Journal de Kafka, deuxième carnet

Voici les caractéristiques physiques du deuxième carnet du Journal de Kafka : « Carnet à la couverture de toile cirée noire (sur un papier marron clair), pages de garde marron clair, 51 feuilles (les deux dernières feuilles dé-tachées), hauteur 24,6 cm, largeur 19,9 – 20,2 cm, tranche bleue, sans filigrane, 2 pages blanches, écriture au crayon à papier au début, encre bleue à un endroit, sinon encre noire. »

Les douze carnets employés par Kafka pour l’écriture de son Journal sont conservés depuis 1961 à la bibliothèque Bodléienne de l’Université d’Oxford à laquelle j’emprunte cette description. Ils sont tous de la même taille et ont une couverture de toile cirée marron, marron-rougeâtre ou noire.

Plutôt que de les rassembler en un seul volume une fois la traduction des douze carnets achevée, j’ai choisi de les éditer séparément au fur et à mesure de la traduction, accompagné chacun d’un appareil critique en fin de volume.

Je tente de rendre le caractère brut de l’écriture de Kafka dans ces carnets, écriture qui se distingue fortement de celle de ses récits. Parfois, la ponctuation manque. Certaines phrases sont inachevées. Il n’y a pas toujours de date, car avant d’être un journal, ces carnets étaient employés par Kafka comme des cahiers d’écriture, ce qui apparaît clairement dans les deux premiers qui couvrent une même période (les années 1910-11) et qui se recoupent par endroits.

Dans ce deuxième carnet, on pourra lire de nombreux fragments narratifs que Max Brod avait extraits de sa première édition du Journal pour les publier dans un volume à part intitulé Tentation au village. Marthe Robert, première traductrice du Journal de Kafka en français (Pierre Klossowski en avait donné des fragments quelques années avant elle) s’étant servi de cette première édition de Brod, ils sont également absents de cette traduction considérée comme canonique, alors que manquent aussi plusieurs passages nettement diaristiques caviardés par l’ami de Kafka pour diverses raisons souvent d’ordre personnel.

Je suis quant à moi l’édition critique allemande parue chez Fischer qui donne à lire chacun des douze carnets dans leur intégralité.

Pour les dates, nous respectons toujours la graphie employée par Kafka. Ainsi, pour « 3 I II », il faut lire : 3 janvier 1911.

Laurent Margantin

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Journal de Kafka, premier carnet

Kafka commence la rédaction de son Journal en 1909, elle se poursuivra jusqu’en 1922. Le Journal est une espèce de « laboratoire littéraire » où se mêlent des visions du quotidien à des morceaux de récit en cours. De nombreux passages peuvent être qualifiés de « flux d’écriture » : la ponctuation a disparu, la syntaxe est parfois libre, il s’agit pour Kafka d’exercices littéraires rapides au caractère brut. Cette dimension n’est pas rendue dans la traduction de Marthe Robert publiée dans les années cinquante. D’autre part, plusieurs passages plus dérangeants où il est question de contemporains ont été évacués par Max Brod, le premier éditeur du Journal de Kafka. Un point important également : la présente traduction se base sur l’édition critique allemande la plus récente, édition génétique des journaux : il faut en effet parler au pluriel, car il y a douze cahiers en tout, cahiers qui paraîtront progressivement aux éditions Œuvres ouvertes.

Traduction et présentation de Laurent Margantin

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Journal de Kafka (IV,1 )

28.XI II Rien écrit pendant trois jours.
Tout l’après-midi au Café City à persuader Miška de signer une déclaration certifiant qu’il n’était que commis chez nous, qu’il ne devait donc pas être assuré, et que le père, pour cette raison, n’a pas à payer une importante somme supplémentaire pour son assurance. Il me le promet, je parle tchèque couramment, c’est surtout quand je m’excuse de mes fautes que je m’exprime de façon élégante, il promet d’envoyer la déclaration lundi au magasin, je me sens sinon aimé, du moins respecté par lui, mais lundi il n’envoie rien, n’est d’ailleurs plus à Prague, il est parti.
Le soir abattu chez Baum sans Max.
Lecture de « Die Hässlichen », une histoire encore trop désordonnée, le premier chapitre ressemble plus au campement d’une histoire.

