Journal de Kafka (V,7)

Madame T. a malheureusement toujours des rôles qui ne font que révéler l’essence de sa personnalité, elle joue toujours des femmes et des jeunes filles qui sont tout à coup malheureuses, persécutées, déshonorées, offensées, mais auxquelles on n’accorde pas le temps de développer leur personnalité selon un ordre naturel. En assistant à l’explosion de la force naturelle avec laquelle elle interprète ces rôles qui sont des sommets uniquement dans son interprétation, mais qui, en revanche, en raison de la richesse qu’ils exigent, ne sont que de simples ébauches dans la pièce écrite, on s’aperçoit de ce qu’elle serait capable de faire. – L’un de ses mouvements importants part comme un frisson de ses hanches raides et frémissantes. Sa petite fille semble avoir une hanche complètement raide. – Quand les acteurs se prennent dans les bras, ils se tiennent l’un l’autre la perruque. – Alors que l’autre jour je montais avec Löwy dans sa chambre où il voulait me lire la lettre qu’il avait écrite à Nombert, l’écrivain de Varsovie, nous avons rencontré le couple T. sur le palier. Ils portaient dans leur chambre leurs costumes de Kol-Nidre, enveloppés comme des matsoth dans du papier de soie. Nous sommes restés là un moment. La rampe d’escalier servait d’appui à mes mains et à l’accentuation de mes phrases. Sa grande bouche bougeait si près de moi dans des formes étonnantes et naturelles. Par ma faute, la conversation menaça de sombrer dans la désolation, car dans ma volonté d’exprimer à la hâte tout mon amour et mon attachement, je suis seulement parvenu au constat que les affaires de la troupe marchaient très mal, que leur répertoire était épuisé qu’ils ne pourraient donc plus rester longtemps et que le désintérêt des Juifs de Prague à leur égard était incompréhensible. Je devrais venir lundi à Sejdernacht – ainsi m’a-t-elle prié –, bien que je la connaisse déjà. Je l’entendrai chanter une chanson (bore Isroel) que j’aime particulièrement, comme elle se souvenait me l’avoir entendu dire.


Je respecte l’absence de ponctuation après « que leur répertoire était épuisé ».
Madame T. : il s’agit de madame Tschissik, une autre actrice de la troupe de théâtre yiddish présente à Prague depuis plusieurs semaines. Kafka en est amoureux et elle est très présente dans les précédents carnets.
Kol-Nidre : pièce yiddish d’Abraham Scharkansky, Kafka en a vu une représentation le 22 octobre 1911 (premier carnet du Journal).
Matsoth : une matsa (pluriel matsoth) est un pain non levé, consommé pendant la fête de Pessa’h.
Sjedernacht : pièce yiddish de Joseph Latteiner, que Kafka a vue jouer le 8 octobre 1911 (premier carnet du Journal). Bore Isroel : en hébreu, « créateur d’Israël ».

Journal de Kafka (V,6)

