Journal de Kafka (VI,35)

Tôt ce matin, le chariot vide et le grand cheval maigre devant. Tous deux, comme ils ont mis leurs dernières forces pour arriver en haut de la côte, extraordinairement étirés en longueur. Pour l’observateur, placés de travers. Le cheval, les pattes avant un peu levées, le cou tendu vers le côté et vers le haut. Au-dessus le fouet du cocher.

Journal de Kafka (VI,34)

20 août.

         Les petits garçons, tous les deux en blouse bleue, celle de l’un claire, celle de l’autre plus petit plus foncée, traversent le chantier de l’Université devant ma fenêtre en partie couvert de mauvaises herbes, portant chacun à pleins bras une botte de foin sec. Ils se traînent avec ça jusqu’en haut d’une côte. Agrément de l’ensemble pour les yeux.

Journal de Kafka (VI,33)

16.    Rien ni au bureau, ni à la maison. Ecrit quelques pages dans le journal de Weimar.
Soir gémissements de ma pauvre mère parce que je ne mange pas.


Kafka attendait sans doute une réponse d’Ernst Rowohlt auquel il venait d’envoyer son manuscrit de « Betrachtung »

« Le journal de Weimar » : il s’agit du journal de voyage juin/juillet 1912 tenu par Kafka pendant son séjour dans la ville de Goethe.

Journal de Kafka (VI,32)

15     Journée inutile. Mal réveillé, mal à l’aise. Fête de Marie sur l’Altstädter Ring. L’homme avec une voix qui semblait sortir d’un trou dans la terre. Pensé beaucoup à – quelle gêne avant d’écrire des noms Felice Bauer. Hier « Économie polonaise » – Ottla vient de me réciter des poèmes de Goethe. Elle les choisit avec une vraie sensibilité. Trost in Tränen. An Lotte. An Werther. An den Mond. Relu de vieux journaux intimes, au lieu de maintenir ces choses à distance. Je vis aussi déraisonnablement que possible. Mais tout ça, c’est de la faute des 31 pages qu’on va publier. Plus encore, à vrai dire, de ma faiblesse qui permet que de telles choses aient une influence sur moi. Au lieu de me secouer, je reste assis et réfléchis à la façon la plus humiliante possible d’exprimer tout cela. Mais mon calme terrible réfrène mon imagination. Je suis curieux de savoir comment je vais m’extraire de cet état. Je ne permettrai pas qu’on me pousse, je ne connais pas non plus le vrai chemin, que va-t-il donc se passer ? Grande masse, suis-je définitivement fourvoyé dans mes chemins étroits ? – Alors je pourrais au moins tourner la tête. – C’est ce que je fais pourtant.


Le 13 août 1912, Kafka avait fait la connaissance de Felice Bauer (1887-1960), sa future fiancée, chez Max Brod. Nous reviendrons sur cette première rencontre.

Journal de Kafka (VI,31)

14

   Lettre à Rowohlt

   Cher Monsieur Rowohlt !

Voici le petit ensemble de textes en prose que vous souhaitiez voir ; cela suffit sans doute pour faire un petit livre. Tandis que je les rassemblais à cette fin, j’avais parfois le choix entre l’apaisement de mon sentiment de responsabilité et l’envie d’avoir moi aussi un livre parmi vos beaux livres. Il est sûr que je ne me suis pas toujours décidé de façon tout à fait nette. Mais maintenant je serais naturellement heureux si ces choses pouvaient vous plaire assez pour que vous les imprimiez. En fin de compte, ce qu’il y a de mauvais dans ces choses ne peut se voir au premier coup d’œil, même avec la plus grande pratique et la plus grande intelligence. L’individualité la plus répandue chez les écrivains consiste après tout en ceci que chacun d’entre eux a une façon tout à fait particulière de masquer ce qu’il a de mauvais.