Kafka a achevé le troisième cahier après seulement quatre semaines d’écriture (du 26 octobre au 24 novembre 1911). Il commence quatre jours plus tard un quatrième cahier en évoquant des événements survenus les 25 et 26 novembre. Là aussi, même intensité de l’écriture, puisqu’il aura fini ce cahier dès le 3 janvier 1912.

En 1911, Kafka vivait avec sa famille Niklasstrasse 36, juste à côté du numéro 30 où se trouvait le Café City. Ce pâté d’immeubles a disparu, j’emprunte cette photo à ce site en allemand consacré à Kafka, on y trouve également un plan de l’appartement, qui nous intéressera puisque c’est dans cet appartement qu’a été écrite La Métamorphose en 1912. Au même endroit se dresse désormais un hôtel Inter Continental.

Hermann Kafka et sa femme avaient un magasin de nouveautés situé au numéro 12 de la Zeltnergasse (aujourd’hui Celetná), où l’on vendait des parapluies, des tissus, des boutons, des sacs, des sous-vêtements, des pantoufles, parmi d’autres « accessoires ». Après plusieurs déménagements, le magasin rouvrit en 1912 à une adresse prestigieuse, dans le Palais Kinsky, situé au cœur du vieux Prague.

Miška : un employé du magasin. Son père était régulièrement en conflit avec son personnel, ailleurs dans le Journal Kafka raconte qu’il est allé rendre visite au comptable après que tous les employés du magasin ont démissionné ensemble.

Kafka a fait la connaissance d’Oskar Baum en 1904. Borgne de naissance, il perd son second œil au cours d’une bagarre entre écoliers tchèques et « allemands ». Il suit sa scolarité dans une institution juive pour aveugles. Romancier, critique musical, pianiste et organiste à la synagogue, il va devenir un ami très proche de Kafka. En 1939, il organise un réseau pour sauver les Juifs tchèques et les réfugiés antinazis. Il meurt en 1941 à l’hôpital de Prague.

Die Hässlichen, roman de l’auteur pragois Norbert Eisler paru en janvier 1912 dans la revue Deutsche Arbeit.

Journal de Kafka (III,1)

