Journal de Kafka (III,29)

C’est la vigueur du langage qui séduit souvent dans les journaux, dans les conversations, au bureau, ensuite c’est l’espoir né d’une faiblesse passagère qu’on va vivre dès l’instant suivant une illumination soudaine et d’autant plus violente, ou bien seulement une forte confiance en soi ou une simple nonchalance ou une grande impression présente que l’on veut à tout prix décharger sur l’avenir, ou encore l’idée que l’enthousiasme présent et authentique justifierait toute confusion à venir, ou la joie à lire des phrases qui sont soulevées au milieu par un ou deux chocs et qui ouvrent progressivement la bouche jusqu’à ce qu’elle ait atteint sa plus grande dimension même si elles la ferment ensuite beaucoup trop vite et de travers, ou encore l’indice de la possibilité d’un jugement catégorique fondé sur la clarté, ou encore l’effort du discours qui en réalité est achevé pour se relancer une nouvelle fois, ou encore le désir d’en finir avec un sujet, ventre à terre s’il le faut, ou encore le désespoir qui cherche une issue alors qu’il respire difficilement, ou encore le désir d’une lumière sans ombre – tout cela peut séduire au point de faire dire de telles phrases : « Le livre que je viens de finir est le plus beau que j’aie lu jusqu’à présent » ou bien « est d’une beauté que je n’ai encore jamais trouvée dans aucun livre ».

Journal de Kafka (III,27)

Une des impressions les plus importantes lors du départ de Mme Klug a été celle-ci : je ne pouvais m’empêcher de croire qu’en tant que simple femme bourgeoise elle se forçait à se tenir en dessous du niveau de sa véritable destinée humaine et qu’il suffirait d’une bond, d’une porte brusquement ouverte, d’une lumière allumée pour qu’elle devienne actrice et me soumette. Elle était d’ailleurs effectivement en haut et moi en bas comme au théâtre. – Elle s’est mariée à l’âge de 16 ans, a 26 ans.

Journal de Kafka (III,23)

Ai fait hier soir mes adieux à madame Klug. Nous (moi et Löwy) avons couru le long du train et vu madame Klug qui regardait dehors derrière une fenêtre fermée du dernier wagon. Encore dans le compartiment, elle a vite tendu le bras vers nous, s’est levée, a ouvert la fenêtre, s’y est tenue un instant avec son manteau largement ouvert, jusqu’au moment où le sombre monsieur Klug, qui ne peut ouvrir la bouche qu’en grand et avec amertume et ne peut la fermer que serrée comme si c’était pour toujours, s’est levée devant elle. Pendant les 15 minutes j’ai dit très peu de choses à Mr. Klug et l’ai peut-être regardé deux fois seulement, le reste du temps je ne pouvais pas détacher mes yeux de madame Klug au cours d’une conversation inintéressante et hachée. Elle était totalement sous l’emprise de ma présence, mais plus dans son imagination que réellement. Quand elle s’adressait à Löwy en commençant toujours avec les mêmes mots « Dis donc, Löwy », c’était à moi qu’elle parlait, quand elle se serrait contre son mari qui la laissait parfois accéder à la fenêtre de sa seule épaule droite en pressant sa robe et son manteau bouffant, elle s’efforçait de me donner de cette façon un signe vide. La première impression que j’ai eue lors des représentations, celle de ne pas lui être particulièrement agréable, devait sans doute être la bonne, elle m’invitait rarement à chanter avec les autres et quand cela arrivait c’était sans entrain, quand elle me demandait quelque chose je répondais malheureusement toujours à côté (« vous comprenez ça ? » je disais « oui » mais elle attendait « non » pour pouvoir répondre « moi non plus ») elle ne m’a pas offert ses cartes postales une deuxième fois, je préférais madame Tschissik à qui j’ai voulu offrir des fleurs, au détriment de madame Klug. Mais à cette aversion s’est ajouté le respect pour mon doctorat que mon aspect enfantin n’a pas empêché et même plutôt renforcé. Ce respect était si grand que sa façon de s’adresser à moi d’un « Savez-vous, monsieur le docteur », certes fréquent mais pas particulièrement appuyé, m’a fait regretter à moitié consciemment de le mériter si peu et me demander si je n’étais pas en droit d’exiger que chacun l’emploi pour m’adresser la parole. Mais comme j’étais tellement respecté en tant qu’homme, je l’étais à plus forte raison en tant que spectateur. Je rayonnais quand elle chantait, je ne cessais de rire et de la regarder tout le temps qu’elle était sur scène, je chantais les mélodies avec les autres, plus tard les paroles, je l’ai remerciée après quelques représentations ; grâce à cela évidemment elle a commencé à m’apprécier. Mais elle me parlait pleine de ce sentiment, j’étais gêné, je n’avais plus rien à dire et elle était elle-même gênée, si bien qu’en son cœur elle retournait à son aversion initiale et y restait. Elle devait donc faire d’autant plus d’efforts pour me récompenser en tant que spectateur et elle le faisait volontiers, car c’est une actrice vaniteuse et une femme pleine de bonté. C’est surtout quand elle se taisait au-dessus de nous à la fenêtre du compartiment qu’elle m’a regardé, sa bouche enchantée par la gêne et la ruse, ses yeux qui clignaient nageant sur les plis issus de sa bouche. Elle devait croire que je l’aimais, ce qui était vrai d’ailleurs, et avec ces regards elle m’a donné la seule chose qu’en femme d’expérience mais jeune, qu’en bonne épouse et mère elle pouvait donner à un docteur de sa fantaisie. Ces regards étaient si insistants et soutenus par des tournures comme « il y avait ici des invités charmants, certains en particulier » que je me détournais et c’est à ces instants-là que je regardais son mari. En les comparant tous les deux je m’étonnais sans raison de les voir partir ensemble et de ne se soucier pourtant que de nous sans avoir un regard l’un pour l’autre. Löwy a alors demandé s’ils avaient de bonnes places ; oui si cela reste aussi vide a répondu Mme Klug en jetant un coup d’œil à l’intérieur du compartiment dont l’air chaud serait bientôt rendu irrespirable par le tabac de son mari. Nous avons parlé de leurs enfants à cause desquels ils partaient ; ils ont 4 enfants, dont trois garçons, le plus âgé a 9 ans, ils ne les ont pas vus depuis 18 mois. Quand un monsieur à côté de nous s’est dépêché pour monter, nous avons cru que le train partait, nous nous sommes dit adieu en toute hâte, nous sommes serrés les mains, j’ai soulevé mon chapeau et l’ai tenu sur ma poitrine, nous avons reculé comme l’on fait quand un train part pour montrer que tout est fini et qu’on l’a accepté. Mais le train ne partait pas encore, nous nous sommes donc rapprochés, j’en étais très heureux, elle a pris des nouvelles de mes sœurs. Nous avons été surpris lorsque le train s’est mis en marche, Mme Klug a préparé son mouchoir pour nous dire adieu, elle me cria encore de lui écrire, est-ce que j’avais son adresse, elle était déjà trop loin pour que je puisse lui répondre avec des mots, alors j’ai montré Löwy du doigt, il pourra me la donner, c’est bien, elle m’a fait un signe rapide de la tête ainsi qu’à lui et elle a agité son mouchoir en l’air, j’ai soulevé mon chapeau, maladroitement d’abord, puis de plus en plus librement à mesure qu’elle s’éloignait. Plus tard je me suis rappelé avoir eu l’impression qu’en vérité le train ne partait pas, mais qu’il avançait juste un peu sur la voie pour que nous puissions nous amuser de ce spectacle, puis qu’il sombrait. Le même soir, madame Klug m’apparut dans le demi-sommeil, elle était anormalement petite presque sans jambes et elle tordait ses mains son visage déformé comme s’il lui était arrivé un grand malheur.