Votre dévoué


Le 29 juin 1912, Kafka et Brod – en route vers Weimar où ils devaient passer quelques jours de vacances – s’arrêtèrent à Leipzig pour rencontrer l’éditeur Ernst Rowohlt et son associé Kurt Wolff qui nous a laissé un récit important de cette rencontre :

« Au cours de l’après-midi, Max Brod, qui était déjà en relation avec la maison d’édition, introduisit Kafka dans le petit bureau très vétuste que nous avions loué à la vieille et respectable imprimerie Drugulin. Ernst Rowohlt et moi – nous devions nous séparer quelques mois plus tard – avons reçu les deux hommes. Je voudrais être le dernier à amoindrir les services inestimables que Max Brod a rendu à son ami, de son vivant comme à titre posthume, mais qu’il me pardonne si dès le premier instant, j’ai su qu’il n’était que l’imprésario présentant sa « star » ; en l’occurrence, c’était vraiment le cas. Si l’entrevue produisit cette impression pénible, la faute en incombe aussi à Kafka, bien incapable de faire un petit geste ou de plaisanter pour détendre l’atmosphère. C’est qu’il souffrait vraiment le martyre ! Silencieux, gauche, fragile, vulnérable, aussi intimidé qu’un lycéen devant les examinateurs, et persuadé qu’il serait impossible de répondre aux espoirs suscités par les éloges de son imprésario. Mais surtout, on devinait trop l’immense effort qu’il avait dû faire pour accepter d’être présenté comme une marchandise susceptible d’intéresser un acheteur ! Souhaitait-il vraiment que l’on imprime ses petits textes insignifiants ? Non, non, et non. J’éprouvais un certain soulagement lorsque la visite prit fin, et que je pris congé de cet homme au regard admirable, au comportement émouvant, un homme âgé de presque trente ans mais dont l’apparence quasi maladive donnait l’impression qu’il n’avait pas d’âge ; il ressemblait à un adolescent n’ayant pas encore osé franchir le pas de l’âge adulte. » (Kurt Wolff, « L’auteur Franz Kafka », dans « J’ai connu Franz Kafka, témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l’allemand par François-Guillaume Lorrain, Actes Sud, 1998, pp.118-119)

Le biographe de Kafka, Reiner Stach, raconte en détails cette rencontre évoquée ici par Kurt Wolff : Brod était d’abord venu à Leipzig parce qu’il cherchait à quitter son éditeur d’alors, Axel Juncker. Il avait pris rendez-vous avec Rowohlt et Wolff en espérant pouvoir publier ses prochains livres chez eux, mais Brod était venu aussi pour présenter le travail d’autres auteurs dont il avait apporté des textes dans une épaisse chemise. Parmi ces textes, il y avait ceux de son ami Kafka, bien incapable de se mettre lui-même en quête d’un éditeur.

Max Brod a lui-même raconté dans quelles conditions le premier livre de Kafka (« Betrachtung ») parut fin 1912 aux éditions Rowohlt :

« Depuis longtemps déjà, j’avais très envie de voir imprimé un livre de mon ami. Franz était plus circonspect. A un moment, il voulait et puis le moment d’après, il ne voulait plus. Le contre l’emporta parfois, en particulier lorsque, de retour à Prague, il dut aller fouiller au beau milieu de ses manuscrits, et surtout à l’intérieur de son journal, afin de choisir les petits textes en prose qu’il estimait possible d’imprimer ; d’autant qu’il dut aussi les fignoler, ce qui le mit au désespoir, car même après avoir feuilleté le dictionnaire, il hésitait encore sur les règles de ponctuation et des questions d’orthographe. Après que j’eus apporté les épreuves à Leipzig, la maison d’édition montra clairement sa bonne volonté et déclara que c’était à Franz, et à lui seul, de décider d’envoyer le manuscrit définitif. Et puis il se mit à faire grise mine, à dénigrer tout ce qu’il avait écrit, considérant que l’adjonction des vieux morceaux « sans valeur » nuisait aux autres passages de meilleure qualité. Mais je n’ai pas cédé. Le Journal de Kafka témoigne de sa révolte contre moi qui se révéla cependant inutile. Le livre devait être terminé et il fut terminé. » (cité par Kurt Wolff, voir précédemment)

