Journal de Kafka (V,25)

Schmerler, négociant, 32 ans, sans confession, possédant une culture philosophique, son intérêt pour les belles lettres se limite principalement à ses propres écrits. Tête ronde, yeux noirs, petite moustache énergique, joues à la chair ferme, corps trapu. Etudie depuis des années de 9 heures du soir à 1 heure du matin. Né à Stanislau, versé en hébreu et en yiddish. Marié à une femme qui, simplement à cause de la forme toute ronde de son visage, donne l’impression d’être limitée.

Journal de Kafka (V,24)

L’ardeur qui me traverse tout entier avec laquelle je lis sur Goethe (entretiens avec Goethe, années d’études, heures avec Goethe, Un séjour de Goethe à Francfort) et qui m’empêche d’écrire quoi que ce soit.


Lecture de plusieurs livres sur Goethe, figure tutélaire pour Kafka, parmi lesquels probablement : Goethes Gespräche, édition de Woldemar Freiherr von Biederrmann, Leipzig, 1899 ; Goethes Studenjahre (1765-1771), Leipzig, 1910 ; Stunden mit Goethe, Berlin, 1904 ; Goethe in Frankfurt 1797. Aktenstücke und Darstellung, Frankfort, 1899.

Journal de Kafka (V,22)

4. II 12 Il y a 3 jours Wedekind : Erdgeist.
Wedekind et sa femme Tilly jouaient dans la pièce. Voix claire et saillante de la femme. Visage mince en forme de croissant de lune. Le bas de sa jambe qui s’écarte quand elle est debout immobile. Clarté de la pièce, aussi rétrospectivement, si bien qu’on se sent calme et maître de soi sur le chemin du retour. Impression contradictoire que cela tient sur des bases absolument solides tout en demeurant étranger.
Quand je suis allé au théâtre l’autre jour, je me sentais bien. Je dégustais mon monde intérieur comme du miel. Le buvais d’un seul trait. L’envie disparut d’un coup une fois arrivé au théâtre. C’était d’ailleurs la soirée de la veille : « Orphée aux enfers » avec Pallenberg. La représentation était si mauvaise, on applaudissait et on riait tellement au parterre que la seule solution que j’ai trouvée a été de partir après le deuxième acte et ainsi de réduire tout au silence.


Comme on peut le voir dans ce passage du Journal, Frank Wedekind (1864-1918) n’était pas seulement auteur de pièces de théâtre (en particulier L’Esprit de la terre en 1895), mais également acteur. Erdgeist a été joué au Neues Deutsches Theater le 1er février 1912. Photo de Wedekind l’année de sa mort en haut de cette page.

Joué dans le même théâtre le 31 janvier (représentation supplémentaire après celle du 29 ayant remporté un important succès) : Orpheus in der Unterwelt, opérette de Jacques Offenbach, avec Max Pallenberg dans le rôle de Jupiter. Max Pallenberg (1877-1934) était un chanteur, acteur et comique célèbre à l’époque, il a souvent joué dans des mises en scène de Max Reinhardt.

Journal de Kafka (V,20)

Pinès : Histoire de la Litterature Judéo-Allemande. Paris 1911
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à travers le jargon les mettent en contact avec les frères en Hollande.
Premier livre 1507 Venise, Bodomaisse, traduction d’un roman angl.
Tsena-Urena de Jakob ben Isak de Janow (mort à Prague en 1628) légendes, livre de femme, très beau
Chants populaires : (Evreiskia narodnia piesni w Rassia Ginsbourg et Marek 1901)
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entre la mère des Justes
chanson de soldats :
On nous coupe la barbe et les pattes
Et on nous interdit de faire le fête le samedi et les jours fériés
ou bien
À l’âge de 5 ans déjà je suis entré dans le « Cheder » et maintenant je dois monter sur les chevaux !

