Journal de Kafka (VI,45)

4 sept.        L’oncle d’Espagne. La coupe de sa veste. L’effet de sa présence. Les détails de sa personne. – Sa façon de flotter à travers l’antichambre jusqu’aux toilettes. Il ne répond pas si on lui parle à ce moment-là. – Il s’adoucit jour après jour, si l’on juge non pas un changement progressif, mais des instants frappants. –

5 sept         Je lui demande : comment peut-on concilier le fait que tu sois insatisfait, comme tu le disais dernièrement, et le fait que tu t’en sortes en toute situation, comme on peut toujours le constater (et comme cela apparaît, avec cette grossièreté qui est toujours caractéristique d’une telle façon de s’en sortir, ai-je pensé) Il a répondu par ces quelques mots, tels qu’ils se dissolvent dans mon souvenir : « Je suis insatisfait dans le détail, cela n’atteint pas l’ensemble. Je dîne souvent dans une petite pension française qui est très chic et chère. Une chambre avec pension pour un couple coûte p.e. 50 fr par jour. J’y suis assis entre p.e. un secrétaire de légation de l’ambassade française et un général d’artillerie espagnol. En face de moi est assis un haut fonctionnaire du ministère de la Marine et je ne sais quel comte. Je les connais déjà tous bien, m’assois à ma place en saluant de tous les côtés, sinon, parce que j’ai ma propre humeur, je ne dis pas un mot, à part du bonsoir quand je prends congé. Puis je suis seul dans la rue et suis incapable de comprendre à quoi cette soirée a bien pu servir. Je rentre chez moi et regrette de ne pas m’être marié. Naturellement, cela finit par s’effacer, soit que j’y pense jusqu’au bout, soit que les pensées s’égarent. Mais cela revient à l’occasion.


Texte qui entre en résonance avec « Le Malheur du célibataire » écrit quelques mois plus tôt, également dans le Journal. Kafka, 29 ans, songe aux inconvénients du célibat, mais aussi à ceux du mariage. Cette question ne cessera de l’occuper, notamment dans sa correspondance avec Felice Bauer qu’il vient de rencontrer.

Journal de Kafka (VI,44)

Ce mois, qui aurait pu être particulièrement bien employé en raison de l’absence de mon chef, je l’ai passé sans vraie justification (envoi du livre à Rowohlt, abcès, visite à mon oncle) à glander et à dormir. Cet après-midi encore, je me suis étiré pendant 3 heures sur le lit avec des rêvasseries en guise d’excuses.


Kafka emploie ici le verbe vertrödeln et on respecte le niveau de langue (glander, buller).

Journal de Kafka (VI,42)

Enquête de la revue « Miroir » sur l’amour à notre époque et sur les transformations de l’amour depuis le temps de nos grands-parents. Une actrice a répondu : On n’a jamais aimé aussi bien qu’à notre époque.

« Le Miroir » : hebdomadaire illustré lancé en 1910 comme supplément dominical du « Petit Parisien », puis périodique autonome à partir de janvier 1912. On peut voir sur le site Gallica le numéro du 21 juillet 1912

On sait que plusieurs cafés pragois proposaient à leurs clients de nombreux journaux de toute l’Europe, c’est sans doute dans l’un d’entre eux que Kafka a lu cette enquête.

L’actrice dont Kafka rapporte un propos est une actrice française du nom de Louise Silvain (1874-1930), entrée à la Comédie Française en 1901. Dans « Le Miroir » du 4 août 1912 elle déclare : « Jamais on n’aima tant ni si bien qu’à notre époque ».

Journal de Kafka (VI,41)

Je serai difficile à déstabiliser et suis pourtant nerveux. Cet après-midi, alors que j’étais allongé dans mon lit et que quelqu’un tournait rapidement une clé dans la serrure, j’ai eu pendant un instant des serrures sur tout le corps, comme dans un bal costumé, et une serrure était ouverte ou fermée à de brefs intervalles, une fois ici, une fois là.

Journal de Kafka (VI,40)

30 août      Rien fait pendant tout ce temps. Visite de l’oncle d’Espagne. Samedi dernier, Werfel a récité les « Lebenslieder » et l’ « Opfer » à l’Arco. Une horreur ! Mais je l’ai regardé dans les yeux et ai soutenu son regard pendant toute la soirée.


L’oncle d’Espagne : Alfred Löwy (1852-1923), un frère de Julie Kafka. Il dirigeait une compagnie de chemin de fer espagnol et vivait à Madrid.

Le Café Arco était un haut lieu de la culture pragoise, fréquenté par de nombreux artistes et intellectuels que Karl Kraus avait surnommé les « Arconautes ».

