps dissimulé, dans un autre ordre, raccourci et avec de petits ingrédients étrangers.

Je lis à voix haute quelques passages plus frappants dans le journal. Est-ce que c’est dans votre essai ? Non. Ça ? Non. Ça ? Non. Oui mais ce sont justement les passages réécrits. À l’intérieur, tout tout est copié. Mais il sera difficile d’en apporter la preuve, je le crains. Il le prouvera bien avec l’aide d’un avocat habile, les avocats sont justement là pour ça. (Il voit dans cette preuve une tâche toute nouvelle, complètement séparée de cette affaire, et il est fier parce qu’il se croit capable d’en venir à bout)

D’ailleurs, ce qui montre que c’est bien son essai, c’est le fait qu’il ait été imprimé en 2 jours. Normalement, cela dure au moins 6 semaines avant qu’une chose acceptée aille à l’impression. Mais là il fallait bien sûr aller vite, afin qu’il ne puisse intervenir. C’est pour ça que 2 jours ont suffi. – En outre, l’essai du journal s’intitule « L’enfant en tant que créateur ». Il y a là un rapport évident avec lui et en plus c’est une petite moquerie. A travers le mot « enfant », c’est de lui dont il s’agit, car qu’autrefois on le prenait pour un « enfant » pour un « idiot » (ce qu’il n’a été vraiment que pendant son service militaire, il a servi 1 ans ½) et avec le titre veut dire que lui un enfant a su réaliser quelque chose d’aussi bon que cet essai, qu’il a donc fait ses preuves en tant que créateur tout en restant un idiot et un enfant, puisqu’il s’est fait duper. – L’enfant dont il est question dans le premier paragraphe est une cousine de la campagne qui habite actuellement chez sa mère. – Mais le plagiat est prouvé de façon particulièrement convaincante par un détail qu’il n’a à vrai dire remarqué qu’après une longue réflexion : « L’enfant en tant que créateur » est en première page du supplément littéraire, mais en troisième page il y a une petite histoire d’une certaine « Feldstein ». Ce nom est manifestement un pseudonyme. À vrai dire, on n’a pas besoin de lire toute l’histoire, il suffit de survoler les premières lignes et l’on sait aussitôt que Lagerlöf y est imitée de manière éhontée. C’est encore plus évident si on lit toute l’histoire. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que cette Feldstein, ou quel que soit son nom, est une créature de la Durege, qu’elle a lu chez elle la « Gutgeschichte » qu’il avait apportée, qu’elle s’est servie de cette lecture pour écrire cette histoire et que donc ces deux femmes l’exploitent l’une sur la I.) l’autre sur la 3ème page du supplément littéraire. Bien sûr, chacun peut, de sa propre initiative, lire et imiter la Lagerlöf, mais ici son influence à lui est vraiment trop visible. (Il frappe la page à plusieurs reprises)

Lundi midi tout de suite après la fermeture de la banque il est allé naturellement chez madame D. Elle ne fait qu’entrouvrir la porte de son appartement, elle a très peur : « Mais, monsieur Reichmann pourquoi venez-vous à midi. Mon mari dort. Je ne peux pas vous laisser entrer maintenant. » « Madame D il faut à tout prix que vous me laissiez entrer. Il s’agit d’une affaire importante. » Elle voit que je ne plaisante pas et me laisse entrer. Son mari n’était sûrement pas à la maison. Je vois mon manuscrit sur la table d’une pièce voisine et cela fait naître de nouvelles pensées. « Madame D. qu’avez-vous fait avec mon manuscrit. Vous l’avez donné au Tagblatt sans mon accord. Quels honoraires avez-vous touchés ? Elle tremble, elle ne sait rien, ignore complètement comment il a pu arriver jusqu’au journal. Je dis J’accuse madame D., à moitié en plaisantant mais de façon quand même à ce qu’elle connaisse mon véritable état d’esprit, et ce j’accuse madame D. je le répète tout le temps que je suis là afin qu’elle s’en souvienne et je le dis encore plusieurs fois à la porte avant de partir. Je comprends bien qu’elle ait peur. Si je rends cela publique ou si je porte plainte, elle est déconsidérée, doit quitter le Progrès féminin etc.

