Journal de Kafka (III,19)

Quand je suis entré dimanche après-midi dans la maison de Max en dépassant trois femmes de justesse, j’ai pensé : il y a encore une, deux maisons dans lesquelles j’ai quelque chose à faire, des femmes qui marchent derrière moi un dimanche après-midi peuvent encore me voir aller sous le porche d’une maison en me dépêchant parce que je dois y accomplir un travail ou participer à une conversation, ne m’en félicitant, de façon exceptionnelle, que de ce point de vue. Il n’est pas sûr que cela doive durer encore longtemps.

Journal de Kafka (III,18)

Face à une marieuse qui est venue chez nous ce midi pour l’une de mes sœurs, j’ai éprouvé, pour plusieurs raisons mêlées, une gêne accablante qui me pesait sur les yeux. La femme avait une robe à laquelle l’âge, l’usure et la saleté donnaient un reflet gris clair. Quand elle se levait, elle laissait ses mains dans son giron. Elle louchait, ce qui augmentait apparemment la difficulté à faire comme si je ne la voyais pas quand je devais tourner le regard vers mon père qui me posait des questions sur le jeune homme proposé. D’un autre côté, je me sentais moins gêné parce que j’avais mon repas devant moi et que j’avais été suffisamment occupé à mélanger le contenu de mes trois assiettes sans ressentir aucun embarras. Elle avait au visage – ce que je n’ai vu d’abord qu’en partie – de si profondes rides que je songeais à l’ébahissement qui devait être celui des animaux quand ils contemplaient de tels visages. Etait remarquable sur le plan corporel son petit nez anguleux un peu relevé surtout à son bout pointant de son visage.

Journal de Kafka (III,17)

31 octobre 1911 Bien que j’aie lu aujourd’hui quelques pages dans le catalogue Fischer dans l’Insel-Almanach dans la Rundschau, je suis assez sûr d’avoir tout intégré à fond ou bien superficiellement, mais toujours en me protégeant de toute atteinte. Et si je ne devais encore sortir avec Löwy, j’aurais suffisamment de confiance en moi pour toute la soirée.

Wilhelm Schäfer

Auteur admiré par Kafka, qui le mentionne plusieurs fois dans le Journal. Il a publié de nombreux recueils d’anecdotes, à la façon de Kleist. Ami de Hermann Hesse. Kafka, mort en 1924, n’a pas connu la suite de sa carrière littéraire. Il publie un livre intitulé Les Treize livres de l’âme allemande qui devient une des références littéraires de la propagande nazie. Sans être membre du parti nazi, il se compromet avec le régime de Hitler, lequel admirait beaucoup son œuvre. Après la guerre il publie quelques récits et meurt en 1952. Je trouve cet article de 2004 où il est rapporté qu’une rue de Bodman — une petite ville au bord du lac de Constance où il a longtemps vécu — porte désormais son nom, sans aucune mention de son engagement en faveur du nazisme.

Journal de Kafka (III,16)

C’est une vieille habitude à moi de ne pas laisser les impressions pures, qu’elles soient douloureuses ou joyeuses, pourvu qu’elles aient atteint leur maximum de pureté, se perdre de façon bienfaisante dans tout mon être, mais de les brouiller et de les pourchasser avec de nouvelles impressions imprévues et fragiles. Ce n’est pas une mauvaise intention visant à me faire du mal, mais c’est une faiblesse dans ma capacité à supporter la pureté de cette impression, faiblesse qui ne se reconnaît pas comme telle, et qui, dans le silence intérieur, préfère s’en sortir en faisant surgir une nouvelle impression apparemment arbitraire, au lieu de se dévoiler et d’appeler d’autres forces à l’aide, ce qui serait la seule chose juste à faire. Samedi soir, p.e., après avoir écouté la nouvelle réussie de Mademoiselle T., qui, à vrai dire, appartient plus à Max, lui appartient du moins dans une plus large mesure avec une plus grand part supplémentaire que l’une de ses propres œuvres, après avoir écouté Concurrence, l’excellente pièce de Baum, où l’on peut voir la force dramatique au travail et dans ses effets de façon tout aussi ininterrompue que lorsqu’un artisan fabrique un objet devant vous, après avoir écouté ces deux poèmes j’étais si abattu et mon espace intérieur, déjà assez vide depuis plusieurs jours, s’était tellement empli de manière si brusque d’une lourde tristesse que, sur le chemin de la maison, j’ ai déclaré à Max qu’on n’arriverait à rien avec Richard et Samuel. Sur le moment, cette déclaration ne m’a pas demandé le moindre courage, ni envers moi-même ni envers Max. La discussion qui a suivi m’a troublé un peu parce que R et S étant loin d’être alors ma préoccupation principale, je n’ai pas trouvé de réponses valables aux arguments de Max. Mais lorsqu’ensuite je me suis retrouvé seul et que non seulement ma tristesse a cessé d’être troublée par la discussion, mais aussi que la consolation presque toujours efficace liée à la présence de Max a disparu, mon désespoir s’est développé tellement que ma pensée a commencé à se décomposer (c’est à ce moment, alors que je fais la pause du dîner, qu’entre Löwy dans l’appartement et me gêne et me réjouit de 7 heures à 10). Mais au lieu d’attendre la suite des événements à la maison, j’ai lu dans le désordre deux numéros d’Action, quelques pages de Die Missgeschickten, et aussi, pour finir, mes notes sur Paris, et je me suis allongé dans mon lit, à vrai dire plus satisfait qu’auparavant, mais endurci. Quelques jours auparavant, il s’était passé quelque chose de semblable quand j’étais revenu d’une promenade, façon très claire d’imiter Löwy avec la force de son enthousiasme tournée extérieurement vers mon but. Là aussi, j’avais lu et j’avais parlé de manière confuse à la maison avant de m’effondrer.

