Journal de Kafka (VIII,58)

13 août            Peut-être que tout est fini et que ma lettre d’hier est la dernière. Ce serait vraiment le mieux. Ce que je souffrirai, ce qu’elle souffrira – ce n’est rien en comparaison de la souffrance commune qui se formerait. Je me remettrai lentement, elle se mariera, c’est la seule issue entre vifs. Tous deux, nous ne pouvons pas nous frayer un chemin pour nous deux dans un roc, c’est assez que nous ayons pleuré à cause de cela pendant un an et que nous nous soyons acharnés. Elle le comprendra en lisant mes dernières lettres. Sinon, je l’épouserai sûrement, car je suis trop faible pour résister à l’opinion qu’elle s’est faite de notre bonheur commun et hors d’état de ne pas réaliser ce qu’elle considère comme possible, dans la mesure où cela dépend de moi.


Kafka évoque ici sa lettre du 12 août 1913 à Felice Bauer.

« entre vifs » : traduction exacte de l’expression juridique « unter Lebendigen » en allemand.

Journal de Kafka (VIII,55)

23  VII  13      Avec Felix à Rostock. La sexualité éclatée des femmes. Leur impureté naturelle. Le jeu avec la petite Lenchen, dénué de sens pour moi. Le spectacle de la grosse femme qui, recroquevillée dans un fauteuil en osier, un pied étrangement poussé vers l’arrière, cousait quelque chose et discutait avec une vieille femme, sans doute une vieille fille, dont une partie importante du dentier apparaissait sans cesse sur un côté de la bouche. La pléthore et l’intelligence de la femme enceinte. Son derrière en surfaces droites séparées, littéralement biseauté. L’activité sur la petite terrasse. Comment j’ai pris la petite sur les genoux, tout à fait froidement, sans regretter en aucune façon ma froideur. L’ascension dans la « vallée silencieuse »


Le mercredi 23 juillet 1913, Kafka et son ami Felix Weltsch sont à Rostock (aujourd’hui Roztoky), village situé à 10 kilomètres de Prague, un lieu où on aimait se rendre pour se promener, notamment dans la « vallée silencieuse ».

Journal de Kafka (VIII,53)

Pendant ses années de lycée, Hugo Seiffert avait l’habitude de rendre visite de temps en temps à un certain Josef Kiemann un vieux garçon qui avait été l’ami du défunt père de Hugo. Ces visites cessèrent du jour au lendemain quand on proposa inopinément à Hugo un poste à l’étranger qui était à pourvoir immédiatement et qu’il quitta sa ville natale pour plusieurs années. Quand il revint, il envisagea bien de rendre visite au vieil homme, mais il n’en trouva pas l’occasion, peut-être qu’une telle visite n’aurait pas non plus été en accord avec ses nouvelles idées, et bien qu’il passât souvent dans la rue où habitait Kiemann oui bien qu’il le vît plusieurs fois accoudé à sa fenêtre et que Kiemann le remarquât sans doute aussi il se dispensa de cette visite.