6 I 12 Hier « Vicekönig » de Feimann. La capacité à être impressionné par ce qui est juif dans ces pièces m’abandonne parce que celles-ci sont trop monotones et dégénèrent en un désespoir fier de ses crises sporadiques plus violentes. Lors des premières pièces, je pouvais penser que j’étais entré en contact avec un judaïsme dans lequel les germes du mien reposaient et qui se développeraient en venant à moi et ainsi m’éclaireraient dans mon judaïsme engourdi et me mèneraient plus loin, au lieu de cela plus j’écoute et plus ils s’éloignent de moi. Naturellement, les personnes restent et c’est à elles que je me tiens. ˗ Madame Klug organisait une soirée de bienfaisance, c’est pourquoi elle a chanté quelques nouvelles chansons et fait quelques nouvelles blagues. Mais c’est seulement pendant sa première chanson que j’ai été sous son emprise, alors je suis dans un rapport extrêmement intense avec chaque particule de sa personne, avec ses bras étendus et ses doigts qui claquent pendant qu’elle chante, avec ses boucles de cheveux aux tempes enroulées et serrées, avec la mince chemise, plate et innocente, qui passe sous son gilet, avec la lèvre inférieure qui ressort tout à coup savourant l’effet d’une blague (voyez-vous, je parle toutes les langues, mais en yiddish), avec ses petits pieds gras qui, dans leurs épais bas blancs, sont comprimés dans la chaussure jusque sous les orteils. Mais comme elle a chanté hier de nouvelles chansons, elle a nui à l’effet principal qu’elle produit sur moi, effet qui consistait en ce qu’une personne se donne en spectacle avec quelques blagues et chansons qu’elle a choisies et que son tempérament et l’ensemble de ses forces lui permettent de présenter à la perfection. Comme cette présentation est réussie, tout est réussi, et si le fait de laisser souvent cette personne agir sur nous nous procure de la joie, nous ne serons nullement gênés – et tous les spectateurs sont peut-être d’accord avec moi – par la répétition continuelle des mêmes chansons, nous l’approuverons au contraire comme un moyen de se concentrer autant p.e. que l’obscurcissement de la salle et, considéré du point de vue de la femme, nous y reconnaîtrons l’intrépidité et la conscience de sa propre valeur, que nous recherchons justement. C’est pout cela que lorsque ce fut le tour des nouvelles chansons qui ne pouvaient rien montrer de nouveau chez madame Klug puisque les anciennes avaient parfaitement accompli leur devoir, et que ces chansons avaient la prétention d’être considérées comme des chansons, sans qu’il n’y eût aucune raison à cela, et qu’elles détournèrent ainsi l’attention de madame Kl. tout en révélant qu’elle aussi ne se sentait pas à l’aise en chantant ces chansons et d’une part ratait son numéro et d’autre part faisait des expressions de visage et des gestes exagérés, on ne pouvait qu’être fâché et on ne se consolait qu’au souvenir de son spectacle parfait d’autrefois trop solide en raison de son authenticité inébranlable pour être troublé par le spectacle présent.


Madame Klug : une actrice de la troupe de théâtre yiddish dirigée par Jizchak Löwy. Elle apparaît à plusieurs reprises dans les précédents carnets, notamment lors d’une scène d’adieu à la gare de Prague. La soirée de bienfaisance qu’elle organise au Café Savoy ainsi que la pièce de Sigmund Feinmann sont annoncées dans le Prager Tagblatt du 5 janvier 1912. « Aujourd’hui grande soirée de bienfaisance de la populaire soubrette Flora Klug. » J’’extrais la photographie de Florence Klug plus bas de cette remarquable page web : https://yiddishstage.org/franz-kafkas-vagabond-stars

Journal de Kafka (V,5)

Invité Weltsch à venir à la soirée de bienfaisance de madame Klug. Löwy souffrant de violents maux de crâne qui sont vraisemblablement le symptôme d’une grave maladie cérébrale, s’est appuyé contre un mur dans la rue en bas où il m’attendait, la main droite sur le front de désespoir. Je l’ai montré à Weltsch qui, du canapé, s’est penché à la fenêtre. Je me suis dit que c’était la première fois dans ma vie que j’observais avec cette légèreté quelque chose dans la rue qui me concernait de près. En soi, une telle façon d’observer ne m’est connu qu’à travers Sherlock Holmes.

Franz Kafka a fait la connaissance de Felix Weltsch, d’abord un ami de Max Brod, une dizaine d’années plus tôt, au printemps 1903. Comme lui, Weltsch avait suivi des études de droit, mais c’est surtout leur intérêt commun pour la philosophie qui les rapprocha au fil des années.

Originaire de Pologne, Jizchak Löwy dirigeait une troupe de théâtre yiddish arrivée à Prague quelques mois plus tôt. Kafka assista à plusieurs des pièces mises en scène par Löwy et devint un ami proche. Ce dernier a joué un rôle déterminant dans la découverte par Kafka du judaïsme. Lire notre traduction inédite en français de ses Souvenirs de la Prague littéraire.

