Journal de Kafka (VII,19)

Une petite chambre meublée. Lever du jour. Désordre. L’étudiant est au lit, dort tourné vers le mur. On frappe. Silence. On frappe plus fort. L’étudiant se redresse effrayé, regarde vers le porte

   Entrez

Une bonne (frêle jeune fille) : bonjour

Ét. Que voulez-vous ? Il fait nuit !

B. Excusez-moi. Un monsieur vous demande

Ét. Moi ? (hésite) N’importe quoi ! Où est-il ?

B. Il attend dans la cuisine 

Ét. De quoi a-t-il l’air

B. (sourit) Eh bien, c’est encore un enfant, il n’est pas très beau, je crois que c’est un Juif

Ét. Et ça veut venir me voir en pleine nuit ? Et puis écoutez je n’ai pas besoin de votre jugement sur mes hôtes. Et qu’il entre. Mais vite !

L’étudiant bourre la petite pipe posée sur la chaise à côté de son lit et fume.

Kleipe (se tient à la porte et regarde l’étudiant qui, les yeux levés au plafond, souffle tranquillement de la fumée devant lui.)

(petit, droit, un grand et long nez pointu, un peu tordu, visage de couleur sombre, yeux creux, longs bras)

Ét. Ça va durer encore longtemps ? Venez jusqu’au lit et dites ce que vous voulez. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Vite ! Vite !

Kl. (va très lentement jusqu’au lit et, tout en s’approchant, essaye d’expliquer quelque chose avec les mains. Quand il parle, il se sort de la gêne qu’il éprouve en tendant le cou et en levant et baissant les sourcils) C’est que je suis moi aussi de Wulfenshausen

É. Tiens donc ; c’est bien, c’est très bien. Et pourquoi n’y êtes-vous pas resté ?

Kl. Pensez donc ! C’est notre vie natale à tous les deux, d’accord, mais c’est vraiment un trou misérable


Suite des fragments narratifs précédents (« Rense, un étudiant »), sous forme dialoguée cette fois-ci.

Comme toujours, on respecte l’absence de ponctuation.

Journal de Kafka (VII,18)

Je n’oublierai pas F. ici, donc je ne l’épouserai pas

Est-ce tout à fait sûr ?

Oui, je puis en juger, j’ai 31 ans, connais F. depuis presque deux ans, dois donc déjà avoir une vue d’ensemble. Mais en plus de cela, mon mode de vie ici est tel que je ne peux pas oublier, même si F. n’avait pas autant d’importance pour moi. La monotonie, la régularité, le confort et la dépendance de mon mode de vie me retiennent inéluctablement là où je suis depuis toujours. En outre, j’ai plus qu’une tendance ordinaire à une vie confortable et dépendante, c’est donc par ma faute que tout ce qui me nuit se renforce. Et enfin, il y a aussi le fait que je vieillis, des transformations deviennent toujours plus difficiles. Mais je vois dans tout cela un grand malheur pour moi, un malheur qui serait permanent et sans espoir ; je me traînerais sur la grille de salaire et à travers les années et deviendrais toujours plus triste et seul, aussi longtemps que je pourrais le supporter en tout cas

Mais c’est pourtant une telle vie que tu as souhaitée ?

La vie de fonctionnaire pourrait être bonne pour moi si j’étais marié. Elle me donnerait un bon soutien à tous égards, par rapport à la société, par rapport à ma femme, par rapport à l’écriture, sans exiger trop de sacrifices et sans, d’un autre côté, dégénérer dans le confort et la dépendance, car en tant qu’homme marié je n’aurais à avoir de crainte à ce sujet. Mais en tant que célibataire je ne peux pas mener une vie semblable jusqu’au bout.

Mais alors, tu aurais pu te marier ?

Je ne pouvais pas me marier à cette époque, tout en moi s’est révolté contre cela, si fort que j’aie pu aimer F. C’est principalement la volonté de protéger mon travail littéraire qui m’en a empêché, car je croyais que ce travail était menacé par le mariage. J’avais peut-être raison ; mais c’est par le célibat que, dans ma vie actuelle, il est détruit. Je n’ai rien écrit pendant un an, je ne serai pas non plus capable d’écrire à l’avenir, je n’ai et ne garde rien d’autre en tête que cette pensée et elle me ronge. A l’époque, je n’ai pas été capable d’analyser tout cela. D’ailleurs, dans la dépendance qui est la mienne, qu’alimente au moins mon mode de vie, je m’approche de tout en hésitant et n’accomplis rien du premier coup. C’est ce qui s’est passé dans le cas présent.