Franz Werfel, auteur pragois en vogue : les poèmes cités allaient paraître dans le recueil « Wir sind » (Leipzig, 1913). Kafka était à la fois fasciné et irrité par le personnage.

Journal de Kafka (VI,37)

Mlle Felice Bauer. Quand je suis arrivé chez Brod le 13.VIII, elle était assise à table et je l’ai pourtant prise pour une bonne. Je n’étais d’ailleurs pas du tout curieux de savoir qui elle était, et je me suis tout de suite accommodé de sa présence. Visage osseux et vide, qui portait ouvertement son vide. Cou dégagé. Blouse jetée sur les épaules. Elle avait l’air d’être habillée tout à fait comme une femme au foyer bien que ce ne fût pas du tout le cas, comme il apparut ensuite. [Je la rends un peu étrangère à elle-même en m’approchant tellement de son corps. D’ailleurs dans quel état suis-je en ce moment, étranger à tout bien dans l’ensemble et en outre je n’y crois pas encore. Si aujourd’hui les nouvelles littéraires chez Max ne me distraient pas trop, j’essaierai encore d’écrire l’histoire de Blenkelt. Elle n’a pas besoin d’être longue, mais il faut qu’elle me touche] Nez presque cassé. Cheveux blonds, un peu rigides et sans charme, fort menton. En m’asseyant, je l’ai regardée pour la première fois avec plus d’attention, une fois assis, j’avais déjà un jugement inébranlable. Comment se –


Le texte s’interrompt après « Comment se – »

Le 13 août 1912, Kafka a rendez-vous chez Max Brod ou plutôt chez ses parents dans leur appartement de la Schalengasse 1 (Brod louait depuis août 1911 une chambre dans la même rue, Schalengasse 4, afin d’échapper à la surveillance paternelle). Les deux amis devaient se retrouver pour finir de préparer le manuscrit de « Betrachtung » avant son envoi le lendemain à Rowohlt – soit trouver le bon ordre des textes. Kafka ne s’attendait pas à trouver une personne qu’il ne connaissait pas autour de la table de la famille Brod, à laquelle il venait souvent rendre visite. En raison de la tâche délicate qui devait l’occuper avec Max Brod, il fut irrité de découvrir la présence d’une jeune femme juive venue de Berlin qui se rendait au mariage de l’une de ses sœurs à Budapest. Il s’agissait de Felice Bauer, une cousine du gendre de Max Brod, Max Friedmann. Elle allait passer la nuit dans un hôtel et reprenait le train le lendemain matin. En 1909, elle avait débuté comme sténographe chez Carl Lindström A.G. qui produisait des gramophones et des dictographes  et occupait déjà un poste à responsabilité dans la même entreprise.

Est-il besoin de le dire ? Ce que note Kafka une semaine plus tard est à l’opposé de ce qu’on lit le plus souvent sous la plume d’écrivains quand il s’agit d’évoquer une première rencontre avec un être aimé : « Je l’ai prise pour une bonne » ; « visage osseux et vide ; « nez presque cassé ». Aucun trait positif ne ressort de ce portrait. Felice Bauer, décédée en 1960, a dû éprouver un choc quand elle l’a découvert dans la première édition du Journal de Kafka en 1951. D’ailleurs, comme pour beaucoup de contemporains, Max Brod n’avait mis que ses initiales, « Fräulein F.B. », mais nul doute qu’elle s’est reconnue.

On sait cependant que Kafka, ce premier soir, fut profondément ébranlé par la personnalité de Felice, notamment lorsqu’elle évoqua son intérêt pour le sionisme et son désir de partir à la découverte de la Palestine. Ils se promirent même d’envisager ce voyage ensemble. C’est ce qui ressort d’une lettre de Kafka à Felice Bauer du 27 octobre 1912, dans laquelle il revient en détail sur cette soirée.

Quant à sa première lettre, elle date du 20 septembre. Elle fut écrite après moult hésitations (donc plus d’un mois après leur première rencontre), et commence ainsi : « Je me présente de nouveau pour le cas fort possible où vous n’auriez pas même gardé le plus petit souvenir de moi : je m’appelle Franz Kafka, je suis celui qui vous a saluée pour la première fois à la soirée de M ; le directeur Brod à Prague, qui ensuite vous a passé une à une par-dessus la table les photographies d’un voyage au pays de Thalie, et qui a finalement tenu dans cette main occupée en ce moment à frapper les touches la main que vous lui avez tendue pour confirmer votre promesse de l’accompagner en Palestine l’an prochain. »

Des lettres, il y en aura encore 500, entre 1912 et 1917. Pendant ces cinq années, Franz Kafka et Felice Bauer se fianceront une première fois, rompront, se fianceront une seconde fois, puis rompront à nouveau.