Journal de Kafka (V,104)

28.   III      De la conférence de Mme Fanta « Impressions berlinoises » : un jour, Grillparzer ne voulut pas aller à une soirée parce qu’il savait que Hebbel, avec qui il était ami, y serait également. « Il va encore m’assaillir de questions sur ce que je crois concernant Dieu et si je ne sais pas quoi dire, il deviendra grossier. » – Mon attitude butée.


Berta Fanta (1865-1918), épouse du pharmacien Max Fanta, tenait un salon, d’abord au Café Louvre puis dans son appartement de l’Altstädter Ring où se retrouvaient des intellectuels pragois, surtout des disciples du philosophe Franz Brentano. Kafka, et également Max Brod, ont participé parfois à ces soirées. La conférence de Berta Fanta eut lieu dans le cadre de l’association « Progrès féminin » le 25 mars 1912. Il y fut notamment question de la vie intellectuelle à Berlin, en particulier de l’Université.

Journal de Kafka (V,103)

27   III       Lundi, dans la rue, j’ai attrapé par le cou un garçon qui avec un autre jetait une grosse balle sur une bonne sans défense qui marchait devant eux, je l’ai attrapé juste au moment où la balle rebondissait sur le derrière de la jeune fille, je lui ai serré la gorge dans une grande colère, je l’ai poussé sur le côté et j’ai pesté. Ensuite j’ai continué à marcher et je n’ai même pas regardé la jeune fille. On oublie tout à fait son existence terrestre parce qu’on est tellement empli de colère et qu’on est autorisé à croire qu’on peut, à l’occasion, s’emplir également et totalement de sentiments encore plus beaux


Pas de point final.

Journal de Kafka (V,100)

Dans la pièce d’à côté, ma mère s’entretient avec le couple Lebenhart. Ils parlent de vermines et de cors au pied. (M. Lebenhart a six cors au pied à chaque doigt.) On comprend facilement qu’aucun progrès véritable ne se produit à travers de telles discussions. Ce sont des informations que l’on oubliera des deux côtés et qui, déjà maintenant, passent sans sentiment de responsabilité et dans l’oubli de soi. Mais c’est justement parce que de telles discussions ne sont pas concevables sans détachement qu’elles révèlent des espaces vides qui si l’on veut rester présent, ne peuvent être remplis que par de la réflexion ou mieux encore du rêve.


Ungeziefer (insecte, vermine) : première occurrence dans le Journal de ce terme qui apparaîtra dès les premières lignes de La Métamorphose, récit qu’il commence à écrire quelques mois plus tard, à partir du 17 novembre 1912.

Journal de Kafka (V,98)

24.   III      Di.   hier « Die Sternenbraut » de Christian von Ehrenfels. – Perdu dans l’acte de regarder, confronté à un ensemble confus et brut, devant 3 couples de connaissances, bien relié à moi-même. – L’officier malade dans la pièce. Le corps malade dans l’uniforme tendu contraignant à la santé et à la fermeté.


Le 23 mars 1912, première du drame Die Sternenbraut de Christian von Ehrenfels (1859-1932) au Nouveau Théâtre allemand. Ehrenfels était professeur de philosophie à l’Université Charles de Prague, Kafka l’évoque un mois plus tôt dans le Journal.

Journal de Kafka (V,97)

22   III       (ces derniers jours, j’ai écrit des dates qui étaient fausses) Conférence de Baum à la Lesehalle. Grete Fischer, 19 ans, se marie la semaine prochaine. Visage sombre, parfait, maigre. Ailes du nez bombées. Elle porte depuis toujours des chapeaux et des vêtements d’un style propre aux chasseurs. Aussi ce reflet vert sombre sur le visage. Les mèches de cheveux qui descendent le long des joues semblent se joindre aux nouvelles mèches qui poussent le long des joues, comme il semble d’ailleurs que son visage penché dans l’ombre soit entièrement couvert d’une légère pilosité. Pointe de ses coudes légèrement appuyée sur l’accoudoir du fauteuil. Puis, sur la place Venceslas, son maigre corps pauvrement et grossièrement vêtu exécute avec fougue, parfaitement et en usant jusqu’au bout de peu de force une inclinaison un retournement et un redressement. Je l’ai regardée beaucoup plus rarement que je ne le voulais.


Le 21 mars 1912, Oskar Baum lut des extraits de son livre Uferdasein. Abenteuer und Erzählungen aus dem Blindenleben von heute (Berlin, 1908) à la Lese- und Redehalle der deutschen Studenten dans la Krakauergasse.