De chez elle, je vais directement à la rédaction du Tagblatt et fais appeler le rédacteur Löw. Il sort, tout blême évidemment, parvient à peine à marcher. Mais je ne veux pas me lancer tout de go dans mon affaire et d’abord le mettre à l’épreuve. Je lui demande donc « Monsieur Löw, êtes-vous sioniste ? » (Car je sais qu’il a été sioniste » « Non » dit-il. J’en sais assez, il lui faut donc simuler avec moi. Je le questionne à présent au sujet de l’article. A nouveau des propos peu fiables. Il ne sait rien, n’a rien à voir avec le supplément littéraire, peut si je le souhaite aller chercher le rédacteur concerné, Monsieur Wittmann venez ici crie-t-il et il est content de pouvoir partir. Wittmann arrive, tout blême lui aussi. Je demande : « Êtes-vous le rédacteur du supplément littéraire ». Lui : oui. Je dis juste « j’accuse » et m’en vais.

A la banque, je téléphone aussitôt à la « Bohemia ». Je veux leur donner l’histoire pour qu’il la publie. Mais pas moyen d’établir une communication correcte. Savez-vous pourquoi ? La rédaction du Tagblatt est juste à côté de la Poste centrale, du Tagblatt ils peuvent facilement contrôler les communications, les suspendre et les rétablir comme ils le veulent. Et en effet, j’entends sans arrêt des chuchotements indistincts dans le téléphone manifestement les rédacteurs du Tagblatt. Ils ont bien sûr intérêt à ce que cette communication téléphonique ne puisse avoir lieu. Et là j’entends (très indistinctement bien sûr) comment ils persuadent la demoiselle de ne pas établir la communication tandis que les autres sont déjà en ligne avec la Bohemia et veulent les empêcher de prendre mon histoire. Je crie dans le téléphone : « Mademoiselle, si vous ne me donnez pas tout de suite la communication, je dépose une plainte à la direction de la Poste. » Tout autour les collègues de la banque rient de m’entendre de façon si énergique à la demoiselle du téléphone. Je finis par avoir la communication. « Appelez le rédacteur Kisch. J’ai une information de la plus haute importance pour la Bohemia. Si elle ne la prend pas, je la donne immédiatement à un autre journal. Il est grand temps. » Mais comme Kisch n’est pas là, je raccroche sans rien dévoiler.

Le soir, je vais à la Bohemia et je fais appeler le rédacteur Kisch. Je lui raconte l’histoire, mais il ne veut pas la publier. « La Bohemia, dit-il, ne peut pas faire ce genre de choses, ce serait un scandale et on ne peut pas prendre un tel risque parce que nous sommes dépendants. Confie cela à un avocat, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. »

C’est en revenant de la Bohemia que je vous ai rencontré, et je vous demande donc un conseil.

« Je vous conseille de régler cette affaire à l’amiable. »

J’ai pensé moi aussi que ce serait mieux. Il s’agit d’une femme. Les femmes n’ont pas d’âme dit avec raison Mahomet. Pardonner serait plus humain, plus goethéen.

« Certainement. Et puis de cette façon vous ne devez pas renoncer à la soirée de récitation qui, sinon, serait perdue.

« Mais que dois-je faire maintenant ? »

« Vous y allez demain et vous dites que, cette fois encore, vous êtes prêt à admettre qu’il s’agit d’une influence inconsciente. »

« C’est très bien. C’est ce que je vais faire en effet.

« Vous ne devez pas pour autant renoncer à la vengeance. Vous faites simplement imprimer l’essai ailleurs et vous l’envoyez ensuite à madame D. avec une belle dédicace.

« Ce sera la meilleure punition. Je vais le publier dans le Deutsches Abendblatt. Ils me le prendront ; là je ne me fais pas de soucis. Je ne demande simplement aucun paiement.

Nous parlons ensuite de son talent d’acteur. Je lui dis qu’il devrait suivre des cours. « Oui, vous avez raison. Mais où ? Savez-vous peut-être où l’on peut apprendre cela ? Je dis : « C’est difficile. Je ne m’y connais pas dans ce domaine. Lui : ça ne fait rien. Je vais demander à Kisch. Il est journaliste et a de nombreuses relations. Il saura bien me conseiller. Je vais simplement lui téléphoner, ainsi nous n’aurons pas à nous déplacer lui et moi, et j’aurai toutes les informations.