Wos mir seinen, seinen mir
Ober jueden seinen mir

La Haskalah, mouvement fondé par Mendelssohn au début du 19ème siècle, ses adeptes portent le nom de maskilim, rejetant le jargon populaire pour l’hébreu et les sciences européennes. Avant les pogroms de 1881, elle n’était pas nationaliste, elle est devenue plus tard fortement sioniste. Principe de Gordon formulé ainsi : « Sois juif chez toi, homme à l’extérieur ». Afin de diffuser ses idées, la Haskalah doit se servir du jargon qu’elle déteste tant, lequel est au fondement de sa littérature.
Un des livres les plus appréciés « Kolumbus » de Chaikel Hurwiz de Ouman. Traduction d’un livre allemand.
Autres tendances de la Haskalah « la lutte contre le chassidisme, l’exaltation de l’instruction et des travaux manuels. Levinsohn, Aksenfeld, Ettinger
Badchen les chants de mariage et les chants populaires (Eliakum Zunser) raisonnements talmudiques
Le Roman populaire : Aisik Meier Dick 1808-1894 didactique, haskalique, Schomer, plus cruel ( ?)
Titre p.e. Der podriatschik (l’entrepreneur) un roman extrêmement intéressant. Une véritable fact vun leben ou « Die eiserne Frau oder das verkaufte Kind. Un merveilleux roman »
puis en Amérique des romans-feuilleton « Zwischen menschenfresser » 26 volumes
S.J. Abramowitsch (Mendele Mocher Sforim) lyrique, apaisé drôle, vagues compositions « Fischke der krumer » (coutume juive orientale consistant à se pincer les lèvres)
J.J. Linetzki Dos polnische juengel
Fin de la Haskalah1881. Nouveau nationalisme et démocratisme. Essor de la littérature en jargon
S. Frug poète, vie à la campagne à tout prix
Délicieux est le sommeil du seigneur dans sa chambre
Sur des oreillers doux, blancs comme la neige
Mais plus délicieux encore est le repos dans le champ sur du foin frais
A l’heure du soir, après le travail

Talmud : Celui qui interrompt son étude pour dire comme cet arbre est joli a mérité la mort

Plaintes au mur occidental du Temple
Poème : La fille du Schamesch
Le rabbin aimé est sur son lit de mort. L’enterrement d’un linceul de la taille du rabbin et d’autres pratiques mystiques ne servent à rien. Les membres les plus âgés de la communauté vont donc pendant la nuit de maison en maison munis d’une liste et recueillent des déclarations des membres de la communauté par lesquelles ils s’engagent à renoncer à des jours et des semaines de leur vie au profit du rabbin. Deborah la fille du Schamesch offre toute sa vie. Elle meurt, le rabbin guérit. Au milieu de la nuit, alors qu’il se consacre à l’étude seul dans la synagogue, il entend les voix de l’existence sacrifiée de Deborah. Les chants lors de son mariage, les cris de l’enfant dans son lit, les berceuses, la voix du fils apprenant la Torah, la musique lors du mariage de la fille. Alors qu’on entend les plaintes au-dessus de sa dépouillle, le rabbin meurt lui aussi.
Perez 1851 mauvaise poésie à la Heine et poèmes sociaux
Rosenfeld le pauvre public du jargon a assuré son existence à travers une campagne de dons en sa faveur
M. Spektor : meilleur que Dick, intérêts sociaux et nationaux
La destruction de la Mikwah détruit la communauté
Jakob Dienesohn : ses crapules sont récompensés. Doucereux
— > Sont traités des thèmes supérieurs
S. Rabinowitsch (Scholem-Aleichem)
1859. Habitude des grandes fêtes d’anniversaire dans la littérature de jargon
Kassriliwke, Menachem Mendel, qui est sorti et a emmené avec lui toute sa fortune ; bien qu’il n’ait fait jusqu’alors qu’étudier le Talmud, il se met à spéculer à la Bourse une fois dans la grande ville, prend chaque jour de nouvelles décisions qu’il raconte à sa femme toujours très content de lui, jusqu’au jour où il la prie de lui envoyer de l’argent pour le voyage du retour
Purim, le ghetto plein de masques
Perez
Le personnage du batlen, fréquent dans les ghettos, réfractaire au travail et devenu intelligent à force d’inactivité, vit aux côtés des hommes pieux et des érudits. Nombreux signes de malheur chez eux, car ce sont de jeunes gens qui savourent l’inactivité et en même temps se consument en elle, vivent dans leurs rêves, soumis au pouvoir sans limites de désirs inassouvis.
Mihat nechiko mort du baiser : réservée aux hommes pieux
Baalschem, avant de devenir rabbin à Miečeboz, vivait dans les Carpathes comme maraîcher plus tard il fut cocher de son beau-frère. Il avait des révélations au cours de promenade solitaires. Zohar « Bible des Kabbalistes »
Théâtre juif 1708 Francfort fêtes de Pourim
Un jeu d’Ashasvérus bien nouveau
Abraham Goldfaden, 1876/77 guerre russo-turque, des fournisseurs de l’armée russes et galiciens se rassemblèrent à Bucarest, Goldf. s’y était lui aussi égaré à la recherche d’un revenu entendit le public dans les cafés chanter des chansons en jargon et y puisa le courage pour fonder un théâtre. Il ne pouvait pas encore faire monter des femmes sur les planches. En 1883 les représentations en jargon furent interdites en Russie. Elles débutèrent en 1884 à Londres et New York (Lateiner Horowitz)
J. Gordin 1897 écrit pour célébrer l’anniversaire du Théâtre juif à New York : Le théâtre en jargon a un public composé de centaines de milliers de personnes, mais il ne peut pas espérer l’avènement d’un écrivain au talent puissant tant que la majorité des auteurs seront des gens comme moi, qui ne sont devenus des auteurs dramatiques que par hasard, qui n’écrivent des pièces que parce que leurs conditions de vie les y contraints et qui, comme moi, restent isolés et ne voient autour d’eux qu’ignorance, envie, inimitié et haine.

