Journal de Kafka (VI,26)

7.      Long calvaire. Écrit enfin à Max que je ne peux mettre au net les morceaux restants, que je ne veux pas me forcer et que par conséquent le livre ne pourra être publié.


Passage daté du 7 août 1912. Le 29 juin de la même année, Kafka, accompagné de Max Brod, avait rencontré l’éditeur Ernst Rowohlt (1887-1960) qui lui avait proposé de publier un livre de lui. Revenu à Prague, il commença à travailler à un ensemble de textes intitulé « Betrachung » (« Contemplation »). On reviendra sur cette publication à propos d’une lettre à Rowohlt écrite une semaine plus tard.

Journal de Kafka (VI,25)

L’invention du diable. Quand nous sommes possédés par le diable, il ne peut pas s’agir d’un seul, car sinon nous vivrions, sur terre du moins, sereinement, comme avec Dieu, unifié, sans contradiction, sans réflexion, toujours sûr de l’homme de derrière. Son visage ne nous effrayerait pas, car en tant qu’êtres diaboliques possédant quelque sensibilité pour ce spectacle, nous serions assez intelligents pour préférer sacrifier une main avec laquelle nous couvririons son visage. Si un seul diable nous avait en son pouvoir avec une vision d’ensemble sereine et paisible sur notre nature et une disponibilité instantanée, alors il aurait aussi une force suffisante pour nous tenir et même nous agiter pendant toute une vie humaine si haut au-dessus de l’esprit de Dieu en nous que nous n’en verrions pas la moindre lueur et que nous ne serions donc pas non plus inquiétés par cela. C’est seulement la foule des diables qui peut faire notre malheur terrestre. Pourquoi ne s’éliminent-ils pas entre eux jusqu’à n’en plus laisser qu’un seul ou pourquoi ne se soumettent-ils pas à un grand diable ; ces deux solutions iraient dans le sens du principe diabolique qui cherche à nous tromper aussi parfaitement que possible. À quoi sert donc, tant que manque l’unité, la sollicitude méticuleuse que tous les diables ont pour nous ? Il est évident que les diables doivent accorder plus d’importance que Dieu à la perte d’un cheveu humain, car le diable perd bel et bien le cheveu, Dieu non. Seulement, aussi longtemps que tous ces diables seront en nous, ce n’est pas encore ainsi que nous parviendrons au bien-être.

Journal de Kafka (VI,24)

9 août        Rien écrit tout ce temps. Commencer demain. Sinon je vais retomber dans une insatisfaction qui s’étendra inexorablement ; à vrai dire je suis déjà dedans. Mes accès de nervosité commencent. Mais si je suis capable de quelque chose, alors je le suis sans mesures de précaution superstitieuses.


Kafka se trompe de mois : il écrit ces lignes en juillet (note dans l’édition critique allemande).

Journal de Kafka (VI,23)

Lundi 6 juillet 1912     Commencé un peu. Suis un peu endormi. Abandonné aussi parmi ces gens complètement étrangers.


Kafka se trompe dans la date : il s’agit du lundi 8 juillet 1912.

Après un voyage à Leipzig et Weimar avec Max Brod, Kafka séjourna du 7 au 27 juillet 1912 au sanatorium de médecine douce « Jungborn » à Stapelburg dans le Harz. Pendant ces deux mois de juin et juillet, Kafka tient un journal de voyage à part.

Journal de Kafka (VI,20)

Je viens de lire dans les Lettres de Flaubert :

Mon roman est le rocher auquel je m’accroche et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde. – semblable à ce j’ai noté pour ma part le 9 V


Le 9 mai, Kafka avait noté dans son Journal les lignes suivantes : « Comment je m’accroche à mon roman, malgré toute ma fébrilité, exactement comme une statue qui regarde au loin et s’accroche à son socle. »

Kafka lit la correspondance de Flaubert dans un volume des œuvres complètes de l’écrivain français traduites en allemand : Gustave Flaubert, « Briefe über seine Werke », Gesammelte Werke, Band 7, herausgegeben von E.W. Fischer, Minden, 1909. La citation se trouve p.249.

Voici le texte original (Kafka ne reprend pas la première phrase) : « Je vis absolument comme une huître. Mon roman est le rocher qui m’attache et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde. » (Lettre à George Sand, 9 septembre 1868)

Journal de Kafka (VI,18)

2 juin                 Pratiquement rien écrit.

Hier, conférence Dr. Soukup à la « Repräsentationshaus » sur l’Amérique (les Tchèques au Nebraska, tous les fonctionnaires sont élus, chacun doit appartenir à l’un des trois partis (républicain, démocrate, socialiste), meeting de Roosevelt qui menace de son verre un fermier qui fait une objection, orateur de rue, orateur de rue apportant une petite caisse leur servant de podium), ensuite, Fête du printemps, rencontré Paul Kisch qui parle de sa thèse « Hebbel et les Tchèques ». Son apparence terrible. Ses excroissances derrière sur le cou. L’impression quand il parle de ses petites chéries.


Le député social-démocrate tchèque František Soukup (1871-1939) avait été invité par des organisations ouvrières américaines à donner des conférences en Amérique. À son retour, il a fait part de ses impressions dans un livre sur la vie en Amérique paru à Prague en 1912. C’est à cette époque que Kafka commence à travailler à une première version de son premier long récit « Amérique » ou « Le Disparu ».

La « Repräsentationhaus », bâtiment Art nouveau construit sur la Josefplatz entre 1906 et 1911, venait d’être inaugurée cette même année.

A partir de « Son apparence terrible », lignes manquantes dans l’édition du Journal de Max Brod (donc, également absentes de la traduction de Marthe Robert). Encore une fois, on remarque que Brod cherche à ménager certains proches de Kafka encore vivants à l’époque où il édite le Journal.