Pourquoi renonces-tu à tout espoir d’obtenir quand même F. ?

J’ai déjà essayé toutes les formes d’auto-humiliation. Au Tiergarten, je lui ai dit un jour : « Dis « oui », même si tu considères que ce que tu ressens pour moi n’est pas suffisant pour un mariage, mon amour pour toi est assez grand pour remplacer ce qui manque et de toute façon assez fort pour tout prendre sur lui. » F. parut préoccupée par les traits singuliers de ma personnalité au sujet desquels je l’ai effrayée au cours d’une longue correspondance.  J’ai dit : « je t’aime assez pour me défaire de tout ce qui pourrait te gêner. Je deviendrai un autre homme. » Comme je peux bien l’avouer maintenant que tout doit être clarifié, j’avais souvent, même à l’époque de notre relation la plus proche, des pressentiments et des craintes fondées sur des détails sans importance que F. ne n’aimait pas beaucoup, pas avec toute la force d’amour dont elle est capable. Elle s’en est elle aussi rendue compte, pas sans mon concours d’ailleurs. Je crains presque qu’après mes deux dernières visites F. éprouve un certain dégoût à mon égard, malgré le fait que nous soyons extérieurement gentils l’un avec l’autre, que nous nous tutoyions et que nous nous donnions le bras. Le dernier souvenir que j’ai d’elle, c’est la grimace tout à fait hostile qu’elle a faite quand, dans le couloir chez elle, je ne me suis pas contenté du baiser sur son gant et que je l’ai enlevé pour lui baiser la main. Du reste, bien qu’elle eût promis d’être ponctuelle dans la poursuite de notre correspondance épistolaire, elle n’a pas répondu à deux de mes lettres, promis des lettres par télégramme mais n’a pas tenu sa promesse, et même, une fois, laissé ma mère sans réponse. Que cela soit voué à l’échec est donc bien indubitable.

A vrai dire, on ne devrait jamais se permettre de dire cela. Est-ce que du point de vue de F. ta conduite passée ne paraissait pas elle aussi sans espoir.

C’était quelque chose d’autre. J’ai toujours avoué franchement mon amour pour elle, même l’été dernier lors de ce qui semblait être notre ultime adieu ; je ne me sui jamais tu avec cette cruauté ; j’avais des raisons de me conduire ainsi, raisons qui pouvaient être, sinon approuvées, du moins discutées. F. a la seule raison de l’amour totalement insuffisant. Il est pourtant vrai que je pourrais attendre. Mais je ne peux pas attendre dans une double absence d’espoir : d’un côté, voir F. s’éloigner toujours plus de moi, et de l’autre, tomber moi-même dans une incapacité toujours plus grande à me sauver d’une façon ou d’une autre. Ce serait le plus grand risque que je pourrais prendre avec moi, même s’il satisferait le mieux toutes les forces mauvaises supérieures qui sont en moi, ou plutôt parce qu’il satisferait ces forces. « On ne peut jamais savoir ce qui va se passer » n’est pas un argument en face du caractère insupportable d’un état présent.

Que veux-tu faire alors ?

Partir de Prague. Face à ce préjudice humain, le plus grand que j’aie jamais subi, agir avec le réactif le plus puissant dont je dispose.

Quitter mon emploi ?

Après ce qui précède mon emploi est une partie de ce qui est insupportable. La sécurité, ce qui est calculé pour la durée de la vie, le salaire conséquent, la mobilisation incomplète de mes forces – ce ne sont que des choses qui ne me servent à rien en tant que célibataire, qui se transforment en souffrances.

Que veux-tu faire alors ?