26 octobre 1911 jeudi
Hier Löwy nous a lu tout l’après-midi Dieu, l’homme et le diable de Gordon et ensuite des passages de ses propres journaux parisiens. Avant-hier j’étais à la représentation de L’Homme sauvagede Gordon. – Gordon est meilleur que Lateiner, Scharkansky, Feimann, etc. parce qu’il a plus de détails, plus d’ordre et plus de conséquence dans cet ordre, par contre ce n’est plus tout à fait le judaïsme immédiat et littéralement improvisé une fois pour toutes des autres pièces, le vacarme de ce judaïsme sonne plus sourdement, donc aussi moins détaillé. Il est vrai que l’on fait des concessions au public et parfois on croit devoir tendre le cou pour voir la pièce par-dessus la tête des spectateurs du théâtre juif de New York (la silhouette de l’Homme sauvage, toute l’histoire de madame Seldes), mais ce qui est plus grave c’est que l’on fait aussi des concessions perceptibles à je ne sais quel art pressenti, que par exemple dans l’Homme sauvage l’action de tout un acte flotte suite à des hésitations, que l’Homme sauvage tient des discours incompréhensibles sur un plan humain, mais si grossiers sur un plan littéraire que l’on préfère fermer les yeux, comme pour la jeune fille dans D.H. et le diable. L’action de « H.s. » est en partie très courageuse. Une jeune veuve épouse un vieil homme qui a quatre enfants et fait entrer aussitôt son amant Wladimir Worobeitschik dans leur couple. Puis tous les deux ruinent toute la famille, Schmut Leiblich (Pipes) doit donner tout son argent et tombe malade, Simon le fils le plus âgé (Klug) un étudiant quitte la maison, Alexander devient un joueur et un ivrogne, Lise (Tschisik) devient une putain et Lemech (Löwy), l’idiot se met à haïr madame Selde, parce qu’elle prend la place de sa mère, et à l’aimer parce qu’elle est la première jeune femme qui lui soit proche, tombe dans une folie idiote. Arrivée à ce point, l’action se dénoue avec le meurtre de la Selde par Lemech. Tous les autres restent inachevés et impuissants dans la mémoire du spectateur. L’invention de cette femme et de son amant, une invention qui ne demande l’avis de personne m’a donné une confiance en moi trouble et hétérogène.
L’impression discrète du programme. On n’apprend pas seulement les noms, mais quelque chose en plus, toutefois juste ce que l’opinion publique – même la plus bienveillante et la plus réservée – doit savoir sur une famille exposée à son jugement. Schmut Leiblich est un « riche négociant » mais on ne dit pas qu’il est vieux et souffreteux, un ridicule coureur de jupons un mauvais père et un veuf sans piété qui se marie le jour anniversaire de la mort de sa femme. Et pourtant toutes ces indications seraient plus justes que celles du programme, puisqu’à la fin de la pièce il n’est plus riche, la Selde l’ayant dépouillé de tous ses biens, il n’est plus guère un négociant, car il a négligé son commerce. Dans le programme, Simon est « un étudiant » c’est-à-dire quelque chose de très vague, ce que sont à notre connaissance beaucoup de fils de nos relations les plus éloignées. Alexander, ce jeune homme sans caractère, est seulement « Alexander », de « Lise » la jeune fille de la maison on sait aussi seulement qu’elle est « Lise ». Lemech est hélas « un idiot », car c’est quelque chose qu’on ne peut pas passer sous silence. Wladimir Worobejtschik est seulement « l’amant de la Selde », mais pas le corrupteur d’une famille, pas l’ivrogne, le joueur, le débauché, le désoeuvré, le parasite. L’indication « amant de la Selde » livre il est vrai beaucoup de choses, mais en considérant sa conduite c’est le moins que l’on puisse dire de lui. En plus l’action se passe en Russie, à peine rassemblés, les personnages sont dispersés sur un immense territoire ou bien rassemblés sur un petit point de ce territoire qui n’est pas révélé, bref, la pièce est devenue impossible, le spectateur n’aura rien à voir – La pièce commence malgré tout, les forces manifestement importantes de l’auteur travaillent, des choses apparaissent dont on ne peut croire capables les personnages du programme et dont ils sont pourtant responsables avec la plus grande assurance, si l’on voulait croire ces gens qui donnent des coups de fouet, s’arrachent les uns aux autres, se frappent, se tapent sur l’épaule, s’évanouissent, s’égorgent, boitent, dansent chaussés de bottes russes, dansent avec des jupes de femmes relevées se vautrent sur le canapé, car ce sont là des choses auxquelles il ne sert à rien de s’opposer. Cependant, il n’est même pas nécessaire d’avoir en tête grâce au souvenir l’émotion du spectateur à son point culminant pour se rendre compte que l’impression discrète du programme est une impression fausse qui ne peut se former qu’après la représentation, qu’elle est déjà inexacte, même impossible, qu’elle ne peut naître que chez quelqu’un de fatigué se tenant à l’écart, car pour celui qui juge honnêtement après la représentation il n’y a plus de lien permis entre le programme et la représentation.
Après le tiret écrit dans le désespoir parce que la partie de cartes est aujourd’hui particulièrement bruyante, parce que je dois être assis à la table commune, parce qu’O rit à gorge déployée, se lève, se rassoit, saisit quelque chose à l’autre bout de la table, me parle, et parce que, pour comble de malheur, ce que j’écris est si mauvais et me fait penser aux beaux souvenirs parisiens de Löwy, écrits dans un sentiment ininterrompu et fruits d’une ferveur toute personnelle, tandis que moi, du moins en ce moment, et sûrement parce que j’ai si peu de temps, je suis presque entièrement sous l’influence de Max, ce qui, pour comble de malheur, me gâte parfois le plaisir que j’éprouve à lire ses travaux. Pour me consoler, je note une remarque autobiographique de Shaw, bien qu’elle contienne en fait le contraire d’une consolation : jeune garçon, il était apprenti au comptoir d’une agence immobilière à Dublin. Il démissionna bientôt de ce poste et partit à Londres où il devint écrivain. Pendant les neuf premières années, de 1876-1885, il gagna en tout 140 C. « Mais bien que je fusse un jeune homme vigoureux et la situation de ma famille fût mauvaise, je ne me jetai pas dans la lutte pour la vie ; j’y lançai ma mère et me laissai entretenir par elle. Je ne fus d’aucun soutien pour mon vieux père, au contraire, je m’accrochai à ses basques ». Finalement cela me console peu. Les années de liberté qu’il a vécues à Londres sont déjà passées pour moi, le bonheur possible se transforme toujours plus en bonheur impossible, je mène une vie horrible, un semblant de vie, et je suis assez lâche et misérable pour ne suivre Shaw que jusque là en lisant ce passage à mes parents. Comme cette vie possible étincelle devant mes yeux ouverts avec ses couleurs d’acier, ses barres d’acier tendues sur une obscurité aérienne !