Brod écrivait alors avec sa future épouse, Elsa Taussig, une nouvelle intitulée Weiberwirtschaft.

Richard et Samuel: roman composé ensemble par les deux amis, du moins le premier chapitre paru en revue en 1912.

Action: revue hebdomadaire créée en février 1911 à laquelle collaboraient notamment Max Brod, Franz Blei, Oskar Baum, Franz Werfel.

Die Missgeschickten: roman de Wilhelm Schäfer.

Journal de Kafka (III,15)

30 octobre 1911 Ce désir que j’ai presque toujours quand je sens que mon estomac va bien d’accumuler en moi des images de terribles audaces alimentaires. C’est surtout devant des viandes fumées que je satisfais ce désir. Si je vois une saucisse présentée sur une étiquette comme une vieille saucisse sèche faite maison, j’y mords à pleines dents dans ma tête et déglutis rapidement, régulièrement et sans scrupules comme une machine. Le désespoir que cet acte même imaginaire provoque immédiatement augmente ma hâte. Je m’enfonce les longues couennes de côtelettes dans la bouche sans les mâcher et les extirpe de derrière en déchirant mon estomac et mes intestins. Je vide entièrement de sales épiceries. Me remplis de harengs, de cornichons et de tous les aliments mauvais, périmés et âcres. De leurs pots en fer, des bonbons s’abattent en moi comme la grêle. Je jouis de cette manière non seulement de mon bon état de santé, mais aussi d’une souffrance qui ne me fait pas mal et peut passer d’un seul coup.

Journal de Kafka (III,14)

Löwy : quatre amis devinrent dans leur vieillesse de savants talmudistes. Mais chacun eut un destin différent. L’un devint fou, un autre mourut, Rabbi Elieser devint libre penseur à l’âge de 40 ans, Akiba, qui n’avait commencé à étudier qu’à 40 ans, parvint à la connaissance absolue. Le disciple d’Elieser était le Rabbi Maier, un homme pieux, dont la piété était si grande que l’enseignement du libre penseur ne lui nuit pas. Comme il disait, il mangeait la noix et jetait la coquille. Un samedi, Elieser faisait une promenade à cheval, Rabbi Maier le suivait à pied, le Talmud à la main, sans faire plus de 2000 pas car il n’est pas permis de marcher davantage le samedi. Et c’est lors de cette promenade qu’eut lieu un échange de propos symboliques. Reviens vers ton peuple dit Rabbi Maier. Rabbi El. refusa en faisant un jeu de mots.

Journal de Kafka (III,13)

La vue des escaliers m’émeut tellement aujourd’hui. Tôt déjà et plusieurs fois depuis je me suis réjoui que soit visible de ma fenêtre la coupe triangulaire dans la rampe en pierre de cet escalier qui, à droite du pont Cech, descend vers le quai. Très en pente, comme s’il ne donnait qu’une rapide indication. Et maintenant je vois une échelle de l’autre côté du fleuve sur la berge qui mène à l’eau. Elle a toujours été là-bas, mais elle n’est à découvert qu’en automne et en hiver, une fois enlevée l’école de natation qui se trouve devant normalement, et elle est là, couchée dans l’herbe sombre sous les arbres bruns prise dans le jeu des perspectives.