Beckermann (Sch.) Gitil die kremerke, sehr a interessanter roman, wos die leser wellen sein zufrieden. Vilna 1898

Livre de missionnaire : Beweise aus den alten Propheten, dos der Messias schon gekommen 1819 Londres


Ces pages sont inédites en français : en effet, Max Brod les a écartées de sa première édition dont s’est servie Marthe Robert pour sa traduction du Journal de Kafka en français. Or elles sont importantes : elles confirment l’intérêt de Kafka pour le théâtre yiddish, intérêt qui s’exprime depuis le premier carnet à travers l’évocation de pièces qu’il a pu voir jouées à L’Hotel Central d’abord puis au Hermanns Café Savoy par la troupe de Jizchak Löwy. Celle-ci est présente à Prague du 24 septembre 1911 au 21 janvier 1912. Le 18 février 1912, Kafka prononcera un discours sur la langue yiddish en introduction à une soirée de récitation de Jizchak Löwy donnée le 18 février 1912 dans la salle des fêtes de la Maison commune juive de Prague.
Ce discours (qu’on peut lire ici dans la traduction de Marthe Robert), il l’a longuement et soigneusement préparé, comme en témoignent les notes suivantes qui couvrent six pages de l’édition critique allemande, notes prises à la lecture d’un livre important paru un an plus tôt à Paris, Histoire de la littérature judéo-allemande de Meyer Isses Pinès. De larges extraits étant retranscrits dans l’appareil critique de l’édition allemande du Journal de Kafka chez Fischer, il a été possible de suivre le travail de traduction du français à l’allemand opéré par Kafka qui reformule et souvent raccourcit certains passages, notamment plusieurs récits d’auteurs yiddish. Comme à d’autres endroits du Journal où il note certaines légendes que lui a racontées Löwy, la fascination qu’éprouve Kafka pour la culture juive des pays d’Europe orientale est perceptible ici.
C’est un si vaste continent qui s’ouvre à lui sur un plan littéraire qu’il est difficile d’en simplement dessiner les contours linguistiques et historiques permettant une compréhension de ces notes. Une étude plus poussée devra suivre, notamment à partir d’un texte que Kafka a co-écrit avec Löwy à propos de son expérience du théâtre juif, texte que nous sommes en train de traduire (il en existe déjà une traduction française, mais la voix de Löwy y est effacée). Ici juste quelques mots introductifs. Disons d’abord que s’il y est question du « judéo-allemand », expression que Kafka traduit par « Jargon », il s’agit en fait du yiddish. Il existe ce qu’on a appelé la « guerre des langues » entre le yiddish et l’hébreu. Les Lumières juives (la Haskalah) apparurent en Allemagne autour du philosophe Moïse Mendelssohn (1729-1786). L’un des premiers objectifs des maskilim, les défenseurs de la Haskalah, était d’éliminer le yiddish, langue vernaculaire, « jargon répugnant et haïssable, pitoyable charabia » selon le Rabbin réformateur Abraham Geiger (1810-1874). L’hébreu était au contraire la langue sacrée, la langue de la Bible. Mendelssohn lui-même réclamait « soit le pur allemand, soit le pur hébreu, mais pas de mélange des langues ».
Kafka se place au cœur de cette dichotomie. Quelques années plus tard, il étudiera l’hébreu défendu par les sionistes. Mais ce qu’il découvre auprès de ces pauvres acteurs juifs de la troupe de Löwy, c’est qu’il existe une littérature yiddish à la fois moderne et ancienne d’une grande richesse, représentée chaque soir sous ses yeux de spectateur avide. On n’a pas encore bien saisi l’importance de cette littérature dans l’évolution de l’écrivain Kafka. Gérard-Georges Lemaire écrit justement : « Il est certain que cette découverte du théâtre des Juifs d’Europe orientale a eu une incidence fondamentale sur sa manière d’écrire car elle lui a permis de développer ce qui est déjà présent dans ses textes – une manière de synthétiser une personnalité en quelques coups de crayon et une gestuelle exagérée ».
Une dernière remarque concernant ces notes : après l’indication bibliographique au début des notes, la moitié inférieure de la page du carnet a été découpée par Kafka, et le texte commence au milieu d’une phrase. Nous signalons en caractères gras tous les passages en français repris par Kafka.