Jakob Gordin (1853-1909), le « Shakespeare yiddish » (Kafka écrit Gordon). Il est né en Ukraine et a exercé plusieurs métiers : d’abord paysan et ouvrier au chantier naval à Odessa, puis acteur, professeur et journaliste. Il a milité en faveur du socialisme et ses pièces (il en a composé plus de 70) évoquent la vie réelle des juifs. En 1891 il émigre aux Etats-Unis où il sera l’auteur le plus joué sur les scènes de théâtre yiddish.

Jizchak Löwy : acteur dans la troupe de théâtre yiddish ayant joué plusieurs pièces au Café Savoy pendant l’automne 1911. Kafka assista à de nombreuses représentations évoquées dans les premiers cahiers du Journal. Une amitié s’est nouée entre lui et Löwy, un juif né en Russie dont les histoires héritées du judaïsme fascinaient l’écrivain, au point d’en noter plusieurs dans ce même cahier.

Journal de Kafka (II,1)

Alors que c’était déjà devenu insupportable – un jour de novembre, la nuit tombait – et que je courais sur le mince tapis de ma chambre comme sur un champ de courses, je me retournai effrayé par la vision de la rue éclairée et découvris un nouvel objectif dans les profondeurs de la chambre au fond du miroir, et je me mis à crier, juste pour entendre le cri qui reste sans réponse et auquel rien n’enlève la force du cri, qui s’élève donc sans contrepoids et ne peut cesser même s’il se tait, alors une porte s’ouvrit dans le mur, très rapidement, car il y avait urgence, et même les chevaux de fiacre en bas sur le pavé se cabrèrent, gorges en avant, pattes arrière écartées, comme des chevaux devenus sauvages au milieu de la bataille.
Un enfant, sous la forme d’un petit fantôme, vint du couloir totalement obscur où la lampe ne brûlait pas encore et, comme une danseuse de ballet, s’immobilisa sur la pointe des pieds, sur une lame du parquet qui se balançait imperceptiblement. Aussitôt ébloui par la lumière crépusculaire de la chambre, il voulut vite plonger son visage dans ses mains, mais il s’apaisa tout de suite lorsqu’il regarda vers la fenêtre face au montant de laquelle le halo lumineux qui montait des réverbères en bas dans la rue fut finalement recouvert par l’obscurité. Le coude contre le mur de la pièce, l’enfant se tenait bien droit devant la porte ouverte et laissait un courant d’air venu de l’extérieur caresser ses chevilles et passer le long de son cou et de ses tempes.
Je le regardais un moment, puis je lui dis « bjour » et pris ma veste posée sur l’écran de cheminée parce que je ne voulais pas rester à moitié nu. Je laissais un moment ma bouche ouverte afin que mon agitation sorte par la bouche. J’avais de la mauvaise salive en moi, mes cils tremblaient sur mon visage, sur le côté g. du front je sentais une tension comme si j’avais reçu un coup de carabine sans ressentir de douleur, bref il ne me manquait rien, à part cette visite, que j’attendais en fait.
L’enfant était encore au même endroit près du mur, il avait appuyé la main droite contre le mur et, les joues toutes rouges, ne se lassait pas de constater que le mur badigeonné de blanc était granuleux et se frottait les doigts qu’il regardait sans cesse.
Je dis : c’est bien chez moi que vous vouliez venir ? Ce n’est pas une erreur ? Il est très facile de se tromper dans cette grande maison. Voici mon nom, j’habite au troisième étage dans la chambre numéro 11. Est-ce donc bien moi auquel vous vouliez rendre visite ?
« Du calme, du calme, dit l’enfant par-dessus l’épaule je ne me suis pas trompé. »
« Alors entrez dans la pièce, je voudrais fermer la porte. »
« Je viens de la fermer, ne vous donnez pas cette peine, surtout calmez-vous. »
Ne parlez pas de peine. Mais dans ce couloir vivent une quantité de gens, et naturellement je les connais tous ; la plupart rentrent en ce moment de leur travail ; s’ils entendent parler dans une pièce, ils s’imaginent avoir le droit d’ouvrir et de contrôler ce qui se passe. C’est comme ça que ça se passe. Ces gens ont une journée de travail derrière eux, à qui donc se soumettraient-ils alors qu’ils sont libres le temps d’une soirée ? D’ailleurs vous savez tout cela. Alors laissez-moi fermer la porte.