Je pourrais répondre une bonne fois pour toutes à des questions comme celles-là en disant : je ne risque rien, chaque jour et le moindre succès est un cadeau, tout ce que je fais sera bien. Mais je peux répondre aussi plus précisément.  En tant que juriste autrichien, ce que, sérieusement, je ne suis pas du tout, je n’ai aucune chance de succès qui me soit utile ; ce que je peux atteindre de mieux dans cette voie, je l’ai déjà à mon poste actuel et cela ne me sert à rien. D’ailleurs, pour le cas tout à fait impossible où je voudrais tirer quelque chose de cette formation juridique, il n’y aurait que 2 villes qui entreraient en ligne de compte : Prague, d’où je dois partir, et Vienne, que je déteste et où je serais forcément malheureux, car je m’y rendrais profondément convaincu que c’est cela qui devrait se passer. Je dois donc sortir d’Autriche et donc, comme je n’ai aucun talent pour les langues et que je ne pourrais exercer que difficilement un métier tant physique que commercial, commencer par aller au moins en Allemagne et là-bas à Berlin où on trouve le plus grand nombre d’opportunités. Là-bas, je pourrai exploiter au mieux et de la façon la plus directe mes capacités littéraires dans le journalisme et trouver une activité rémunérée qui me corresponde à peu près. Est-ce qu’en plus de cela je serai encore capable d’un travail inspiré, je ne puis, pour l’instant, m’exprimer avec la moindre certitude à ce sujet. Mais ce que je crois savoir fermement, c’est que, de cette situation libre et indépendante dans laquelle je serai à Berlin (fût-ce-t-elle si pitoyable par ailleurs), je tirerai le seul sentiment de bonheur dont je sois encore capable.

Mais tu es gâté

   Non, j’ai besoin d’une chambre et d’une pension végétarienne, de presque rien à part ça.

N’est-ce pas à cause de F. que tu vas là-bas

   Non, je ne choisis Berlin que pour les raisons indiquées plus haut, même s’il est vrai que j’aime Berlin et ce peut-être à cause de F. et du cercle de représentations autour de F. ; je ne peux pas le contrôler. Il est aussi probable qu’à Berlin je la rencontrerai. Si le fait d’être avec elle m’aidait à l’expulser de mon sang : tant mieux, c’est un avantage supplémentaire de Berlin.

Es-tu en bonne santé ?

   Non, cœur, sommeil, digestion


Nous sommes en mars 1914, Kafka a rencontré Felice Bauer deux ans plus tôt, le 13 août 1912, lors d’une soirée dans la famille de Max Brod. Dans le sixième carnet, Kafka fait un portrait peu flatteur de Felice (« Visage osseux et vide, qui portait ouvertement son vide. Cou dégagé. Blouse jetée sur les épaules. Elle avait l’air d’être habillée tout à fait comme une femme au foyer bien que ce ne fût pas du tout le cas, comme il apparut ensuite »), même s’il fut impressionné par la personnalité de la jeune femme  âgée de vingt-cinq ans, lorsqu’elle déclara être intéressée par le sionisme, avoir étudié l’hébreu et répondit favorablement à l’idée de partir à la découverte de la Palestine avec lui.

Un mois plus tard, ne cessant de penser à Felice, et aussi inquiet de finir célibataire comme l’un de ses oncles en visite chez lui, il lui écrit une première lettre, qui commence par ces mots : « « Je me présente de nouveau pour le cas fort possible où vous n’auriez pas même gardé le plus petit souvenir de moi : je m’appelle Franz Kafka, je suis celui qui vous a saluée pour la première fois à la soirée de M ; le directeur Brod à Prague, qui ensuite vous a passé une à une par-dessus la table les photographies d’un voyage au pays de Thalie, et qui a finalement tenu dans cette main occupée en ce moment à frapper les touches la main que vous lui avez tendue pour confirmer votre promesse de l’accompagner en Palestine l’an prochain. »

C’est le début d’une correspondance légendaire dans l’histoire de la littérature moderne, correspondance dont ne nous sont restées que les lettres de l’écrivain, composant une œuvre à part entière dans le corpus kafkaïen : les Lettres à Felice, plus de cinq cents lettres écrites entre 1912 et 1917 (les plus nombreuses datant de la période 1912-14, pendant laquelle Kafka écrit parfois plusieurs lettres dans une seule journée).