Journal de Kafka (III,12)

Bien que les habitués et les employés du café aiment les acteurs, ils ne peuvent continuer à les respecter quand les impressions ne leur tombent plus dessus, et ils méprisent les acteurs comme des crève-la-faim, des vagabonds, des compagnons des juifs tout à fait comme aux époques historiques. Ainsi, le maître d’hôtel a voulu jeter Löwy hors de la salle, le portier un ancien employé de bordel à présent souteneur a crié sur la petite Tschissik alors que, bouleversée par ce qu’elle ressentait en voyant « L’Homme sauvage », elle voulait remettre quelque chose aux acteurs, et quand avant-hier je raccompagnais au café Löwy qui m’avait lu le premier acte d’ « Elesier ben Schevia » de Gordon au Kaffe City, ce même type lui cria (il louche et entre son nez pointu et crochu et sa bouche il a un creux où se dresse une petite moustache) : « Viens donc, idiot (allusion à son rôle dans L’Homme sauvage). On attend. Une visite que tu ne mérites pas. C’est même un volontaire de l’artillerie, regarde là ». Et il montre l’une des vitres du café, couverte d’un rideau, derrière laquelle ce volontaire est soi-disant assis. Löwy se passe la main sur le front : « De Elieser ben Schevia à ce type ».

Journal de Kafka (III,11)

J’ai rêvé aujourd’hui d’un âne qui ressemblait à un lévrier, et qui était très hésitant dans ses mouvements. Je l’ai observé minutieusement parce que j’étais conscient de la rareté du phénomène, mais ne m’est resté que le souvenir de ses minces pieds d’homme qui, à cause de leur longueur et de leur uniformité, ne me plaisaient vraiment pas. Je lui ai offert des touffes de feuilles fraîches de cyprès vert foncé qu’une vieille dame de Zürich (tout cela se passait à Zürich) venait de me donner, il n’en a pas voulu et n’a fait que les flairer légèrement ; mais quand je les ai posées ensuite sur une table, il me les a toutes dévorées, au point qu’il n’est plus resté qu’un noyau à peine reconnaissable ressemblant à une châtaigne. Plus tard, on a raconté que cet âne n’avait encore jamais marché sur quatre pattes, et qu’il s’était toujours tenu debout comme un homme en montrant sa poitrine aux éclats argentés et son petit ventre. Mais en fait ce n’était pas vrai.
J’ai rêvé aussi d’un Anglais dont je faisais la connaissance dans une réunion comme celle de l’Armée du Salut à Zürich. Il y avait des chaises comme à l’école, sous un pupitre il y avait une case ouverte ; quand j’ai mis la main pour ranger quelque chose, je me suis étonné de la facilité avec laquelle on noue des amitiés en voyage. Je pensais évidemment à l’Anglais qui, tout de suite après, est venu vers moi. Il avait des vêtements clairs et amples qui étaient en très bon état, sauf que dans la partie supérieure des bras, derrière, il y avait à la place de l’étoffe du costume ou du moins cousu par-dessus un morceau de tissu gris, plié, pendant un peu, déchiré en rayures, pointillé comme par des araignées, qui rappelaient autant les pièces de cuir sur les pantalons de cavalier que les manchettes de lustrine des couturières, des vendeuses, des employées de bureau. Son visage était également couvert d’une étoffe grise, très habilement découpée à la place de la bouche, des yeux et sans doute aussi du nez. Mais cette étoffe était neuve, laineuse plutôt comme de la flanelle, très souple et douce, d’excellente fabrication anglaise. Tout cela me plaisait tellement que j’avais très envie de faire la connaissance de cet homme. Il voulait d’ailleurs m’inviter chez lui ; mais comme je devais partir le surlendemain, cela ne fut pas possible. Avant de quitter la réunion, il s’est vêtu de quelques vêtements apparemment très pratiques qui, lorsqu’il les eut boutonnés, lui ont donné l’aspect de quelqu’un de tout à fait banal. Bien qu’il ne pût m’inviter chez lui, il m’a prié de l’accompagner dans la rue. Je l’ai suivi, nous sommes restés à un angle du trottoir devant le lieu où s’était tenue la réunion, moi en bas, lui en haut du trottoir, et après avoir parlé ensemble un moment nous avons constaté que l’invitation ne pouvait avoir aucune suite.
Ensuite j’ai rêvé que Max Otto et moi avions l’habitude de ne faire nos valises qu’à la gare. Nous portions p.e. nos chemises à travers le grand hall jusqu’à nos valises éloignées. Bien que cela parût être une coutume commune à tous, elle ne résistait pas à l’épreuve, surtout parce nous commencions à faire nos valises juste avant l’arrivée du train. Ensuite, nous étions naturellement agités et n’avions plus guère d’espoir d’attraper le train, encore moins d’avoir de bonnes places.

« Ensuite j’ai rêvé que Max Otto et moi avions l’habitude de ne faire nos valises qu’à la gare »: ici comme ailleurs dans le Journal, nous respectons l’absence de ponctuation. Il s’agit ici de Max Brod et de son frère Otto.