Mais qu’y a-t-il donc ? Qu’avez-vous ? En ce qui me concerne, on peut laisser tout le monde entrer. Et encore une fois, j’ai déjà fermé la porte, croyez-vous donc que vous êtes le seul à pouvoir fermer la porte ? J’ai même fermé à clé.
Alors c’est bien. Je ne veux rien de plus. Vous n’étiez pas obligé de fermer à clé. Et maintenant que vous êtes là, mettez vous à votre aise. Vous êtes mon hôte, faites-moi entièrement confiance. Mettez-vous à l’aise, n’ayez crainte. Je vais ni vous obliger à rester, ni à partir. Faut-il vraiment que je vous le dise ? Me connaissez-vous si mal ?
Non, vous n’aviez vraiment pas besoin de le dire. Plus encore, vous n’auriez pas dû le dire. Je suis un enfant pourquoi faire autant de manières avec moi ?
Ce n’est pas si grave. Un enfant bien sûr, mais vous n’êtes pas si jeune. Vous êtes déjà bien grand. Ne m’en veuillez pas, vous êtes déjà à un âge que je trouve désagréable. Si vous étiez une fille, vous ne pourriez pas rester si facilement enfermé avec moi dans une pièce. À part si je vous plaisais
Nous ne devons pas nous faire de soucis à ce sujet. Je voulais juste dire que le fait que je vous connaisse bien ne me protégeait pas beaucoup, cela vous dispense simplement d’avoir à me raconter des histoires. Mais malgré tout vous me faites des compliments, arrêtez je vous prie, oui arrêtez. En plus je ne vous connais pas si bien, surtout dans cette obscurité. Ce serait bien mieux si vous allumiez la lumière. Et puis non. Quoiqu’il en soit, je n’oublierai pas que vous m’avez déjà menacé.
Comment ? Je vous aurais menacé ? Allons donc. Je suis si heureux que vous soyez enfin ici. Je dis enfin parce qu’il est déjà si tard. Je ne comprends pas pourquoi vous êtes arrivé si tard. Il est possible que le bonheur m’ait fait parler de façon désordonnée et que vous m’ayez mal compris. Je reconnais dix fois que j’ai parlé ainsi, oui je vous ai menacé de tout ce que vous voulez. – On ne se querelle pas avec un hôte. – Mais comment avez-vous pu croire à cela, comment avez-vous pu me blesser ainsi, pourquoi voulez-vous gâcher à tout prix ce bref moment que vous passez ici. Une personne étrangère serait plus proche que vous.
Je le crois bien, il y avait là nulle sagesse, je vous suis par nature plus proche que peut l’être une personne étrangère. Cela, vous le savez, alors pourquoi cette mélancolie ? Dites-moi que vous souhaitez jouer la comédie et je m’en vais tout de suite.
Alors ça aussi vous osez me le dire ? Vous ne manquez pas d’audace. Vous êtes quand même dans ma chambre. Vous frottez vos doigts frénétiquement sur mon mur. Ma chambre, mon mur. Et en plus ce que vous dites est ridicule pas seulement insolent. Vous dites que c’est votre nature qui vous oblige à me parler de cette manière. Vraiment ? Votre nature vous oblige ? C’est gentil de la part de votre nature. Mais qu’est donc votre nature ? Votre nature est ma nature et si je me comporte par nature de façon amicale avec vous, alors vous devez faire de même
Est-ce amical ?
Je parle d’avant
Savez-vous comment je serai plus tard ?
Je n’en sais rien.
Et j’allai à la table de nuit où j’allumai la bougie. (À cette époque je n’avais ni gaz ni électricité dans ma chambre.) Je restais assis encore un moment à côté de la table jusqu’au moment où j’en eus aussi assez, mis mon pardessus, pris mon chapeau sur le canapé et éteignis la bougie. En sortant je fus bloqué par le pied d’un fauteuil. Dans l’escalier je croisai un locataire du même étage. Vous repartez déjà, espèce de crapule ? dit-il, les jambes étendues sur deux marches. « Que puis-je faire dis-je il y avait un fantôme dans ma chambre. » Vous dites ça avec le même mécontentement que si vous aviez trouvé un cheveu dans la soupe. – Vous plaisantez, mais faites bien attention, un fantôme est un fantôme. – C’est tout à fait vrai. Mais si on ne croit pas du tout aux fantômes ? – Vous pensez donc que j’y crois, moi, aux fantômes ?

