Journal de Kafka (VI,3)

Théâtre Lessing : Les Rattes

Lettre à Pick, parce que je ne lui ai pas écrit. Carte à Max, pour la joie causée par Arnold Beer


Le 2 mai 1912, le festival de mai à Prague s’ouvrait sur une pièce de Gerhart Hauptmann, Die Ratten mise en scène par le Berliner Lessingtheater et jouée au Nouveau Théâtre allemand de Prague.

Otto Pick venait de publier le recueil de poèmes « Freundliches Erleben » et Max Brod son roman « Arnold Beer ».

Journal de Kafka (VI,2)

Rêve récent : je traversais Berlin en tramway avec mon père. Le caractère de grande ville était représenté par d’innombrables barrières dressées à distances régulières, peintes de deux couleurs, aux pointes émoussées et polies. A part cela, tout était presque vide, mais la foule de ces barrières était importante. Nous arrivâmes devant une porte, nous descendîmes du tramway sans le sentir, nous entrâmes par cette porte. Derrière la porte s’élevait un mur très raide que mon père escalada presque en dansant, ses jambes s’envolèrent tellement c’était facile pour lui. Il y avait sûrement quelque brutalité dans le fait qu’il ne m’aidait pas du tout, car je ne parvins en haut qu’avec la plus grande peine, à quatre pattes, glissant fréquemment comme si le mur était devenu plus raide pendant ma progression. Ce qui était aussi pénible, c’est que le mur était couvert d’excréments humains, si bien que des flocons restaient accrochés sur moi, surtout sur la poitrine. Le visage penché, je les regardais et passais la main dessus. Quand je fus enfin arrivé en haut, mon père, qui venait déjà de l’intérieur d’un bâtiment, se jeta à mon cou et m’embrassa et me serra contre lui. Il portait une redingote dont le souvenir m’était resté, démodée, courte, rembourrée à l’intérieur comme un sofa. « Ce Dr. Von Leyden ! Mais quel excellent homme » ne cessait-il de s’exclamer. Mais ce n’était nullement au médecin qu’il avait rendu visite, c’était seulement à l’homme qui méritait d’être connu. J’avais un peu peur de devoir aller chez lui moi aussi, mais on ne l’exigea point. À gauche derrière moi, dans une pièce littéralement entourée de murs de verre, je vis un homme assis qui me tournait le dos. Il s’avéra que cet homme était le secrétaire du professeur, que mon père n’avait en fait parlé qu’avec lui et pas avec le professeur lui-même, mais qu’en quelque façon, à travers le secrétaire, il avait découvert personnellement les qualités du professeur, de telle sorte qu’à tous points de vue, il avait autant le droit d’exprimer un jugement sur le professeur que s’il avait parlé personnellement avec lui.


Nouvelle apparition du père (photo) dans le Journal, non seulement comme représentant de l’autorité familiale vécue au quotidien, mais en tant que figure littéraire : après la première apparition en père tyrannique et rejetant son fils dans le second carnet (Le monde urbain), le voici évoqué comme puissance physique écrasante, escaladant un mur raide avec une facilité déconcertante tandis que le fils peine et rechute, couvert d’excréments. Ce sixième carnet étant celui du Verdict, récit écrit en l’espace d’une nuit où la figure du père apparaît dans toute sa brutalité, rien d’étonnant à ce qu’il s’ouvre déjà sur un rêve au centre duquel se trouve Hermann Kafka. Dans la Lettre au père écrite quelques années plus tard, Franz Kafka évoquera le sentiment d’écrasement qu’il éprouvait enfant – au corps chétif – face à la puissance corporelle du père.

Journal de Kafka (V,9)

