Journal de Kafka (VIII, 12)

Un matin tôt, les rues étaient encore désertes dans les environs, un homme, il était pieds nus et vêtu seulement d’une chemise de nuit et d’un pantalon, ouvrit la porte d’un grand immeuble dans la rue principale. Il retenait les deux battants et respirait profondément : « Quelle misère, quelle maudite misère » dit-il et apparemment calme il regarda d’abord le long de la rue puis au-dessus de maisons isolées.

Journal de Kafka (VIII,10)

Le mari a été atteint par derrière, jeté à terre et transpercé par un pieu – on ne sait pas d’où il est venu. Couché par terre, tête levée et bras étalés, il se lamente. Plus tard, il arrive même à se lever, vacillant un instant. Il ne fait que raconter comment il a été atteint et montre la direction approximative d’où, d’après lui, le pieu est venu. Ces récits toujours les mêmes fatiguent déjà sa femme, d’autant plus que l’homme montre toujours une autre direction.

Journal de Kafka (VIII,7)

La terrible insécurité de mon existence intérieure.

                                                           Curateur


Un jour après avoir écrit ces mots, Kafka écrit dans une lettre du 4 mai 1913 à Felice Bauer : « Felix m’a dit hier que j’aurais besoin d’un curateur. Ce n’est pas une mauvaise idée (…) » (il s’agit de son ami Felix Weltsch)

Journal de Kafka (VIII,6)

Rencontré hier la Bailly. Son calme, son sentiment de satisfaction, son naturel et sa clarté, malgré le fait que ces deux dernières années son passage à la condition de vieille femme se soit accompli, que son embonpoint déjà fâcheux aura bientôt atteint les limites de l’obésité stérile, que sa démarche est devenue une façon de se rouler et de se pousser avec le ventre qui s’avance ou plutôt se porte en avant et sur le menton – en regardant un court instant, seulement sur le menton – le duvet de jadis s’est changé en poils de barbe qui bouclent.


Louise Bailly (1860-1942) : ancienne gouvernante de la famille Kafka originaire de Coeuve en Suisse.

Journal de Kafka (VIII,5)

Mon rire idiot quand j’ai dit aujourd’hui à ma mère que j’allais à Berlin pour la Pentecôte. « Pourquoi ris-tu ? » a demandé ma mère (parmi d’autres remarques, notamment « Ceux qui s’unissent pour toujours doivent donc s’assurer que leurs cœurs se répondent » que je repousse toutes avec des remarques comme « Ce n’est rien etc. ») « Par embarras » ai-je dit heureux d’avoir dit une fois quelque chose de vrai dans cette affaire.


« Ceux qui s’unissent pour toujours doivent donc s’assurer que leurs cœurs se répondent » : extrait du poème de Friedrich Schiller, La Chanson de la cloche (nous reprenons ici la traduction de Gérard de Nerval).

Journal de Kafka (VIII,4)

Le gigantesque Menasse dans la pièce de théâtre yiddish. Quelque chose de magique m’a ému dans ses gestes en accord avec la musique. J’ai oublié ce que c’était.


Le Café Savoy où Kafka avait vu jouer la troupe de Löwy est devenu le Café-Restaurant Piccadilly. La troupe « Wiener Jüdische Bühne » y était en représentation depuis le 26 avril 1913 et y joua la pièce « Die Goldene Hochzeit » le 2 mai (annonce du même jour dans le Prager Tagblatt).