Alors que les autres carnets du Journal ont servi aussi à l’écriture de quelques courts récits (notamment « Le malheur du célibataire ») ou d’essais (sur la littérature mineure), ce deuxième carnet contient de nombreux fragments narratifs, dont une bonne partie du premier chapitre – Le soutier – du roman Amérique. Ici, en ouverture du second cahier, on trouve un récit de plusieurs pages : j’ai parlé au sujet des journaux de « laboratoire d’écriture », Kafka mêlant au quotidien anecdotes sur sa famille ou ses amitiés et essais de fiction. Ce n’est que plus tard, suite à une rencontre à Leipzig avec l’éditeur Kurt Wolff — auquel l’a conduit son ami Max Brod, jouant l’impresario — qu’il extraira de ces mêmes cahiers plusieurs récits pour en faire son premier livre, Betrachtung(titre traduit communément par Contemplation, auquel je préfère Considération) publié en 1913. Le récit plus haut y sera intégré sous le titre « Unglücklichsein » (« Être malheureux »). Je donnerai une traduction du récit définitif, la fin manque à celui du Journal (sans doute écrite sur une feuille séparée qui a été perdue), je m’en tiens en ce qui concerne l’enfant fantôme à l’absence de ponctuation et de tirets pour le dialogue (il s’agit d’une première version), et reviendrai donc sur ce texte d’ici quelques jours, à l’aide notamment d’un fac-similé du livre original, assez surprenant dans sa composition.

Traduction et note de Laurent Margantin

Journal de Kafka (V,1)

4.I II C’est par pure vanité que j’aime tant faire la lecture à mes sœurs, (ce qui fait qu’aujourd’hui p.e. il est trop tard pour écrire) Non que je sois convaincu d’atteindre quelque chose de remarquable en faisant la lecture, je suis plutôt entièrement dominé par le besoin de me pousser vers les bons ouvrages que je suis en train de lire et de m’en approcher si près que je me confonde avec eux en un seul flot sans que le mérite m’en revienne, mais plutôt à mes sœurs dont l’attention, quand elle m’écoutent lire, est uniquement éveillée par le texte lu et troublée par ce qui est sans importance, et qu’ainsi, également sous l’effet dissimulateur de la vanité, je prenne part en tant que cause à toute l’influence exercée par l’œuvre elle-même. Et si je fais la lecture à mes sœurs de façon réellement admirable, accentuant certains endroits du texte avec une précision à mes yeux extrême, c’est parce qu’ensuite je suis récompensé à l’excès non seulement par moi-même mais aussi par mes sœurs. Mais si je lis devant Brod ou Baum ou d’autres, ma lecture ne peut que leur sembler affreusement mauvaise étant donné les éloges que j’en attends, même s’ils ignorent tout de la qualité de mes autres lectures, car là je vois que l’auditeur maintient la séparation entre moi et le texte lu, je ne peux pas m’unir totalement au texte sans avoir le sentiment d’être ridicule, sentiment qui n’a aucun soutien à attendre de la part de l’auditeur, ma voix tourne autour du texte à lire, j’essaie, car c’est ce qu’on veut, d’y pénétrer ici et là, mais n’en ai pas sérieusement l’intention, car ce n’est pas du tout ce qu’on attend de moi ; ce qu’on veut à vrai dire, que je lise sans vanité calme et distant et n’être passionné que lorsque ma passion est indispensable, j’en suis incapable ; mais bien que je crois m’en être accommodé et me contente donc de mal lire devant d’autres personnes que mes sœurs, ma vanité, qui cette fois ne devrait plus avoir aucun droit, se montre tout de même lorsque je suis blessé si quelqu’un trouve quelque chose à redire à ce que j’ai lu, que je rougis et veux poursuivre vite ma lecture, tout comme j’aspire en général, quand j’ai commencé à lire, à lire sans fin avec le désir inconscient qu’au cours de cette longue lecture le sentiment vain et faux va naître – chez moi en tout cas – d’une unité avec le texte lu, même si j’oublie que je n’aurai jamais assez de force immédiate pour que mon sentiment agisse sur la claire vision d’ensemble de l’auditeur et que ce sont toujours les sœurs à la maison qui initient la confusion désirée

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Pas de point final.