Les yechivot sont des centres d’études du Talmud qui sont financés par de nombreuses communautés en Pologne et en Russie. Ces centres ne coûtent pas très cher, car ils sont installés la plupart du temps dans un vieux bâtiment inutilisable dans lequel se trouve, en plus des salles d’étude et des chambres des élèves, le logement du Roch Yechivah qui remplit par ailleurs quelques fonctions dans la communauté, et de son assistant. Les élèves ne payent pas de frais de scolarité et prennent leur repas à tour de rôle chez les membres de la communauté. Bien que ces écoles soient fondées sur les principes religieux les plus stricts, ce sont d’elles justement que sort le progrès dissident, parce que les jeunes gens qui se retrouvent là viennent de loin et que ce sont justement les pauvres, les énergiques, ceux qui aspirent à quitter leur foyer, parce que la surveillance n’y est pas très sévère et que les jeunes gens sont entièrement dépendants les uns des autres et qu’une part essentielle de leurs études consiste à apprendre ensemble et à s’expliquer les uns aux autres les passages difficiles, parce que la piété est de même nature dans les différents lieux d’origine des étudiants, laquelle ne pousse pas particulièrement à l’expression orale, tandis que le progrès réprimé augmente ou diminue selon des modes les plus variés en fonction des différentes situations locales, si bien qu’il y a toujours beaucoup à raconter à ce sujet, et parce qu’il n’y a toujours qu’un seul exemplaire des écrits progressistes interdits qui soit entre les mains d’un individu, alors que dans la yechivah ils sont recueillis de tous les côtés et peuvent ainsi avoir une influence particulière étant donné que chaque possesseur ne communique pas seulement le texte, mais sa propre passion, pour toutes ces raisons et leurs conséquences directes, tous les poètes, politiciens, journalistes et savants progressistes de l’époque récente sont sortis de ces écoles. Ainsi, d’une part la réputation de ces écoles s’est beaucoup dégradée auprès des esprits orthodoxes, d’autre part des jeunes gens ayant des tendances progressistes affluent plus qu’avant vers elles. – La yechivah d’Ostro est célèbre, c’est une petite localité à 8 heures de train de Varsovie. Tout Ostro se résume en fait à la bordure d’un petit bout de la route départementale. Löwy prétend que c’est aussi long que sa canne. Quand un jour un comte fit halte avec sa berline attelée de quatre chevaux, les 2 chevaux de devant et la partie arrière de la voiture étaient déjà en dehors de la localité. – Löwy se décida, à l’âge d’à peu près 14 ans, alors que les contraintes de la vie à la maison lui semblaient insupportables, d’aller à Ostro. En quittant la Close le soir, son père lui avait justement tapoté sur l’épaule et lui avait dit, comme ça, qu’il aimerait le voir plus tard et qu’il devait lui parler. Comme il était évident qu’il n’y avait une nouvelle fois que des reproches à attendre, L. alla directement de la Close à la gare, sans bagages, dans un caftan en meilleur état parce que c’était samedi, et avec tout son argent qu’il portait toujours sur lui, il prit le train de 10 heures pour Ostro, où il arriva à 7 heures du matin. Il se rendit aussitôt à la yechivah où il ne fit pas particulièrement sensation parce que tout le monde peut entrer dans la yechivah et qu’il n’existe pas de conditions d’admission particulières. La seule chose étonnante, c’était le fait qu’il voulait entrer à l’école à cette période – on était en été –, ce qui n’était pas courant, et qu’il avait un caftan en bon état. Mais on s’accommoda bien vite de cela aussi parce que de si jeunes gens, qui sont liés les uns aux autres par leur judaïsme avec une force qui nous est inconnue, font facilement connaissance. Il se distingua dans l’étude car il apportait déjà beaucoup de savoir de chez lui. La conversation avec ces inconnus lui plut, encore plus quand, ayant appris qu’il avait de l’argent, ils se pressèrent autour de lui pour lui proposer des choses à acheter. L’un d’entre eux, qui voulait lui vendre des « jours », le surprit tout particulièrement. Par « jours », on désignait en effet des repas gratuits. C’était un objet à vendre parce que les membres de la communauté qui, à travers l’octroi de repas gratuits sans considération de personne, voulaient faire une œuvre agréable à Dieu, n’avaient cure de savoir qui était assis à leur table. Mais si un étudiant était particulièrement adroit, il pouvait réussir à réserver deux repas sur une journée. On pouvait supporter d’autant mieux ces doubles repas qu’ils n’étaient pas très copieux et qu’après avoir mangé le premier on pouvait engloutir le second avec grand plaisir, et aussi parce qu’il arrivait qu’un jour fût doublement pourvu quand il n’y avait rien les autres jours. Malgré tout, chacun était naturellement content quand il avait l’occasion de vendre de façon avantageuse un repas gratuit qu’il avait en trop. Mais pour quelqu’un qui arrivait en été comme Löwy c’est-à-dire à une époque où les repas gratuits étaient distribués depuis longtemps, la seule possibilité de s’en procurer qui restait était de les acheter, étant donné que les repas initialement en trop étaient tous récupérés par les spéculateurs. – La nuit à la yechivah était insupportable. Certes, toutes les fenêtres restaient ouvertes parce que la nuit était chaude, mais la puanteur et la chaleur ne voulaient pas quitter les chambres parce que les étudiants, qui n’avaient pas de véritables lits, se couchaient pour dormir à l’endroit où ils étaient restés assis juste avant, sans se déshabiller, dans leurs vêtements trempés de sueur. Tout était plein de puces. Tôt le matin, chacun se mouillait rapidement les mains et le visage avec de l’eau et on recommençait à étudier. On étudiait le plus souvent ensemble, habituellement à deux sur un même livre. Souvent, plusieurs étudiants formaient un cercle lors de débats. De temps en temps seulement, le Roch Yechivah expliquait les passages les plus difficiles. Bien que L. eût trouvé plus tard – il resta 10 jours à Ostro, mais dormit et mangea à l’auberge – 2 amis ayant les mêmes idées (on ne se trouvait pas si facilement, parce qu’il fallait d’abord examiner avec prudence les opinions de l’autre et si l’on pouvait lui faire confiance), il fut cependant très heureux de rentrer chez lui, parce qu’il était habitué à une vie réglée et qu’il souffrait trop du mal du pays.


Nouveau récit de l’acteur yiddish Löwy que rapporte ici Kafka.

« Une yechivah, ou yeshivah (en hébreu : ישיבה, yechivot au pluriel) est un centre d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme. Chaque yeshiva est généralement dirigée par un rabbin, appelé Roch Yechivah (littéralement « tête de yechivah ») ». (source: Wikipédia)

Close : mot yiddish (« klois ») signifiant « petite salle d’études »

Journal de Kafka (V,110)

Comment, aujourd’hui, j’ai parlé de façon affectée devant Haas qui faisait l’éloge du récit de voyage de Max et du mien afin, au moins, de me rendre ainsi digne de l’éloge infondé concernant le récit, ou bien afin de prolonger dans la duperie l’effet du récit obtenu par ruse ou mensonge, ou dans l’aimable mensonge de Haas que j’essayais de lui faciliter.


Willy Haas (1891-1973), l’un des rédacteurs de la revue Herder-Blätter, il publia la première partie de ce récit de voyage écrit à quatre mains sous le titre Richard et Samuel (« Le premier long voyage en train, Prague-Zürich ») en juin 1912.

Fin du cinquième carnet  

Journal de Kafka (V,108)

8   IV   12    Samedi saint.

Connaissance complète de soi-même. Pouvoir prendre dans ses bras l’étendue de ses capacités comme une petite balle. Accepter le plus grand déclin comme quelque chose de connu tout en restant encore élastique.


Erreur de Kafka concernant la date: cette année 1912, la Samedi saint eut lieu le 6 avril et non le 8.