Madame Klug était l’une des actrices de cette troupe de théâtre.

Sherlock Holmes : les romans et nouvelles de Conan Doyle ont été publiés entre 1887 et 1917.

Journal de Kafka (V,4)

Quand on croit avoir définitivement décidé de rester chez soi pour passer la soirée, qu’on a mis sa veste d’intérieur, qu’après le dîner on est assis à la table éclairée pour se mettre à un travail ou à un jeu à l’issue duquel on ira se coucher comme à l’accoutumée, quand dehors il fait un temps maussade qui rend le fait de rester chez soi tout naturel, quand on est déjà resté si longtemps à table immobile que partir maintenant ne provoquerait pas seulement le courroux paternel mais aussi la stupéfaction générale, quand en plus la cage d’escalier est déjà sombre et la porte en bas est fermée, et quand à présent, malgré tout cela, on se lève saisi tout à coup par un sentiment de malaise, qu’on change de veste, qu’on apparaît aussitôt en tenue de ville, qu’on déclare devoir partir, ce qu’on fait après avoir pris vite congé, qu’on croit avoir laissé derrière soi une colère plus ou moins forte selon la vitesse avec laquelle on claque les portes de l’appartement afin de faire cesser toute la discussion sur le fait de partir maintenant, quand on se retrouve dans la rue avec des membres qui vous récompensent pour la liberté inespérée qu’on leur a procurée en faisant preuve d’une vivacité spéciale, quand à travers cette décision on sent s’animer en soi la capacité à prendre des décisions, quand on comprend, en y accordant plus d’importance que d’habitude, que si l’on provoque et supporte aisément les changements les plus rapides, c’est davantage par force que par besoin, que laissé seul on se développe dans l’esprit et dans le calme et dans le fait d’en jouir, alors, pour ce soir-là, on est si entièrement sorti de sa famille qu’on ne pourrait le faire de façon plus poussée à travers les voyages les plus lointains, et on a fait une expérience qu’on ne peut qualifier que de russe en raison de l’extrême solitude qu’elle représente vue d’Europe. Cela se renforce encore si, à cette heure tardive de la soirée, on va rendre visite à un ami pour voir comment il va.

Texte intégré dans le premier livre publié par Kafka en décembre 1912, Betrachtung, sous le titre « La promenade soudaine ». Le thème de la promenade, seule ou accompagnée, est récurrent dans le Journal.

Felix Weltsch

Felix Weltsch (1884-1964), ami d’enfance de Max Brod. Son père était un marchand de tissus assez prospère et, comme sa femme, féru de musique. Tous deux voyaient d’un bon œil les amitiés littéraires et artistiques de leur fils, et l’avaient autorisé à inviter ses amis chaque dimanche au domicile familial. C’est dans ce cadre-là que Kafka a fait la connaissance de Weltsch, par l’entremise de Brod, au printemps 1903. Tous les trois étaient encore étudiants. Weltsch était passionné de philosophie et, à la différence de ses deux amis, n’avait pas d’ambition littéraire. Reiner Stach, le biographe de Kafka, raconte que, dès leur première rencontre, il avait été question de la Lettre de lord Chandos d’Hugo von Hofmannsthal qui venait d’être publiée dans un journal berlinois. Kafka se retrouvait dans cette mise en cause radicale du langage, contrairement à Weltsch pour lequel il n’y avait pas de vérité philosophique sans confiance dans le langage. La scène évoquée ici se passe des années plus tard, en décembre 1911, et on ignore si la « discussion douloureuse » tournait autour de questions philosophiques ou personnelles.