Et avec madame D. ferez-vous tout ce que je vous ai conseillé de faire ?

« Oui, j’ai juste oublié ; que m’avez-vous conseillé de faire ? » Je répète mon conseil.

« Bien c’est ce que je vais faire ». Il va au Kafe Corso moi je rentre chez moi après avoir appris combien il est rafraîchissant de parler avec un fou parfait. Je n’ai presque pas ri, j’étais juste complètement réveillé.


Oskar Reichmann (1886-1934) était employé de la Prager Union Bank, nous avons trouvé en ligne son avis de décès. D’autre part, le Prager Tagblatt a publié un texte intitulé « Das Kind als Schöpfer » dans son supplément littéraire de son édition dominicale du 25 février 1912, et également un autre texte mentionné dans le récit, signé Feldstein, ce qui confirme le caractère non fictionnel de ce récit. On constate donc à nouveau l’intérêt de Kafka pour les personnages disons originaux, comme le collectionneur Anton Max Pachinger dans le quatrième carnet.

Quelques pages plus loin dans le cinquième carnet, Kafka note : « Le jour qui a suivi notre conversation, le récitateur Reichmann a été interné dans un hôpital psychiatrique ».

Ce récit est le premier où Kafka mentionne l’utilisation du téléphone. En France, l’installation des premiers centraux téléphoniques datent de 1902. C’est à la Poste centrale de Prague, située dans la Heinrichgasse, non loin en effet de la rédaction du Prager Tagblatt (Herrengasse) qu’Oskar Reichmann tente de joindre le rédacteur Kisch au journal Bohemia. Le téléphone est perçu comme une technologie pouvant alimenter la paranoïa de Reichmann qui se croit écouté et contrôlé par les rédacteurs du Tagblatt. Dans un court récit de 1917, on retrouve une scène semblable : Kafka imagine un concurrent, Harras, l’espionnant de l’autre côté du mur et essayant de le doubler pour lui voler ses clients. Le téléphone est un outil de communication peu fiable, car basé sur la voix et non plus l’écriture : la voix est volatile et peut être écoutée, tandis que l’écrit est scellé sous une enveloppe. Dans une célèbre lettre à Milena, Kafka parle du télégraphe sans fil et du téléphone comme d’inventions techniques réintroduisant le « fantomatique entre les hommes ». Enfin, dans son dernier long récit, Le Château, le téléphone est utilisé comme un procédé narratif à part entière : dès le premier chapitre, il joue un rôle déterminant puisque c’est par téléphone que K. entre en communication avec un fonctionnaire du Château qui confirme  son statut d’arpenteur (mais la validité de cette communication nocturne sera remise en question dans la suite du récit).

«Dehmel » : il s’agit de Richard Dehmel (1863-1920), écrivain et poète allemand.

Rideamus : pseudonyme du juriste et écrivain Fritz Oliven.

Joseph Kainz (1858-1910), Alexander Moissi (1880-1935) : acteurs de l’époque, jouant fréquemment à Prague.

« Swet Marten » : il s’agit de l’écrivain américain Orison Swett Marden dont deux romans avaient été traduits en allemand : Wille und Erfolg (Stuttgart, 1909) et Wege zum Erfolg (Stuttgart, 1911)

« Frauenfortschritt » (Progrès féminin) : « Association en faveur du Bien-être et de la Formation des Femmes »

« Frau Durège » (« Frau D.) : Jenny Durege Wodnanski, femme impliquée dans la vie culturelle pragoise, notamment au « Club des écrivaines allemandes ».

« Il me le prête quand je veux, c’est écrit dans un style populaire il est vrai, c’est fait exprès, mais il y a de bonnes idées et c’est betamt comme on dit »: « betamt » est un mot yiddish qui signifie « savoureux délicieux, fin, relevé, distingué » de l’hébreu taam « goût » (merci à Stéphane Zagdanski).

« Le rédacteur Kisch » : Egon Erwin Kisch a travaillé au journal pragois Bohemia jusqu’en 1913. Bohemia est un journal de langue allemande qui a été publié de 1828 à 1938. Il a accueilli « Les Aéroplanes de Brescia » de Franz Kafka le 29 septembre 1909.