Journal de Kafka (V,19)

26.I 12
– Le dos de monsieur Weltsch et le silence de toute la salle à l’écoute des mauvais poèmes. – Birnbaum : la coiffure aux cheveux longs s’arrête net au niveau du cou qui, par cette brusque mise à nu ou par soi-même, se tient très droit. Grand nez courbé, pas trop mince et même large sur les côtés, et qui, parce qu’il est bien proportionné à la longue barbe, semble beau. – Le chanteur Gollanin. Sourire tranquille, doucereux, céleste, condescendant, qui tient longtemps quand le visage est penché sur le côté ou sur la poitrine, un peu tranchant quand il fait la moue, mais qui fait peut-être simplement partie d’une technique de la bouche. –


« Monsieur Weltsch » : sans doute le Dr. Theodor Weltsch (1861-1922), oncle de l’ami de Kafka, Felix Weltsch.

Journal de Kafka (V,18)

Soirée de chants populaires : le Dr. Nathan Birnbaum fait la conférence. Habitude des Juifs de l’est consistant à ajouter « chers mesdames et messieurs » ou bien seulement « chers amis » quand la parole est hésitante. Se répète au début du discours de Birnbaum à en devenir ridicule. Mais pour autant que je connaisse Löwy, je crois que des expressions continuelles comme celles-là, fréquentes dans la conversation courante des Juifs de l’est comme « Weh ist mir ! » ou « S’ist nischt » ou « S’ist viel zu reden », ne servent pas à cacher un embarras, mais qu’en tant que sources toujours nouvelles elles permettent de faire tourbillonner le flux du discours toujours trop lourd et lent pour le tempérament du Juif de l’est. Mais pas chez Birnbaum.

Journal de Kafka (V,17)

24 I 12 Mercr. Rien écrit pendant tout ce temps pour les raisons suivantes : j’étais fâché avec mon chef et c’est seulement avec une lettre aimable que j’ai réglé ça ; été plusieurs fois à l’usine ; dévoré « L’histoire de la litterature judeo-allemande » de Pines 500 p., avec une rigueur, une fougue et une joie que je n’ai jamais connues en lisant des livres semblables ; à présent je lis « Organismus des Judentums » de Fromer ; enfin, j’avais beaucoup à faire avec les acteurs juifs, ai écrit des lettres pour eux, ai convaincu l’Association sioniste de demander aux groupes sionistes de Bohême s’ils voulaient accueillir des représentations de la troupe, j’ai écrit la circulaire nécessaire et en ai fait faire des copies ; ai vu encore une fois Sulamit et pour la première fois Herzele Meliches de Richter, été à la soirée de chants populaires de l’Association Bar Kochba et avant-hier à celle de « Graf von Gleichen » de Schmidtbonn.


Meyer Isses Pinès, Histoire de la Littérature Judeo-Allemande, Paris, 1911. On peut lire plus loin les notes prises par Kafka lors de cette lecture, notre traduction est inédite en français. Kafka lit également le livre Jakob Fromer, Der Organismus des Judentums, il est train de préparer une conférence sur la langue yiddish qu’il prononcera en introduction à une soirée de récitation de Jizchak Löwy le 18 février 1912.

La troupe de Löwy donne une nouvelle représentation de Sulamit d’Abraham Goldfaden le 12 janvier 1912 au Café Savoy, pièce qu’elle avait déjà jouée le 13 octobre 1911 et que Kafka évoque ici dans son Journal. La pièce de Moses Richter, Herzele Mejiches, a été jouée le 19 janvier 1912 au même endroit.