Qui était Felice Bauer ? Issue d’une famille juive assimilée (comme celle de Kafka) installée à Berlin, elle avait débuté en 1909 comme sténographe chez Carl Lindström A.G. qui produisait des gramophones et des dictographes, avant d’y occuper un poste à responsabilité. Dans sa récente biographie, Reiner Stach a fait un excellent portrait psychologique de la jeune femme, tiraillée entre un père représentant de commerce toujours en voyage et qui finir par aller vivre chez une autre femme avant de revenir dans sa famille après le décès de cette dernière, et une mère très stricte, ayant une forte emprise sur sa fille, regardant d’un très mauvais œil cette liaison épistolaire avec Kafka (comme la mère de celui-ci, elle lut en cachette plusieurs de leurs lettres).

Kafka attendra jusqu’en mars 1913 pour aller à Berlin rendre une première fois visite à Felice, dans l’espoir de la convaincre de son amour et de la possibilité d’un mariage, après n’avoir cessé, dans ses lettres, d’insister sur le fait que la seule vie qu’il pouvait envisager était une vie solitaire, entièrement dédiée à la littérature. Lire, par exemple, ce passage d’une lettre datée du 14 janvier 1913 : « J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au coeur d’une vaste cave isolée et verrouillée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus éloignée de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes de la cave serait mon unique promenade. Puis, je retournerais à ma table, je mangerais avec circonspection et me remettrais aussitôt à travailler. Que n’écrirais-je pas alors ! De quelles profondeurs ne saurais-je pas le tirer ! Sans effort ! Car la concentration extrême ne connaît pas l’effort. Sauf que je ne pourrais peut-être pas le faire longtemps, et qu’au premier échec, peut-être inévitable même dans de pareilles conditions, je serais contraint de me réfugier dans un accès grandiose de folie. Qu’en dis-tu, chérie ? Ne te dérobe pas à l’habitant de la cave ! »

Quant au projet de s’installer à Berlin pour y vivre de sa plume en tant que journaliste, il l’évoque à plusieurs reprises dans les semaines qui précèdent ce passage du Journal, notamment dans une lettre à Robert Musil du 23 février 1914, ou encore devant Max Brod, le 3 mars de la même année. Le 5 avril, il est une nouvelle fois question de ce projet dans le Journal (« désir de devenir indépendant, de vivre au jour le jour, aussi d’avoir faim »), mais, après de nouveaux échanges épistolaires et même téléphoniques, Franz et Felice se fiancent quelques jours plus tard, le 12 avril 1914.

Journal de Kafka (VII,14)

9.  III  14

  Rense fit quelques pas dans la pénombre du couloir, ouvrit la petite porte dérobée de la salle à manger et, presque sans regarder, dit à la compagnie qui faisait trop de bruit : S’il vous plaît, soyez un peu tranquilles. J’ai un invité. Je vous prie de faire un peu attention. Quand il repartit dans sa chambre et qu’il entendit toujours autant de bruit, il resta immobile un instant, voulut y retourner, se ravisa et rentra dans sa chambre.

Là, un jeune homme d’environ 18 ans se tenait debout près de la fenêtre et regardait la cour en bas. C’est déjà plus calme dit-il quand Rense entra, et il leva vers lui son long nez et ses yeux enfoncés. Ce n’est pas plus calme du tout dit Rense et il but une gorgée à la bouteille de bière qui était sur la table, il est absolument impossible d’avoir du calme ici. Il faudra que tu t’y habitues, mon garçon.


Premier d’une série de fragments narratifs sur le même thème.

Journal de Kafka (VII,12)

Je suis sans aucun doute dans une inhibition qui m’encercle entièrement, mais à laquelle je ne suis pas encore entièrement fixé, dont je remarque l’assouplissement provisoire, et qu’on pourrait faire exploser. Il y a deux moyens, me marier ou Berlin, le second est plus sûr, le premier plus attirant dans l’immédiat.


Kafka envisageait soit d’épouser Felice Bauer et de vivre avec elle à Prague, soit de s’installer à Berlin pour vivre de sa plume. Aucun des deux projets ne se réalisera finalement.

Journal de Kafka (VII,11)

Quand ma grand-mère mourut, le hasard fit qu’il n’y avait plus que l’infirmière auprès d’elle. Celle-ci raconta que la grand-mère, juste avant de mourir, se souleva un peu de son oreiller comme si elle cherchait quelqu’un, puis qu’elle se recoucha tranquillement et mourut.


Kafka évoque ici la mort de sa grand-mère maternelle, Julie Löwy (1827-1908).