Madame Klug: actrice de la troupe de théâtre yiddish dirigée par Löwy.

Journal de Kafka (III,22)

1er novembre 1911 Aujourd’hui commencé à lire avide et heureux Histoire du judaïsme de Grätz. Parce que mon désir de le lire avait dépassé de beaucoup la lecture, cela m’a paru plus étranger que je le pensais et j’ai dû m’arrêter ici et là pour laisser mon judaïsme se rassembler grâce à ces moments de calme. Mais vers la fin, j’étais déjà saisi par l’imperfection des premières colonies dans le pays de Chanaan nouvellement conquis et par la fidèle tradition d’imperfection des hommes du peuple (de Josué, des Juges, d’Elis).

Kafka lit le livre en trois volumes de Heinrich Graetz, Volkstümliche Geschichte der Juden in drei Bänden (Leipzig, 1888).

Journal de Kafka (III,21)

Pour ne pas l’oublier au cas où mon père devrait me traiter une nouvelle fois de mauvais fils, je note que devant plusieurs parents et sans motif précis soit simplement pour m’enfoncer soit prétendument pour me sauver il a traité Max de « meschuggenen ritoch », et qu’hier alors que Löwy était dans ma chambre il a parlé en secouant tout son corps et en se pinçant les lèvres d’étrangers qu’on laisse entrer dans l’appartement, de ce qui peut être intéressant chez un étranger, de l’intérêt que présentent des relations aussi inutiles, etc. – Je n’aurais toutefois pas dû l’écrire, car je me suis plongé directement dans l’écriture par haine de mon père, haine à laquelle il n’a pourtant pas fourni de prétexte aujourd’hui et qui du moins concernant Löwy est disproportionnée par rapport aux propos de mon père que j’ai notés, haine qui augmente encore de ce que je n’arrive pas à me rappeler ce qu’il y avait de vraiment méchant dans la conduite du père.

« meschuggenen ritoch »: fou exalté en yiddish

Profond mépris du père pour les amis de Franz qui apparaît de manière récurrente. Löwy, acteur de théâtre yiddish originaire de Russie, représente à ses yeux la pauvreté des Juifs de l’est à laquelle il a voulu échapper par le commerce et l’assimilation à la culture bourgeoise de Prague.

Journal de Kafka (III,20)

Je lis les nouvelles de Wilhelm Schäfer surtout à voix haute avec un plaisir aussi soutenu que si je me passais une ficelle sur la langue. Hier après-midi, j’ai eu d’abord du mal à supporter Valli [1], mais lorsque je lui ai prêté Die Missgeschickten et qu’après l’avoir déjà lu un moment elle a paru être déjà suffisamment sous l’influence de l’histoire, je l’ai aimée à cause de cette influence et je lui ai donné une caresse.

Valli: la deuxième soeur de Kafka.

A propos de l’écrivain Wilhelm Schäfer, lire cette page de notre édition dans la rubrique « Les personnages du Journal ».