Dans sa lettre à Rowohlt du 14 août 1912 qu’il recopie dans son Journal, Kafka continue à dénigrer ses écrits (« En fin de compte, ce qu’il y a de mauvais dans ces choses ne peut se voir au premier coup d’œil, même avec la plus grande pratique et la plus grande intelligence »), ce qui n’est pas le meilleur moyen de débuter une carrière littéraire (mais Kafka le voulait-il vraiment ?). Kurt Wolff, toujours à propos de leur première rencontre, rapporte une anecdote qui en dit long sur la difficulté qu’avait Kafka à se voir publié :

« Lorsqu’il prit congé de nous en ce jour de juin 1912, Kafka prononça un mot que je n’avais jamais entendu de la part d’un auteur et que je n’ai plus jamais entendu par la suite, et qui par conséquent demeure à jamais lié à Kafka : « Si au lieu de publier mes manuscrits, vous me les renvoyez, je vous en serai beaucoup plus reconnaissant ». »

Kurt Wolff (photo) fonde en 1913 sa propre maison d’édition et publie d’autres textes de Kafka dans les années suivantes, notamment « La Métamorphose » en 1916 dans sa collection « Der jüngste Tag ».

Journal de Kafka (VI,30)

11     Rien, rien. Combien de temps me fait perdre la publication du petit livre et quelle conscience nocive et ridicule de ma valeur fait naître en moi la lecture de ces vieilles choses en vue de la publication. Cela ne fait que me détourner de l’écriture. Et pourtant je n’ai rien gagné en réalité, le trouble en est la meilleure preuve. En tout cas, après la publication du livre, je vais devoir me tenir encore plus à distance des revues et des critiques, si je ne veux pas me satisfaire de n’être dans le vrai que du bout des doigts. Mais comme je suis devenu peu mobile ! Autrefois, il suffisait que je dise un mot opposé à ma direction prise alors pour que je vole aussitôt vers l’autre côté, à présent je ne fais que me regarder et reste comme je suis.


Passage écrit le 10 août 1912.

« Cela ne fait que me détourner de l’écriture. »: phrase manquante dans la première édition du Journal de Kafka par Max Brod (et dans la traduction de Marthe Robert).

« La publication du petit livre »: il s’agit de Contemplation (ou Considération), premier livre de Kafka qui paraîtra fin 1912.

Journal de Kafka (VI,28)

9       La nuit agitée. – Hier, la bonne qui disait au petit garçon dans les escaliers : « Tiens-toi à mes jupes. » – Ma lecture à haute voix de « Der arme Spielmann » découlant de mes inspirations. – La connaissance de la virilité chez Grillparzer dans cette histoire. Comment il peut tout oser et n’ose rien, parce qu’en lui il n’y a déjà que du vrai qui se justifiera en tant que vrai à l’instant décisif, malgré l’impression momentanée du contraire. Sa manière sereine de disposer de lui-même. Son pas lent, qui ne néglige rien. Sa disponibilité immédiate quand elle est nécessaire, pas avant, car il voit tout venir de loin.


Franz Grillparzer(1791-1872), dramaturge autrichien. « Der arme Spielmann » (« Le Pauvre Ménétrier »), récit paru en 1847. Un détail biographique qui résonne avec l’expérience future de Kafka lui-même (il fera la connaissance de Felice Bauer quelques jours plus tard) : il resta fiancé toute sa vie à son amour de jeunesse, Katharina Fröhlich, sans, selon son propre aveu, « avoir le courage du mariage ».

Journal de Kafka (VI,27)

8       Achevé « L’arnaqueur » à ma satisfaction passagère. Avec l’ultime force d’un état mental normal. 12 h, comment vais-je pouvoir dormir ?


Écrit le 8 août 1912. « Entlarvung eines Bauernfängers » : « L’arnaqueur démasqué », titre de l’un des récits de l’ensemble auquel travaille Kafka, bon gré mal gré, et surtout poussé par Max Brod.