Oskar Baum

Kafka fait la connaissance d’Oskar Baum en 1904. Ne voyant que d’un œil depuis sa naissance, Baum avait perdu l’usage du deuxième œil suite à une rixe entre des élèves allemands et tchèques. Il dut quitter sa famille, son école et sa ville natale (Pils) pour suivre des cours à une école juive pour aveugles à Vienne. Il y suivit notamment un remarquable enseignement musical et retrouva plus tard ses parents qui s’étaient installés à Prague. Il donna des cours de musique et commença également à écrire de la poésie. C’est Max Brod qui l’encouragea à écrire sur sa vie d’aveugle, ce qu’il fit avec un roman autobiographique intitulé Leben im Dunkeln (Vie dans l’obscurité) publié en 1911. C’est à peu près à la même époque que Baum, Weltsch, Brod et Kafka ont commencé à se rencontrer régulièrement pour parler de leurs projets littéraires, lire leurs manuscrits en cours, parfois jouer de la musique.

Journal de Kafka, deuxième carnet

Voici les caractéristiques physiques du deuxième carnet du Journal de Kafka : « Carnet à la couverture de toile cirée noire (sur un papier marron clair), pages de garde marron clair, 51 feuilles (les deux dernières feuilles dé-tachées), hauteur 24,6 cm, largeur 19,9 – 20,2 cm, tranche bleue, sans filigrane, 2 pages blanches, écriture au crayon à papier au début, encre bleue à un endroit, sinon encre noire. »

Les douze carnets employés par Kafka pour l’écriture de son Journal sont conservés depuis 1961 à la bibliothèque Bodléienne de l’Université d’Oxford à laquelle j’emprunte cette description. Ils sont tous de la même taille et ont une couverture de toile cirée marron, marron-rougeâtre ou noire.

Plutôt que de les rassembler en un seul volume une fois la traduction des douze carnets achevée, j’ai choisi de les éditer séparément au fur et à mesure de la traduction, accompagné chacun d’un appareil critique en fin de volume.

Je tente de rendre le caractère brut de l’écriture de Kafka dans ces carnets, écriture qui se distingue fortement de celle de ses récits. Parfois, la ponctuation manque. Certaines phrases sont inachevées. Il n’y a pas toujours de date, car avant d’être un journal, ces carnets étaient employés par Kafka comme des cahiers d’écriture, ce qui apparaît clairement dans les deux premiers qui couvrent une même période (les années 1910-11) et qui se recoupent par endroits.

Dans ce deuxième carnet, on pourra lire de nombreux fragments narratifs que Max Brod avait extraits de sa première édition du Journal pour les publier dans un volume à part intitulé Tentation au village. Marthe Robert, première traductrice du Journal de Kafka en français (Pierre Klossowski en avait donné des fragments quelques années avant elle) s’étant servi de cette première édition de Brod, ils sont également absents de cette traduction considérée comme canonique, alors que manquent aussi plusieurs passages nettement diaristiques caviardés par l’ami de Kafka pour diverses raisons souvent d’ordre personnel.

Je suis quant à moi l’édition critique allemande parue chez Fischer qui donne à lire chacun des douze carnets dans leur intégralité.

Pour les dates, nous respectons toujours la graphie employée par Kafka. Ainsi, pour « 3 I II », il faut lire : 3 janvier 1911.

Laurent Margantin

Commander aux éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka, premier carnet

Kafka commence la rédaction de son Journal en 1909, elle se poursuivra jusqu’en 1922. Le Journal est une espèce de « laboratoire littéraire » où se mêlent des visions du quotidien à des morceaux de récit en cours. De nombreux passages peuvent être qualifiés de « flux d’écriture » : la ponctuation a disparu, la syntaxe est parfois libre, il s’agit pour Kafka d’exercices littéraires rapides au caractère brut. Cette dimension n’est pas rendue dans la traduction de Marthe Robert publiée dans les années cinquante. D’autre part, plusieurs passages plus dérangeants où il est question de contemporains ont été évacués par Max Brod, le premier éditeur du Journal de Kafka. Un point important également : la présente traduction se base sur l’édition critique allemande la plus récente, édition génétique des journaux : il faut en effet parler au pluriel, car il y a douze cahiers en tout, cahiers qui paraîtront progressivement aux éditions Œuvres ouvertes.

Traduction et présentation de Laurent Margantin

Commander sur Œuvres ouvertes